Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2024Manuel Boucher, La nébuleuse du p...

Manuel Boucher, La nébuleuse du pouvoir d’agir. L’empowerment des quartiers populaires à l’épreuve des pacificateurs et entrepreneurs de colères

Thibault Jouannic
La nébuleuse du pouvoir d'agir
Manuel Boucher, La nébuleuse du pouvoir d'agir. L'empowerment des quartiers populaires à l'épreuve des pacificateurs et entrepreneurs de colères, Nîmes, Éditions Champ social, 2023, 460 p., préface de Michel Wieviorka, ISBN : 9791034608300.
Haut de page

Texte intégral

1En analysant le développement du pouvoir d’agir en France, Manuel Boucher entend d’une part éclairer les motivations des acteurs et actrices qui le mettent en œuvre ; et d’autre part qualifier ces usages au regard de différentes conceptions de l’intégration sociale, entre contrôle social et émancipation. Il souhaite ainsi « renouveler l’interrogation sur les fonctions de l’intervention sociale en étudiant les représentations, l’action et les raisons d’agir des acteurs sociaux » (p. 21) qui participent au renouvellement de l’action sociale en France.

2Ancien éducateur spécialisé devenu sociologue, Manuel Boucher démarre son enquête de terrain en 2015, une année marquée par une série d’attentats liée à la mouvance djihadiste, qui affecte ainsi les acteurs du travail social sur lesquels il enquête. Prolongeant une enquête antérieure, il s’attache dans l’ouvrage à comprendre le développement en France de la notion anglo-saxonne d’empowerment et d’une pratique afférente, le community organizing. Mobilisant des entretiens individuels et collectifs avec une centaine d’acteurs et actrices du travail social communautaire, d’associations de l’éducation populaire et de la lutte antiraciste, ainsi que des observations directes de leurs pratiques de travail, Manuel Boucher développe son analyse en trois temps. Le premier propose une analyse historique et théorique de la notion de pouvoir d’agir et de ses pratiques. Le deuxième présente les résultats de l’enquête empirique sous forme de récits des parcours professionnels des acteurs et entrepreneurs du pouvoir d’agir, caractérisés selon six idéaux-types. Le troisième propose une synthèse en analysant ces six catégories d’acteurs selon leurs objectifs sociopolitiques, leurs techniques de mobilisation, et leurs filiations historiques et politiques.

3Dans la première partie de l’ouvrage, Manuel Boucher revient sur deux notions importantes pour sa démonstration : l’intégration et le contrôle social. Analysant la théorie de l’intégration sociale de Durkheim, l’auteur rappelle que le travail social vise deux objectifs. D’une part, il s’assure que les individus respectent les normes de la société dans une optique de régulation sociale, il contrôle les actions des individus ; d’autre part, il assure le développement des capacités d’intégration sociale des individus et des groupes en marge, il émancipe. L’articulation contrôle social/émancipation, au cœur de la problématique de l’ouvrage, est donc une réactualisation, de l’aveu de l’auteur, d’une problématique ancienne liée au travail social. La suite de la première partie analyse la trajectoire historique du travail social communautaire en France et les différentes déclinaisons du community organizing (ou action communautaire) et de l’organisation communautaire. Cette dernière vise l’adaptation d’une communauté à un changement social via « un processus d’organisation ou de réorganisation de la communauté dont on juge l’organisation inappropriée » (p. 48). En France, à la différence des États-Unis, l’organisation communautaire se développe dans les années 1970 surtout grâce à des travailleurs sociaux pratiquant une forme de travail social communautaire, qui ne vise plus seulement l’octroi de prestations sociales à des individus mais la structuration d’une communauté, en identifiant les problèmes auxquels cette dernière fait face et en proposant des ressources pour y faire face. L’action communautaire vise le même objectif, mais se distingue par l’intervention d’un leader qui structure les actions et la participation active d’un groupe représentant une communauté. L’auteur en propose trois types : consensuelle-planification (lorsque les actions mises en œuvre privilégient les intérêts des institutions et cherchent à pacifier le conflit social) ; consensuelle-intégration (lorsque ces actions visent la participation des citoyens dans une optique thérapeutique d’intégration sociale) ; conflictuelle (lorsqu’elles cherchent à réorganiser une communauté par la contestation des pouvoirs publics). Manuel Boucher revient enfin sur le parcours de Saul Alinksy, figure américaine majeure du community organizing ayant développé ces pratiques selon des méthodes conflictuelles d’opposition aux pouvoirs publics, ainsi que sur différentes expériences britanniques de community organizing.

4Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Manuel Boucher analyse les raisons d’agir des nouveaux acteurs qui développent le community organizing en France, en les qualifiant par rapport aux différentes approches exposées dans la première partie de l’ouvrage (organisation ou action communautaire, inspirées des expériences nord-américaines ou adaptées au travail social en France, etc.). Si l’auteur identifie six idéaux-types, ceux-ci sont classés à la fin de l’ouvrage en trois catégories, que nous utiliserons ici. Un premier ensemble composé de quatre idéaux-types favorise selon lui la « subjectivation » des individus, concept que l’auteur emprunte à Alain Touraine et qui désigne « le mouvement par lequel un individu peut se transformer en acteur social, c’est-à-dire en agent actif de promotion et de défense des droits humains fondamentaux » (p. 24). Premier idéal-type de cet ensemble, les « intégrationnistes » sont les « promoteurs de l’organisation collective et communautaire » (p. 169). Professionnels essentiellement issus de la prévention spécialisée, ils sont présents dans des structures de l’éducation populaire et du travail social et s’inscrivent dans des approches consensuelles et conflictuelles. Les « participationnistes » sont quant à eux des « militants du pouvoir d’agir » engagés dans les champs de l’éducation populaire et des luttes démocratiques. Visant à fonder des contre-pouvoirs associatifs forts, ils militent pour que le dialogue entre les habitants des quartiers populaires et les pouvoirs publics puisse s’opérer au sein d’« espaces de conflictualisation institutionnalisés » et agissent donc plus volontiers via une approche conflictuelle. Les « tisseurs de colères » ou « coléristes » sont essentiellement des travailleurs associatifs déçus du travail social classique qui se réclament des enseignements de Saul Alinsky, dans une approche purement conflictuelle. Enfin, les « multiculturalistes », « entrepreneurs de la diversité », œuvrent pour le développement du community organizing au sein du milieu associatif. Composés d’une élite intellectuelle fortement diplômée, ils visent à étendre le modèle multiculturel anglo-saxon à travers le développement de réseaux d’échanges internationaux. Si ces quatre idéaux-types sont assez distincts dans les méthodes de community organizing pratiquées (ils mobilisent à la fois des approches conflictuelles et/ou consensuelles), Manuel Boucher les rapproche dans la mesure où ils favoriseraient par le développement de leurs capacités d’agir des « sujets universels ».

5Selon cette distinction, l’idéal-type des « activistes identitaristes décoloniaux » constitue un deuxième ensemble d’acteurs qui viserait au contraire l’empowerment de certaines communautés uniquement, et favoriserait ainsi la « désubjectivation » des individus, c’est-à-dire un processus qui aboutit à la « négation d’autrui en tant que sujet » (p. 25). Développant selon l’auteur une forme d’empowerment s’inscrivant dans une « obsession de l’identité et de la différence », l’analyse des parcours des acteurs de cet ensemble révèle que leurs liens avec les méthodes du community organizing sont plus lâches que pour leurs homologues des autres idéaux-types. L’auteur insiste moins dans l’analyse sur les modalités d’action (en l’occurrence conflictuelles) que sur le rapport entretenu par ces acteurs avec la notion de communauté. En effet, pour les identitaristes, le développement du pouvoir d’agir passe par une « autodéfense communautaire » (p. 376), c’est-à-dire par la reconnaissance du caractère fragmenté de la société ; par-là, ils assument une « fonction de confrontation et de rupture avec les institutions républicaines » (p. 425).

6Enfin, le troisième et dernier ensemble, constitué par l’idéal-type des « planistes », n’est pas catégorisé selon le clivage subjectivation/désubjectivation, dans la mesure où les objectifs sociopolitiques de ces acteurs consistent avant tout à pacifier les quartiers populaires, dans une logique de contrôle social, afin que « les habitants ne troublent pas l’ordre établi » (p. 412). Une partie d’entre eux œuvrent en tant que chef de projets pour les dispositifs participatifs issus de la politique de la ville et encouragent la participation des habitants dans la conduite des projets urbains. Les médiateurs sociaux en constituent l’autre partie et sont qualifiés de « pacificateurs indigènes » : engagés en raison de leur appartenance ethnique, leur rôle de médiation consiste essentiellement à contrôler les populations des quartiers populaires.

7En réactualisant une problématique liée au travail social, l’auteur propose une problématisation claire de son objet d’étude. Les nombreux entretiens soutiennent une analyse fine des parcours professionnels et des idéaux-types qui s’en dégagent, que l’on peut synthétiser en deux résultats principaux. Premièrement, l’institutionnalisation de la notion de pouvoir d’agir aurait fait émerger deux catégories d’acteurs : la première favoriserait l’émancipation des individus, quand la seconde favoriserait à l’inverse la « domestication » et la « fracturation » des groupes sociaux. Deuxièmement, les acteurs du pouvoir d’agir en France se différencieraient avant tout par leurs objectifs politiques, plus que par les types de méthodes (conflictuelles et/ou consensuelles) mobilisées. Si les matériaux sont nombreux, leur mobilisation reste parfois lacunaire, en particulier pour l’analyse de l’idéal-type des identitaristes. Lorsque l’auteur conclut qu’ils participent au « développement du ressentiment » chez les habitants des quartiers populaires, et qu’ils « étendent leur influence dans les universités [et] le mouvement associatif […] antiraciste » (p. 358), les matériaux sont souvent manquants pour étayer le propos. En affirmant que les acteurs et actrices de cet idéal-type favorisent la « fracturation » des quartiers populaires sans appuyer son propos avec la même rigueur que pour les autres chapitres, la démonstration s’avère donc moins convaincante, et le propos tend vers un registre normatif. De même, l’analyse se concentre plus volontiers sur les objectifs politiques des identitaristes, et moins sur les pratiques du développement du pouvoir d’agir qu’ils mobilisent, fragilisant le lien avec la problématique de l’ouvrage.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Thibault Jouannic, « Manuel Boucher, La nébuleuse du pouvoir d’agir. L’empowerment des quartiers populaires à l’épreuve des pacificateurs et entrepreneurs de colères », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64170 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64170

Haut de page

Rédacteur

Thibault Jouannic

Doctorant en sociologie au Laboratoire Pacte, Université Grenoble Alpes.

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search