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Andreas Reckwitz, La fin des illusions. Politique, économie et culture dans la modernité tardive

Teresa Tomás Rangil
La fin des illusions
Andreas Reckwitz, La fin des illusions. Politique, économie et culture dans la modernité tardive, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, coll. « Bibliothèque allemande », 2023, 240 p., traduit de l'allemand par Loïc Windels, ISBN : 978-2-7351-2860-0.
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Texte intégral

  • 1 Notamment Die Erfindung der Kreativität. Zum Prozess gesellschaftlicher Ästhetisierung, Berlin, Suh (...)

1Cet ouvrage, publié initialement en allemand en 2019 et traduit en français en 2023, s’inscrit dans la continuité des publications du sociologue Andreas Reckwitz sur le monde postmoderne1. Dans les cinq chapitres de ce livre, Reckwitz examine les conséquences économiques, sociales, culturelles, psychologiques et politiques de son postulat de départ : dans la modernité tardive, l’individu est appelé à cultiver son authenticité et à susciter un certain attrait en se singularisant, en se distinguant des autres. L’auteur arrive ainsi à partir d’une hypothèse assez simple à donner un cadre de lecture unifié pour comprendre des tensions culturelles et politiques récentes ainsi que les nouveaux avatars du système capitaliste. Mais ce livre ne se contente pas de nous livrer une grille de lecture et, au passage, de déconstruire un certain nombre de discours qu’il juge trop simplistes ou dépassés, il avance aussi des solutions plus ou moins concrètes à ces défis.

2Le premier obstacle réside dans la montée de l’opposition entre deux régimes de culturalisation depuis les années 1980. Ces régimes désignent les cadres qui guident la manière dont les individus construisent leur identité mais aussi la façon dont la diversité culturelle est perçue et valorisée dans la société. Ici, l’auteur propose sa propre interprétation d’un conflit qui a précédemment été conceptualisé comme un « choc des civilisations » à la Samuel Huntington, ou encore comme la décadence de l’Occident. Pour Reckwitz, il y a, d’un côté, le régime de la « culturalisation I » dans laquelle chaque individu se construit sa propre identité en puisant dans le réservoir des pratiques culturelles nationales et internationales que les marchés mettent à sa disposition. Fille du capitalisme culturel et de la recherche de la singularisation individuelle, cette hyperculture de la nouvelle classe moyenne cosmopolite valorise la diversité et l’hybridation des objets culturels et est orientée vers l’épanouissement individuel. De l’autre côté, la « culturalisation II » décrit une fabrication collective d’une identité singulière pour le groupe. Dans certaines circonstances, cet essentialisme culturel peut évoluer vers le communautarisme. Même si ces deux régimes peuvent parfois coexister, ceci ne se produit, selon Reckwitz, que lorsque « chacun d’eux se méprend en quelque sorte systématiquement sur le compte de l’autre » (p. 40). La plupart du temps, ces deux régimes sont donc antagonistes. Reckwitz propose alors une troisième voie (la « culturalisation III ») fondée sur un travail de définition de l’universel (doing universality). Il suggère alors que le droit constitutionnel, les musées et les écoles pourraient servir comme lieux de production d’une « culture du général ».

  • 2 Dans Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Cambridge, Harvard University (...)

3En ce qui concerne les discours sur la structure sociale, Reckwitz estime que ni la distinction traditionnelle entre les « pays du Nord et pays du Sud » ni la rhétorique du « 1 % contre le 99 % » du mouvement Occupy ne capturent de manière précise les changements dans la hiérarchie sociale des pays émergents et développés. Reprenant les analyses de l’économiste Branko Milanovik2 pour les pays émergents, l’auteur avance que, depuis les années 1980-1990, la mutation sociale la plus significative réside dans la montée d’une nouvelle classe moyenne orientée vers l’ascension sociale. Dans les pays développés, la nouveauté consiste en une nouvelle répartition de l’espace social avec « trois groupes sociaux d’envergure : une nouvelle classe moyenne composée de diplômés du supérieur, hautement qualifiée, en ascension sociale, une ancienne classe moyenne ou classe moyenne traditionnelle en stagnation et une nouvelle classe inférieure ou classe précaire en voie de déclassement » (p. 55). Dans la modernité tardive, l’ancienne classe moyenne est symboliquement dévalorisée pour son attachement aux valeurs traditionnelles des Trente Glorieuses (devoir, ordre, normalité, nivellement), tandis que la nouvelle classe moyenne la surpasse tant sur le plan des valeurs (axées sur la distinction, le cosmopolitisme et l’épanouissement personnel) que sur le plan économique avec un niveau de vie qui augmente. L’auteur exprime une préoccupation face à cette division de la classe moyenne, soulignant son rôle dans la fragmentation de l’espace politique. En effet, le déclassement de l’ancienne classe moyenne alimente le soutien aux partis populistes, tandis que la nouvelle classe moyenne est davantage attirée par des alternatives cosmopolites et libérales. Après avoir présenté deux scénarios pessimistes, envisageant soit un déclin généralisé des deux classes moyennes, soit une polarisation croissante entre elles, Reckwitz propose « “un nivellement par le haut” avec la reconstitution d’une nouvelle société de classe moyenne » (p. 98) notamment grâce à des politiques publiques de lutte contre la précarisation et pour la reconnaissance des membres des classes inférieures. Il suggère ainsi un renouveau du contrat social fondé sur la reconnaissance de l’égalité de toutes les activités dans la société. Il insiste aussi sur la nécessité de mettre en place des politiques publiques spécifiques pour répondre aux besoins distincts des régions métropolitaines et des espaces ruraux, reconnaissant ainsi les inégalités sociogéographiques entre l’ancienne et la nouvelle classe moyenne.

