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Alexandra Bill, Antoine Borrut, Yann Dejugnat, Camille Rhoné-Quer, Jennifer Vanz (dir.), Mers et rivages d’Islam. De l’Atlantique à la Méditerranée

Jean-David Richaud-Mammeri
Mers et rivages d'Islam
Alexandra Bill, Antoine Borrut, Yann Dejugnat, Camille Rhoné-Quer, Jennifer Vanz (dir.), Mers et rivages d'Islam. De l'Atlantique à la Méditerranée, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Bibliothèque historique des pays d'islam », 2023, 474 p., ISBN : 979-10-351-0870-0.
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Texte intégral

  • 1 Le Portugal musulman (VIIIe – milieu XIIIe siècle). L’Occident musulman d’al-Andalus sous dominatio (...)

1L’Islam médiéval est souvent associé aux espaces désertiques du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. L’œuvre de Christophe Picard, professeur à Saint-Étienne puis à Panthéon-Sorbonne a largement démenti cette représentation commune en s’intéressant avant tout aux espaces maritimes et à l’Ouest d’al-Andalus (soit approximativement l’actuel Portugal), avec des ouvrages comme Le Portugal musulman, publié en 2000, ou encore La mer des califes, paru en 20151. L’ouvrage recensé est un mélange en son honneur. Constitué de textes rédigés par des collègues, amis et anciens étudiants, cet ouvrage rend compte, à sa manière, de la richesse de la carrière universitaire de Christophe Picard.

2Le premier élément qui frappe dans cet ouvrage est sa densité et le nombre important de personnes qui ont tenu à rendre un hommage au savant : 25 contributions en 3 langues (français, anglais, espagnol) et 29 contributeurs qui couvrent non seulement l’aire islamique depuis les Canaries jusqu’à l’Asie centrale mais aussi les territoires chrétiens (Byzance ou l’Espagne catholique). L’ensemble est réparti en quatre parties qui couvrent une variété de sujets et de sources mobilisées : chroniques, récits de voyage, céramique, sites archéologiques…

3La première partie rassemble sept textes sur les réseaux d’échanges dans les espaces maritimes et urbains. Trois contributions s’intéressent à des espaces insulaires et à leur intégration dans l’espace islamique au Moyen Âge. Annliese Nef propose ainsi un bilan historiographique sur la Sicile islamique, longtemps considérée comme une annexe des pouvoirs d’Afrique du Nord qui la dominaient. Elle rappelle que le renouvellement des études archéologiques ainsi que les travaux encouragés par Christophe Picard sur le rôle de la Méditerranée dans le projet impérial islamique ont permis d’interroger à nouveaux frais la place de la Sicile dans l’ensemble méditerranéen et de montrer sa pleine intégration. Christine Mazzoli Guintard et Maria Jesûs Viguera Molins étudient quant à elles deux textes mamelouks du XVe siècle sur les Canaries – le premier d’Ibn Khaldûn et le second de Maqrîzî. Elles montrent ainsi l’intérêt que les pouvoirs musulmans ont pu avoir pour ces îles atlantiques. Éric Vallet propose enfin une histoire des sultans de Qays/Kish, région située dans le golfe Persique, entre le XIe et le XIIIe siècle. Pour cela, il s’appuie sur une analyse de la titulature des différents souverains qaysarides. Confronté aux maigres sources extérieures, il montre la mutation d’une petite principauté enrichie par la piraterie à partir des Xe et XIe siècles en un réel royaume maritime indépendant, s’appuyant sur le commerce de l’océan Indien. Trois autres contributions s’intéressent aux espaces urbains et notamment littoraux. Dominique Valérian consacre son étude au commerce du vin et à sa consommation dans les ports maghrébins entre le XIe et le XVe siècle. Il se penche particulièrement sur le fait que le vin était un marqueur communautaire fort (il ne devait être en théorie consommé que par les chrétiens et les juifs) mais qu’il était aussi et surtout un enjeu financier pour les pouvoirs musulmans qui taxaient ce produit, non seulement à l’arrivée dans le port, mais aussi lors de la vente aux particuliers. Anne-Marie Eddé propose pour sa part une traduction de textes du géographe Ibn Shaddad (mort en 1285) qui décrit les villes de ‘Arqa, Jubayl, Saydâ, Beyrouth et Tripoli. La contribution de Jennifer Vanz est consacrée à une étude préliminaire sur la constitution des espaces urbains dans l’est de l’Algérie actuelle, sous le contrôle des sulaymanides aux IXe-Xe siècles. Elle montre ainsi que l’évolution du système urbain autour de Tlemcen a entraîné une évolution des modalités de mise en valeur de l’espace, une certaine sédentarisation des tribus berbères qui ont ainsi contribué au développement des villes. Michel Balard s’intéresse quant à lui aux interactions entre Islam et Occident entre le IXe et le XIIIe siècle, insistant sur leur importance et la dynamique des échanges entre ces pôles de la Méditerranée, qui ne peuvent se résumer à la Croisade.

