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Luc Boltanski, Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus, Comment s’invente la sociologie

Mathieu Sadourny
Comment s'invente la sociologie
Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Jeanne Lazarus, Comment s'invente la sociologie. Parcours, expériences et pratiques croisés, Paris, Flammarion, 2024, 442 p., ISBN : 9782080425386.
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Texte intégral

1Contrairement à ce que pourrait laisser penser une lecture trop rapide du titre, il n’est pas question ici de revenir sur la naissance de la sociologie. Le sous-titre du livre (Parcours, expériences et pratiques croisées) nous renseigne davantage sur ce dont il sera question au fil des pages : il s’agit d’un dialogue à trois voix mis en livre, un livre qui repose sur des séances de travail communes conduites à Paris entre octobre 2021 et février 2023. Au cours de ces séances, les trois auteurs reviennent sur leurs trajectoires, sur leurs pratiques de recherche, sur leurs terrains et travaux (seuls ou en collaboration), sur leurs laboratoires de rattachement, et sur ce qui les rapproche et les différencie dans ces différents domaines.

  • 1 Boltanski Luc et Esquerre Arnaud, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, D (...)
  • 2 Pour une introduction à ce courant, voir Barthe Yannick et al., « Sociologie pragmatique : mode d’e (...)

2Les trois auteurs ne sont pas des inconnus les uns pour les autres. Jeanne Lazarus et Arnaud Esquerre sont liés à Luc Boltanski car il a dirigé leurs thèses de sociologie. Il a également rédigé trois ouvrages avec Arnaud Esquerre1. D’où le fait que le tutoiement soit présent et qu’on ne repère pas de tensions majeures lors des échanges entre les participants. Qui plus est, si l’ouvrage ne propose pas un tableau des grands courants de la sociologie, il accorde une place centrale à un courant incarné et développé notamment par Luc Boltanski, Michel Callon et Bruno Latour : la sociologie pragmatique2. Plusieurs principes et concepts de ce courant sont repris au cours des chapitres : symétrie, épreuves, affaire, grammaire, montée en généralité… Chaque chapitre peut être lu indépendamment des autres, dans l’ordre que l’on souhaite. Au nombre de quinze, ces chapitres sont distribués en trois parties.

  • 3 Ce point est développé dans Boltanski Luc, Rendre la réalité inacceptable. À propos de « La product (...)

3Intitulée « L’atelier des sociologues », la première partie est composée de six chapitres. Les auteurs y fournissent des éléments biographiques pour que le lecteur puisse comprendre d’où ils viennent, d’où ils parlent, ce qu’ils ont fait et ce qu’ils font. On réalise ainsi que leurs parcours ne sont pas identiques. Luc Boltanski est devenu vacataire à 22 ans pour gagner de l’argent alors qu’il était jeune parent (p. 22), il a participé à la naissance et aux premiers numéros de la revue Actes de la recherche en sciences sociales3. Jeanne Lazarus a passé l’agrégation de sciences économiques et sociales pour commencer « à gagner [sa] vie » (p. 321) et a enseigné dans le secondaire tout en faisant sa thèse. Arnaud Esquerre a travaillé comme chargé de mission auprès du président de France Télévisions (p. 55) alors qu’il était lui aussi en thèse. Il n’y a donc pas de parcours typique conduisant à devenir directeur de recherche au CNRS (Jeanne Lazarus et Arnaud Esquerre) ou à l’EHESS (Luc Boltanski). Cette partie contient aussi des développements liés aux publications des auteurs, au fonctionnement de leurs laboratoires, aux rôles que jouent les revues et séminaires, et aux différentes formes que ces derniers peuvent prendre (déroulé du séminaire, qui présente, qui peut prendre la parole, dans quel ordre, y a-t-il un après séminaire…). Ce faisant, la question de la transmission est abordée : qu’est-ce que les trois auteurs ont reçu des chercheurs précédents ? Que transmettent-ils ? Quelle est la meilleure manière ou le meilleur dispositif pour transmettre (séminaires, cours, ouvrages, articles…) ?

  • 4 Lazarus Jeanne, L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers, clients, Paris, Calmann-Lévy, 2012 (comp (...)

4Intitulée « L’appareil sociologique », la deuxième partie se compose également de six chapitres. Elle s’intéresse davantage aux pratiques de recherches des trois auteurs. C’est l’occasion de revenir plus longuement que dans la partie précédente sur plusieurs de leurs travaux, et d’expliquer comment ils en sont venus à travailler, seuls ou en collaboration, sur divers objets : les banquiers et leurs clients4, les cendres funéraires, les sectes, l’amour, les lettres de dénonciation, les livres de management… Comment travaillent-ils sur leurs objets (enquêtes, statistiques, questionnaires…) ? Avec quels concepts ? Dans quelle perspective et sous quel rapport avec les autres disciplines (histoire, anthropologie, économie, philosophie…) ? La manière d’écrire est également abordée, mais on peut regretter que les échanges ne rentrent pas suffisamment dans le détail pour montrer concrètement ce qu’écrire en tant que sociologue veut dire, et pour donner une idée précise des contraintes d’écriture qui pèsent sur les auteurs. Il en va de même pour les questions autour de la reprise, de la formation et de la déformation de concepts (importés ou non d’une autre discipline). Comment procéder quand on reprend des outils ou des cadres d’autres auteurs ? Des illustrations plus fouillées permettraient de mieux saisir comment les sociologues travaillent au quotidien à cela. L’ouvrage n’étant pas un manuel, on peut comprendre que les auteurs aient cherché (et trouvé) un équilibre pour rendre leurs propos accessibles au plus grand nombre, et donc aussi à des personnes n’ayant ni une familiarité avec la sociologie ni l’envie de se plonger dans la « cuisine » sociologique.