4D’un point de vue économique, le capitalisme de la tardo-modernité, basé sur la distinction et la singularisation, génère de nouvelles formes de produits. Ainsi, aux biens fonctionnels standardisés de la modernité industrielle viennent s’ajouter les services, les événements et les formats médiatiques caractéristiques de l’hyperculture. Tous ces nouveaux produits incorporent une quantité d’idées, de brevets et de capital immatériel qui rendent ce capitalisme plus intangible, plus cognitif et plus culturel. Mais, comme l’écrit Reckwitz, ce stade du capitalisme n’est pas pour autant plus « tendre » que le précédent (p. 106). Bien, au contraire, il se traduit par une polarisation croissante de la structure des emplois (diminution des emplois intermédiaires et développement des emplois peu qualifiés et des emplois très qualifiés) et par une économisation du social, intégrant la logique des marchés et de la concurrence dans des secteurs qui étaient auparavant préservés, comme l’éducation ou la santé. Pour lutter contre ces nouvelles inégalités, Reckwitz insiste sur la nécessité d’engager des investissements substantiels dans les infrastructures publiques pour garantir une qualité de vie élevée accessible à tous.

5Un autre défi de la modernité tardive est d’ordre psychologique. Il émerge de la coexistence chez l’individu postmoderne de deux modèles culturels en apparence incompatibles : le modèle romantique, mettant l’accent sur la réalisation d’un soi authentique guidé par les émotions, et le modèle bourgeois, axé sur l’investissement statutaire pour un épanouissement personnel socialement réussi. Cependant, cette coexistence engendre des frustrations et des déceptions que les individus imprégnés de psychologie positive peinent à surmonter. Surmonter ce défi pourrait impliquer le développement de la tolérance à la frustration, à l’ambiguïté et aux émotions négatives.

6Sur le plan politique, Reckwitz ne considère pas l’opposition classique entre gauche et droite comme le clivage central, mais plutôt la distinction entre des paradigmes de régulation et de dynamisation, lesquels peuvent inclure des versions de gauche et de droite. Les paradigmes de régulation visent « à instaurer un ordre pour créer des conditions de vie uniformes » (p. 182) ; c’était le cas du paradigme social-corporatiste des années 1930-1970. Les paradigmes de dynamisation misent plutôt sur « un démantèlement de toute structure rigide, et met[tent] la différence et la variété en avant » (p. 183). Reckwitz avance que nous assistons aujourd’hui à la sortie du « paradigme libéral aperturiste » en place depuis les années 1980 (un paradigme de dynamisation comprenant le néo-libéralisme à droite et le social-libéralisme à gauche) pour entrer dans un « paradigme libéral de réencastrement » (un paradigme de régulation). Il appelle à une version de gauche de ce paradigme qui devra « s’attaquer à la nouvelle question sociale de l’aggravation des inégalités sociales et du délabrement des services sociaux de base » et à la « nouvelle question culturelle d’une désintégration culturelle et d’une érosion de la réciprocité » (p. 210). Ce dernier essai comporte lui aussi une dimension programmatique significative visant à atténuer les conséquences néfastes de la quête de singularisation chez l’individu postmoderne. Il prône ainsi le développement de la « culture du général » déjà mentionnée, qui serait résiliente dans la diversité sociale et culturelle. De plus, il encourage l’adoption de pratiques culturelles favorisant la coopération et la résolution pacifique des conflits. Il préconise enfin la promotion d’une culture de la réciprocité, où les individus acceptent volontairement des obligations envers autrui et la société, renforçant ainsi le sentiment de responsabilité collective.

7En conclusion, ce livre se distingue par sa synthèse éclairée d’une vaste littérature en sciences sociales, offrant un cadre analytique cohérent pour comprendre les clivages contemporains. Son appel à promouvoir une culture du compromis, du dialogue social et de la réciprocité le positionne presque comme un ovni dans le paysage intellectuel actuel, compte tenu de l’état de crispation de certains débats. Toutefois, bien que les propositions soient intrigantes, elles demeurent parfois abstraites, demandant une exploration plus approfondie. Notamment, la déprogrammation de l’individu postmoderne reste un défi dont la mise en œuvre pratique nécessite une élaboration plus détaillée. De plus, bien que le chapitre sur l’économie adopte une perspective mondiale, le livre se concentre encore trop sur les pays occidentaux, laissant une marge d’exploration plus large dans d’autres contextes.

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Notes

1 Notamment Die Erfindung der Kreativität. Zum Prozess gesellschaftlicher Ästhetisierung, Berlin, Suhrkamp, 2012, et La société des singularités. Une transformation structurelle de la modernité, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, coll. « Bibliothèque allemande », 2021. Compte rendu d’Aurianne Stroude pour Lectures disponible à l’adresse suivante : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55325.

2 Dans Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Cambridge, Harvard University Press, 2016, l’économiste Branko Milanovic met en évidence les évolutions de la distribution mondiale des revenus entre 1988 et 2008. Il insiste notamment sur l’augmentation des revenus réels des membres des classes moyennes des pays émergents (surtout en Asie). Le compte rendu pour Lectures, proposé par Marie Duru-Bellat, est disponible à l’adresse suivante : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/22236.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Teresa Tomás Rangil, « Andreas Reckwitz, La fin des illusions. Politique, économie et culture dans la modernité tardive », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 19 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64232 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64232

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Rédacteur

Teresa Tomás Rangil

Normalienne et docteure en sciences économiques, Teresa Tomás Rangil est professeure agrégée en sciences économiques et sociales au lycée français de Barcelone et s’intéresse à l’histoire des idées au XXe siècle.

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