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Philippe Artières et Franck Veyron (dir.), Ripostes ! Archives de luttes et d’actions 1970-1974

Marie Cabadi
Ripostes !
Philippe Artières, Franck Veyron (dir.), Ripostes ! Archives de luttes et d'actions (1970-1974), Paris, CNRS, 2023, 271 p., postface de Tiphaine Samoyault, ISBN : 978-2-271-14637-3.
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Texte intégral

1« Au départ, il y a une image » (p. 243), annonce Judith Revel : une couverture de livre, un tract, une affiche, ou même une pochette de disque, entre autres objets pour l’essentiel tirés des collections de La Contemporaine (bibliothèque, centre d’archives et musée d’histoire du XXe siècle à Nanterre). Trente chercheuses et chercheurs ont été conviés par l’historien Philippe Artières et le conservateur Franck Veyron à contribuer, à partir de l’un de ces objets, au catalogue d’une exposition retraçant les débats qui ont agité les gauches françaises à propos du recours aux illégalismes et à la violence sous la présidence Pompidou.

2Cette violence militante se présente toujours comme une réponse à une violence préexistante, étatique ou sociale. En l’insérant dans un panorama des multiples manières dont la loi peut être enfreinte, les commissaires d’exposition et directeurs de l’ouvrage rassemblent sous le qualificatif de « ripostes » une grande diversité de modes d’action : « graffitis et arrachages d’affiches, jeûnes et grèves de la faim, refus du paiement de l’impôt, occupations de logements vides, dénonciations de contremaîtres harceleurs, sabotages divers, séquestrations de patrons » (p. 8-9). Ce livre donne à voir une diversité de protagonistes, faisant intervenir des militants maoïstes, trotskystes, anarchistes, anti-autoritaires, chrétiens de gauche, anti-racistes, anti-impérialistes, indépendantistes basques, corses ou guadeloupéens, ainsi que quelques acteurs syndicaux, quelques féministes, la Ligue des droits de l’Homme, et des intellectuels comme Michel Foucault, dont la pensée irrigue le cadrage de l’ouvrage. Il retrace aussi une « géographie oubliée » (p. 12) des contestations, soulignant leur dimension locale, souvent moins spectaculaire qu’adoptant un « mode discret » (p. 13).

  • 1 Cf. Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Maryvonne Le Puloch (dir.), Les (...)

3De 1970 à 1974, le propos se concentre sur quatre années de la présidence Pompidou qualifiées d’« années Marcellin » (p. 189), du nom du ministre de l’Intérieur dont la loi « anti-casseurs » sur la répression des violences manifestantes sert de borne initiale. Cette périodisation rejoint celle des travaux sur les « années 68 »1 qui depuis plus de vingt ans réinscrivent les événements de mai dans une large séquence contestataire, soulignant les conflictualités qui traversent les années 1970 pour dépasser « [l]es images du peace and love et de la culture hippie » (p. 7). Y entrer par la violence sert aussi à discuter l’idée que l’illégalité et les réflexions sur le passage au terrorisme n’auraient joué qu’un rôle mineur en France, par rapport aux voisins italien et ouest-allemand.

4L’économie générale de l’ouvrage reflète la logique spatiale de l’exposition qu’il accompagne : à Nanterre, une petite salle d’entrée en matière (introduction et chapitre 0) débouche sur une très grande salle organisée autour d’une série de verbes d’action qualifiant les objectifs des près de cinq cents documents exposés (cent-soixante sont reproduits dans le catalogue), verbes dont une sélection fournit les titres des six chapitres qui suivent le chapitre 0. Chaque chapitre est constitué d’une introduction synthétique, suivie de trois à neuf notices éclairant en quelques pages au moins un de ces documents. On lit ainsi un récit mosaïque, qui avance par focalisations successives, et peut tout à fait se prêter à une lecture dans le désordre.

5Après l’introduction générale, un « chapitre 0 » intitulé « Militer en France en 1970 » esquisse les contours d’une culture politique commune à cette nébuleuse militante. Elle passe par la mobilisation de références historiques partagées et contestées, de la Commune de Paris à la Résistance en passant par l’anti-fascisme des années 1930. Les rapports antagonistes aux forces de l’ordre françaises y sont centraux, médiés tant par le souvenir de la guerre d’Algérie que par l’actualité de la loi « anti-casseurs ».

6Cette culture politique se forme aussi par la pratique intense de la lecture, en particulier grâce aux collections éditoriales comme celles des éditions Maspero, qu’on retrouve dans le chapitre suivant sur les usages militants de l’imprimé. Les contributeurs y évoquent les emblématiques Politique Hebdo (1970-1978) et l’agence de presse Libération, transformée en quotidien en 1973. Dans ce que Franck Veyron qualifie de « bataille pour l’information et l’opinion publique » (p. 46), des titres à plus faible tirage jouent avec les frontières de la légalité, se confrontant au cadre de la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Face à la censure, l’imprimé ne sert pas seulement à rendre compte des débats sur les modes d’action préconisés et à dénoncer la répression ou l’absence de couverture médiatique des contestations, il est aussi un laboratoire d’illégalismes militants. Pour justifier des interdictions de titres de presse, Julien Hage montre (p. 53-57) que le ministère de l’Intérieur a surtout recours à une disposition de 1939 permettant d’interdire tout écrit au motif de sa « provenance étrangère », entraînant un bras de fer avec Maspero autour de l’édition française de titres anti-coloniaux et anti-impérialistes.

