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Émilie Grisez, À l’école primaire catholique. Une éducation bien ordonnée

Benoît Peuch
À l'école primaire catholique
Émilie Grisez, À l'école primaire catholique. Une éducation bien ordonnée, Paris, PUF, coll. « Education et société », 2023, 280 p., ISBN : 978-2-13-083639-1.
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Texte intégral

1En France, l’opposition de l’école publique et de l’école privée est un sujet particulièrement polémique. En 1984, le projet de loi Savary qui devait réformer l’enseignement privé déclenche des manifestations assez importantes pour conduire à l’abandon du projet et à la démission du ministre. Par la suite, il ne sera plus question de revenir sur l’organisation du privé qui reste aujourd’hui règlementé par la loi Debré de 1959. En 2024, les vives réactions que provoquent les propos de la ministre de l’Éducation nationale Amélie Oudéa-Castéra, justifiant sa décision d’inscrire ses enfants dans une école catholique renommée, illustrent assez la façon dont ce sujet reste, aujourd’hui, très controversé.

  • 1 Lucie Tanguy, « L’État et l’école. L’école privée en France », Revue française de sociologie, vol.  (...)
  • 2 Robert Baillon, Les Consommateurs d’école. Stratégie éducative des familles, Paris, Stock, 1982 ; G (...)
  • 3 Gabriel Langouet, Alain Léger, Public ou privé ? Élèves, parents, enseignants, Paris, Fabert, 1991  (...)

2La sociologie française, observe Emilie Grisez, « est avant tout une sociologie de l’école publique » (p. 15). Les rares travaux sur l’enseignement privé se penchent généralement sur l’histoire des écoles privées1, sur l’étude des motifs qui poussent les parents à choisir ce type d’établissement2, ou sur la comparaison de l’efficacité du privé et du public3. Dans ce livre, Grisez complète ces perspectives par une étude de terrain, menée durant l’année scolaire 2019-2020 dans les classes de CP et de CM2 d’une école privée catholique à Paris.

3La loi Debré de 1959 justifie l’existence des écoles privées en leur reconnaissant un « caractère propre », une expression qui demeure assez vague, mais qui peut servir de point de départ pour réfléchir aux spécificités de ces établissements. L’hypothèse de Grisez est que ce « caractère propre » ne se réduit pas à des contenus pédagogiques particuliers, ni même aux liens de ces écoles avec l’institution religieuse. Selon elle, le « caractère propre » des écoles privées catholiques, c’est leur projet de socialisation, c’est-à-dire le type de personne qu’elles cherchent à façonner. En ce sens, l’enjeu principal de cette étude est d’expliciter ce projet de socialisation et de rendre compte des moyens que les enseignants et les familles mobilisent pour que celui-ci réussisse.

4La première chose que relève Grisez, c’est que l’école ici enquêtée peut être décrite comme un « espace de socialisation homogène » où les classes les plus favorisées de la société restent entre elles. Cela ne signifie pas que toutes les familles de l’école s’accordent absolument sur le type d’éducation à donner à leurs enfants ni sur ce qu’elles attendent de l’école privée catholique. Le cas particulier de l’école Sainte-Marie offre une situation toute trouvée pour rendre compte de la façon dont on peut différencier, dans les classes supérieures, plusieurs types de famille. Grisez en identifie trois. D’abord la famille « traditionnelle », qui accorde une grande importance à l’autorité des parents sur les enfants et à la transmission des valeurs chrétiennes. Ensuite, la famille des « managers », qui éduquent leurs enfants en laissant beaucoup plus de place à la négociation et au temps libre, tout en restant attachés aux valeurs familiales (que l’on peut définir comme une version sécularisée des valeurs chrétiennes, p. 85). Enfin, la famille « intellectuelle », qui éduque ses enfants en pédagogisant leur quotidien, notamment en valorisant les pratiques culturelles socialement légitimes (la sortie au musée est préférée aux activités sportives, p. 90), et qui est attachée à des valeurs citoyennes. Malgré ces différences, ces familles considèrent toutes à leur niveau l’école privée catholique comme un « dispositif d’éducation globale » (p. 159) permettant d’assurer la formation scolaire, périscolaire, mais aussi morale des enfants. Ici, le but de l’école va bien au-delà de la transmission de compétences scolaires (lire, écrire, compter) : il est question de former une personne complète, avec une culture et des valeurs particulières.

  • 4 Régine Sirota, Éléments pour une sociologie de l’enfance, Rennes, Presses universitaires de Rennes, (...)