  • 5 Dans la deuxième partie de l’ouvrage est aussi évoqué le fait que la sociologie a produit peu de tr (...)

5Intitulée « La sociologie dans la société », la troisième et dernière partie est constituée de trois chapitres. La sociologie « a pour objet la description et l’analyse de ce qui se passe dans la société même où les recherches sont menées » (p. 8). À ce titre, elle fait l’objet de différentes demandes d’expertise de la part de syndicats, d’entreprises, d’administrations publiques… Ces demandes posent souvent la question de la distinction entre problèmes sociaux et questions sociologiques. Comme le résume Luc Boltanski : « le problème social parle à tue-tête pour se faire connaître du plus grand nombre […], il est exotérique, orienté vers l’extérieur. À l’inverse, les questions sociologiques sont ésotériques, elles se posent principalement aux sociologues eux-mêmes » (p. 72). Deux autres interrogations sont également posées. D’une part, celle du rapport entre sociologie et État, ce dernier étant souvent le principal commanditaire et employeur des sociologues5. D’autre part, celle du rapport entre sociologie et politique, les auteurs soulignant que, si l’une et l’autre partagent ce même objet qu’est « la société », elles n’ont pas le même objectif : « la politique vise à modifier une substance sur laquelle la sociologie entreprend de réfléchir » (p. 352).

6On peut ainsi considérer que Comment s’invente la sociologie n’est pas tant un manuel pour sociologues en herbe qu’une porte d’entrée vers les travaux de Luc Boltanski, Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus, c’est-à-dire vers un certain pan de la sociologie. L’ouvrage permet de se familiariser (partiellement) avec les travaux des auteurs, de même qu’avec leur vision de la discipline, ses apports et ses limites. Il remplit tout à la fois un rôle de transmission des savoirs et de rupture avec « une vision décliniste et nostalgique de l’évolution de [la sociologie] » (p. 426).

7On se permet de terminer ce compte rendu en mobilisant les propos des auteurs concernant les recensions d’ouvrages d’auteurs vivants. Arnaud Esquerre note en effet qu’au sujet du travail de recension : « ou bien on décide de faire l’éloge du collègue sans retenue, de façon à être en bons termes avec lui […]. Ou bien l’on décide de faire un travail critique, mais l’expérience m’a appris que les critiques, même mesurées et contenues, sont mal vécues par les collègues qui en prennent connaissance » (p. 157). Jeanne Lazarus va dans le même sens en évoquant le fait que « [l]e moment de la recension est trop tardif pour que les auteurs soient encore ouverts à la discussion » (p. 158). On espère que ce compte rendu ne sera interprété ni comme un panégyrique ni comme une critique excessive, mais qu’il permettra d’exposer le travail des auteurs de sorte à ce que davantage de personnes prennent conscience de l’existence de Comment s’invente la sociologie.

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Notes

1 Boltanski Luc et Esquerre Arnaud, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, Dehors, 2014 ; Boltanski Luc et Esquerre Arnaud, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017 (note critique de Lilian Mathieu pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.22359) ; Boltanski Luc et Esquerre Arnaud, Qu’est-ce que l’actualité politique ? Événements et opinions au XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2022 (compte rendu de Corinne Delmas pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63548).

2 Pour une introduction à ce courant, voir Barthe Yannick et al., « Sociologie pragmatique : mode d’emploi », Politix, n° 103, 2013, p. 175-204 et Lemieux Cyril, La sociologie pragmatique, Paris, La Découverte, 2018.

3 Ce point est développé dans Boltanski Luc, Rendre la réalité inacceptable. À propos de « La production de l’idéologie dominante », Paris, Demopolis, 2008 (compte rendu de Sébastien Fleuriel pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.687).

4 Lazarus Jeanne, L’épreuve de l’argent. Banques, banquiers, clients, Paris, Calmann-Lévy, 2012 (compte rendu de Sophie Lefranc-Morel pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.7408).

5 Dans la deuxième partie de l’ouvrage est aussi évoqué le fait que la sociologie a produit peu de travaux pour penser non pas l’État mais les relations entre États, qui demeurent assez centrales à l’heure de la mondialisation. Or les travaux autour des relations diplomatiques, de la guerre et de l’armée restent peu nombreux et « tenu[s] largement à distance des sociologies dominantes » (p. 320). On pourra toutefois évoquer, au sujet de l’armée, le travail de Coton Christel, Officiers. Des classes en lutte sous l’uniforme, Marseille, Agone, 2017 (compte rendu de Maxime Launay pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.23205).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mathieu Sadourny, « Luc Boltanski, Arnaud Esquerre et Jeanne Lazarus, Comment s’invente la sociologie », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64194 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64194

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Rédacteur

Mathieu Sadourny

Professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires. Doctorant en sociologie (LESCORES et Cresppa-CSU).

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