4La deuxième partie rassemble cinq contributions liées à la guerre, dont quatre portent sur les territoires occidentaux de la Méditerranée. Deux chapitres sont consacrés à l’Espagne chrétienne du XVe siècle. Daniel Baloup propose les premiers éléments d’une enquête sur la représentation de la blessure du guerrier quand Damien Coulon, en reprenant le dossier des « chrétiens de la ceinture » à Barcelone, s’intéresse aux acteurs, aux logiques et aux pratiques migratoires de chrétiens venus en Espagne depuis les espaces de la Méditerranée orientale dans le contexte de la conquête mongole. Mohamed Ouerfelli étudie pour sa part les logiques géopolitiques qui sous-tendent la rencontre royale entre le souverain mérinide Abû Yûsuf Ya’qub et le roi Sanche IV en 1285. Celle-ci devait en effet acter la fin des ambitions ibériques d’Abû Yûsuf et de ses rêves d’expansion aux dépens de l’émir de Grenade, quand le roi de Castille et de Léon se trouvait en position de faiblesse militaire et ne pouvait compter sur l’aide de l’Aragon. Camille Rhôné-Quer poursuit pour sa part ses travaux sur l’Amou Darya, fleuve d’Asie centrale, en s’intéressant à la présence d’un ribât (lieu fortifié accueillant des dévots soit dans une perspective de retraite érémitique soit dans une perspective de jihâd) sur le fleuve entre Âmul et Firabr entre le VIIIe et le Xe siècle. Elle propose ainsi une histoire de ces deux lieux entre la conquête islamique et la conquête seldjoukide et en montre l’importance stratégique.

5La troisième partie, la plus volumineuse avec huit contributions, porte sur les productions savantes et les pratiques religieuses. Fred M. Donner revient sur un petit groupe de traditions rapportées par Ibn Asâkir (mort en 1176) et laissant entendre que les parents du Prophète Muhammad étaient encore vivants au moment de sa prédication alors que la tradition musulmane majoritaire affirme que Muhammad était devenu orphelin à un très jeune âge. Antoine Borrut revient pour sa part sur un genre d’écrits spécifique, celui des histoires astrologiques. Cette catégorie de textes, encore peu étudiée par les historiens, fut très populaire jusqu’au Xe siècle. L’importance nouvelle des oulémas dans la rédaction des chroniques et un rapport nouveau quant aux modalités d’écriture de l’histoire à cette époque entraînent une quasi-disparition de ce genre. Jean-Pierre Van Staëvel revient pour sa part sur les ribât­-s du nord de l’Afrique entre le VIIIe et le XIIe siècle en s’appuyant sur les sources littéraires mais aussi et surtout sur les vestiges archéologiques des ribât-s de Sousse et de Monastir. Il cherche ainsi à retrouver le mode de vie des personnes qui se retiraient plus ou moins longtemps dans les ribât-s et comment ces derniers ont évolué vers une pratique soufie plus importante à partir du XIIIe siècle. Deux contributions sont par ailleurs consacrées à des saintes chrétiennes : Michel Kaplan reprend la vie de sainte Théodora de Thessalonique et les modalités de sa canonisation. Le culte de cette sainte morte en 892 s’est rapidement développé malgré une certaine hostilité du clergé local qui voyait d’un mauvais œil la naissance d’une concurrente à Saint Démétrios. Il atteste également un regain d’intérêt pour la sainteté féminine. Maribel Fierro propose quant à elle les premiers résultats de ses recherches sur l’un des fondateurs de l’école malikite, le disciple et transmetteur de Mâlik ibn Anas (mort en 796), Ibn al-Qâsim (mort en 806). Pour ce faire, elle s’appuie sur les sources d’époque mamelouke provenant non seulement des auteurs malikites mais aussi des autres écoles juridiques. Enfin, Patrice Cressier, Sophie Gilotte et Maria Antonia Martinez Nuñez s’intéressent aux modalités de production des sculptures monumentales en al-Andalus omeyyade en étudiant un chapiteau inscrit produit au Xe siècle. Il permet notamment de montrer que cette production n’est pas concentrée dans les mains des ateliers califaux mais que le calife peut octroyer des titres honorifiques aux personnes responsables de certains chantiers prestigieux.

6La dernière partie met plus particulièrement à l’honneur l’archéologie et notamment les céramiques avec cinq contributions. Ainsi Claire Déléry se penche sur la céramique dite de Malaga comme moyen d’étude de l’histoire économique d’al-Andalus à la période nasride (1237-1492). Elle présente les premiers éléments d’un axe du projet de recherche européen REMAI (Réseau européen des musées d’art islamique) qui tendent à montrer la concentration d’une importante production de céramique à Malaga et de sa diffusion dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Sébastien Gasc et Philippe Sénac reviennent pour leur part sur l’interprétation d’un édifice qualifié de « bains arabes » à Barbastro, en Espagne. Ils proposent d’y voir plutôt une fontaine datant du XIIIe-XIVe siècle. Laurent Feller enfin propose une réflexion plus générale sur la notion de pauvreté au Moyen Âge à partir des vestiges archéologiques de l’Occident médiéval.

7Il est toujours complexe de juger un ouvrage de mélanges en raison des lois du genre : la cohérence intellectuelle de l’ouvrage ou l’aspect novateur de ses études comptent en effet moins que la volonté de rendre hommage à une carrière scientifique. De ce point de vue, on peut dire que l’ouvrage, par la diversité des thèmes étudiés, des sources mobilisées, des points de vue retenus et des espaces considérés, rend justice à l’importance des travaux de Christophe Picard, à la variété des objets d’études qu’il a traités durant sa carrière et à l’aspect novateur de beaucoup de ses travaux. C’est sans doute aussi ce qui fait l’intérêt de l’ouvrage : il montre la richesse des études possibles sur les espaces islamiques et méditerranéens et leurs liens avec les travaux sur le Moyen Âge occidental.

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Notes

1 Le Portugal musulman (VIIIe – milieu XIIIe siècle). L’Occident musulman d’al-Andalus sous domination islamique, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000 et La mer des califes. Une histoire de la Méditerranée musulmane, VIIe – XIIe siècle, Paris, Le Seuil, 2015.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-David Richaud-Mammeri, « Alexandra Bill, Antoine Borrut, Yann Dejugnat, Camille Rhoné-Quer, Jennifer Vanz (dir.), Mers et rivages d’Islam. De l’Atlantique à la Méditerranée », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 18 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64200 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64200

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