7La centralité des campagnes de solidarité internationale fondées sur la dénonciation de violences d’État sous-tend le chapitre 2, intitulé « Soutenir », qui évoque l’URSS, l’Espagne, le Chili, le Mexique et la Corse. Le rôle mobilisateur des procès politiques y est particulièrement souligné. Irène Gimenez étudie celui de seize indépendantistes basques en 1970 (p. 87-89), tandis que Sophie Cœuré évoque un procès aboutissant, à Leningrad, à la condamnation à mort de deux jeunes personnes juives qui, privées de visa pour Israël, avaient cherché à détourner un avion (p. 81-83). Les mobilisations autour de ces événements, en plus de coïncider temporellement, se font écho par l’engagement public de mêmes acteurs en soutien aux accusés.

8Glissant du soutien vers la dénonciation, le chapitre suivant poursuit l’exploration des logiques de médiatisation et de mobilisation autour de causes spécifiques. Si Michelle Zancarini-Fournel (p. 121-124) étudie la campagne contre les crimes racistes commis dans le Sud de la France à l’été 1973, les autres contributions se concentrent plutôt sur les remises en cause d’institutions incarnant le pouvoir de l’État : justice, police et prison. L’expérience du Groupe d’information sur les prisons permet à Philippe Artières de revenir sur l’enjeu de l’information (p. 113-115), tandis que d’autres contributions décrivent la construction d’alternatives au système judiciaire, par exemple lorsque Liora Israël étudie des avocats organisant une « défense collective » (p. 117-119).

9L’armée traverse le chapitre 4, intitulé « Désobéir », dont trois contributions explorent l’anti-militarisme et les mobilisations de soldats et de conscrits. La désobéissance à la loi est mise au service de causes multiples, de la pratique militante des avortements exposée par Jean Bérard (p. 165-167) à la politisation du syndicalisme agricole guadeloupéen qu’aborde Michelle Zancarini-Fournel (p. 185-186). Ces causes parfois se rencontrent, comme sur le plateau du Larzac, où Sylvie Ollitrault décrit une « agrégation d’alliés d’origines diverses » (p. 171) qui fait se rencontrer anti-militarisme, politisation des questions agricoles, écologie politique et éloge des méthodes non-violentes. Ici, la désobéissance se fait sans, voire contre le passage à la violence.

10Le chapitre suivant se concentre lui sur ceux qui font le choix de « riposter », comme son titre l’annonce. Si la prise d’armes est restée, en France, largement métaphorique, elle a été explicitement discutée, voire préconisée, comme dans l’édition française de la revue Tricontinental par Maspero (1969-1972), dont Éric Fournier explore le motif iconographique récurrent du fusil à pompe, entre « dense imaginaire social des armes » (p. 193) et méconnaissance de leur maniement. Du CROUS de Nanterre aux rues de Puteaux, des abords de la salle de meeting parisienne de la Mutualité à l’entrée des usines Renault de Boulogne-Billancourt, où Pierre Overney est tué lors d’une distribution de tracts, la violence fait partie de la vie politique. La Gauche prolétarienne est même le ferment d’une organisation clandestine armée, la Nouvelle résistance populaire (1970-1973), qui pratique l’« expropriation » massive de tickets de métro, l’attentat à la bombe et l’enlèvement de figures symboliques, comme le rappelle Georges Palmier (p. 229-233). Arrivé au chapitre 6, le livre se clôt en exposant quelques débats sur « l’éventualité que les appels à la riposte soient entendus comme des encouragements à la vengeance, et que le mot d’ordre “coup pour coup” ne reste pas métaphorique » (p. 237).

  • 2 Ceci prolonge le geste de Philippe Artières, La mine en procès. Fouquières-lès-Lens, 1970, Paris, A (...)
  • 3 Voir par exemple Fanny Bugnon, Les « Amazones de la terreur ». Sur la violence politique des femmes (...)

11Les études de cas et les questions historiographiques abordées par cet ouvrage foisonnent, et les archives reproduites donnent à voir la vitalité des cultures de l’imprimé contestataire de ces années2. Ce faisant, le livre reflète un certain état de la recherche sur les mobilisations des années 1970, lieu de rencontres fécondes entre historiens, sociologues, politistes, anthropologues, juristes et philosophes, malgré quelques absences surprenantes, comme celle du genre de la violence politique3. Ces lacunes relèvent aussi de la dépendance, soulignée en introduction, du corpus documentaire aux collections de La Contemporaine, et donc des dissymétries dans l’archivage selon les groupes militants. De quoi inviter à poursuivre l’exploration de ces archives de luttes et d’actions.

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Notes

1 Cf. Geneviève Dreyfus-Armand, Robert Frank, Marie-Françoise Lévy et Maryvonne Le Puloch (dir.), Les Années 68. Le temps de la contestation, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000.

2 Ceci prolonge le geste de Philippe Artières, La mine en procès. Fouquières-lès-Lens, 1970, Paris, Anamosa, 2023 ; compte rendu de Frédéric Thomas pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.61341.

3 Voir par exemple Fanny Bugnon, Les « Amazones de la terreur ». Sur la violence politique des femmes, de la Fraction armée rouge à Action directe, Paris, Payot, 2015.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Cabadi, « Philippe Artières et Franck Veyron (dir.), Ripostes ! Archives de luttes et d’actions 1970-1974 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64235 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64235

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Rédacteur

Marie Cabadi

Doctorante en histoire contemporaine à l'université d'Angers, membre du laboratoire TEMOS (UMR 9016 CNRS) et ATER à l'IEP de Toulouse.

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