5S’appropriant la démarche de la sociologie de l’enfance4, Grisez s’efforce d’interroger les enfants comme des acteurs à part entière. À ce niveau, elle observe notamment que les élèves de l’école Sainte-Marie ont généralement une perception négative de l’école publique et de ceux qui la fréquentent. L’école publique est perçue comme une école pauvre, moins exigeante, plus vulgaire : « la gratuité elle est moins bien, mais la payante est mieux ! » (p. 232) ; « je sens que là-bas il y a que des gros mots » (p. 235). Grisez suggère de façon très intéressante que cette perspective conduit les élèves à traiter l’opposition entre privé et public comme une opposition entre « nous » et « eux », encourageant le développement d’un sens de la supériorité. En ce sens, la socialisation particulière permise par ce type d’école privée, permettant aux classes supérieures de rester entre elles, amène les élèves non seulement à développer des habitus propres aux classes supérieures, mais aussi à prendre conscience de leur supériorité dans la hiérarchie sociale et à l’embrasser.

6Une dimension très intéressante du livre réside dans la façon dont Grisez analyse la place de la religion dans ce type d’école. Intuitivement, on pourrait s’attendre à ce que la part religieuse des écoles privées catholiques joue un rôle essentiel au « caractère propre » de ces établissements. À l’école Sainte-Marie, les séances d’instruction religieuse et de prière sont données par un prêtre sur le temps scolaire, dans la classe et en présence de l’enseignant. Grisez montre cependant que l’adhésion spirituelle des familles au catholicisme est très inégale : là où les « traditionnels » sont très pratiquants, les « managers » le sont beaucoup plus occasionnellement et les « intellectuels » peuvent ne pas l’être du tout ou même être d’une autre confession. Par ailleurs, l’autrice montre que l’adhésion spirituelle des élèves au catholicisme reflète celui de leur famille. En ce sens, il faut relativiser la représentation commune faisant de l’école privée catholique un lieu de propagande religieuse assujettissant les enfants à un culte imposé. Grisez fait cependant remarquer avec justesse que si la religion catholique ne saurait constituer un engagement spirituel commun réunissant l’ensemble des élèves de l’école, celle-ci participe tout de même d’une culture commune que tous les élèves de l’école finissent par partager.

7Le livre d’Emilie Grisez nous invite ainsi à réviser les idées reçues sur l’enseignement privé catholique en nous la présentant comme un dispositif de reproduction sociale des classes supérieures avant d’être un espace d’évangélisation. En ce sens, la réflexion critique sur l’école privée catholique gagnerait à se centrer sur la question de la reproduction des inégalités sociales plutôt que sur celle des atteintes à la laïcité – bien que ce questionnement reste, bien sûr, légitime. Grisez montre de façon convaincante que la reproduction sociale des classes supérieures ne se fait pas toute seule et qu’elle exige de la part des parents un effort d’aménagement de l’environnement de leurs enfants, par exemple en les scolarisant dans une école privée comme l’école Sainte-Marie. Notons toutefois que ces aménagements ne sont pas nécessairement liés à l’école privée en tant que telle. On peut par exemple supposer que la valorisation de loisirs culturellement légitimes est aussi possible dans l’école publique (par exemple en inscrivant les élèves à des options particulières) ou même se faire hors de l’école (par exemple à travers des activités périscolaires). Il semble ainsi que cette étude en appelle une seconde, plus comparative, permettant de comprendre ce qui distingue la socialisation des enfants des classes supérieures qui fréquentent le privé de celle des mêmes enfants lorsqu’ils fréquentent le public. Une telle comparaison permettrait d’envisager le rôle de l’école dans la socialisation des enfants issus des classes supérieures de façon plus générale, tout en rendant compte de façon plus précise des spécificités liées à l’usage de l’école privée.

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Notes

1 Lucie Tanguy, « L’État et l’école. L’école privée en France », Revue française de sociologie, vol. 13, n° 3, 1972, p. 325-375 ; Antoine Prost, Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France. Tome IV : L’École et la famille dans une société en mutation, Paris, Nouvelle Librairie de France, 1981.

2 Robert Baillon, Les Consommateurs d’école. Stratégie éducative des familles, Paris, Stock, 1982 ; Gabriel Langouet, « L’ensignement privé sous contrat : continuité, diversification et stabilité » dans Bruno Poucet (dir.), L’État et l’enseignement privé. L’application de la loi Debré (1959), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011, p. 169-181.

3 Gabriel Langouet, Alain Léger, Public ou privé ? Élèves, parents, enseignants, Paris, Fabert, 1991 ; Choukri Ben Ayed, « Familles populaires de l’enseignement public et privé : caractéristique secondaire et réalités locales », Éducation et Société, n° 5, 2000, p. 91-91.

4 Régine Sirota, Éléments pour une sociologie de l’enfance, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Benoît Peuch, « Émilie Grisez, À l’école primaire catholique. Une éducation bien ordonnée », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64197 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64197

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Rédacteur

Benoît Peuch

Professeur des écoles et doctorant en philosophie et sciences sociales (EHESS, LIER-FYT).

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