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Aurélien d’Avout, La France en éclats. Écrire la débâcle de 1940, d’Aragon à Claude Simon

Lucie Mailhot
La France en éclats
Aurélien d'Avout, La France en éclats. Écrire la débâcle de 1940, d'Aragon à Claude Simon, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2023, 390 p., ISBN : 978-2-39070-025-8.
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Texte intégral

  • 1 Expression d’Aragon reprise par Aurélien d’Avout, p. 8.

1Ce premier ouvrage d’Aurélien d’Avout choisit d’analyser la débâcle militaire française et l’exode des civils des mois de mai et juin 1940, moins étudiés que l’Occupation ou la Libération, à travers une approche pluridisciplinaire et un tissu conceptuel alliant la littérature, la psychanalyse, mais aussi l’histoire et la géographie, notamment la cartographie. Durant ces six semaines de débâcle, la France connaît une accélération de son histoire en même temps qu’un bouleversement de sa géographie. Après une guerre de mouvement, l’armistice du 22 juin 1940 fixe une ligne de démarcation et morcelle le pays en six zones. Cette « France en éclats » provoque alors chez de nombreux écrivains contemporains une perte de « conscience géographique »1 qu’ils expriment dans leurs récits. Écrits à chaud ou a posteriori, ces textes traduisent un délitement de l’espace national qui s’accompagne de la dégradation des structures politiques et sociales du pays.

  • 2 Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Paris, Gallimard, 1942 ; Lucien Rebatet, Les Décombres, (...)

2Aurélien d’Avout s’appuie pour son étude sur un corpus principal de quinze récits d’écrivains2 qui, malgré les disparités formelles et les divergences politiques ou générationnelles de leurs auteurs, ont tous un point commun : ils sont autobiographiques. Par l’étude des figures de styles, motifs récurrents, procédés narratifs, usage de la toponymie, relations intertextuelles, ajouts cartographiques, etc., Aurélien d’Avout sonde l’écriture de la défaite.

3Cet essai s’articule en trois parties, envisageant l’espace dans ses trois dimensions de percept (son appréhension par les sens), de concept (sa représentation mentale) et d’affect (le sentiment d’appartenance individuelle).

  • 3 Louis Aragon, La Diane française suivi de En étrange pays dans mon pays lui-même et de Brocéliande,(...)
  • 4 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, coll.  (...)
  • 5 Julian Jackson, La France sous l’Occupation. 1940-1944, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Flamma (...)
  • 6 Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, trad. de l’allemand par Jean (...)
  • 7 Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Paris, José Corti, 1992, p. 989.
  • 8 Tiphaine Samoyault, La Montre cassée, Lagrasse, Verdier, 2004.

4La première partie, « Traversées de la France défaite », retrace les trajectoires et l’expérience de l’espace des Français, civils et militaires. Leur vécu est dominé par un sentiment de dépossession en raison du déplacement permanent des frontières. Les zones de combat se brouillent avec l’arrière du front. Pour décrire l’exode, la déferlante des populations civiles face à l’avancée allemande, les écrivains emploient souvent la métaphore du fleuve ; c’est une crue pour Szabó, un déluge pour Hivert et Saint-Exupéry, voire un naufrage, comme celui du Radeau de la Méduse de Géricault, qui figure à la fois chez Gracq et Moussinac. Parfois c’est la ponctuation ou le style littéraire qui rythment le mouvement des vagues, ainsi pour Aragon ou Némirovsky. Les villes d’accueil sont grouillantes de monde telles des fourmilières, non sans rappeler la métamorphose kafkaïenne des hommes transformés en insectes. Lorsque la défaite s’abat, les villes sont comparées à des cimetières. Après le franchissement de la ligne Maginot par l’ennemi, le repli politique et la dispersion militaire, la France est comme abandonnée par un pouvoir jugé inapte. Traversant le territoire qu’ils redécouvrent et peu familiers du voyage, les Français sont en proie à un dépaysement intérieur, une constante des récits d’exode3. Les écrivains Claude Simon, Léon Werth et Henri de Montherlant associent à la division géographique un éparpillement moral, car tant les militaires que les civils sont confrontés à une désolidarisation de la communauté nationale. Aurélien d’Avout explique cette désolidarisation par les configurations d’« espace strié »4 ou de « balkanisation »5 qui permettent aux autorités de renforcer le contrôle sur les déplacements, les flux de marchandises et les échanges postaux. Le phénomène de guerre totale se lit dans les descriptions de paysages de guerre, dépeints comme lieux à la fois violents et doux, en référence aux notions littéraires de locus terribilis et locus amoenus6. En effet, le chaos et le fracas envahissent les routes dévastées, le ciel d’où sont lâchées les bombes des stukas allemands, et habitent le « paysage sonore ». De même, l’épisode traumatique de la nasse de Dunkerque rappelle chez Merle l’étranglement spatial et la captivité des prisonniers. L’image prolonge le texte d’Aragon qui puise dans la peinture flamande, la tapisserie médiévale, la photographie ou le cinéma de Jean-Luc Godard pour représenter l’horreur et le paysage subjectif des soldats. Par contraste, le calme et la douceur virgilienne de la nature, célébrée par la géographie poétique de Julien Gracq ou Claude Simon, font résonance à la tension dramatique de la guerre. Pour caractériser ces lieux déjà traversés par les batailles de la guerre franco-prussienne de 1870 et de la Grande Guerre, Aurélien d’Avout convoque le concept gracquien de « paysages-histoire »7, signifiant que les lieux portent les stigmates des événements. Leur densité événementielle crée des strates de mémoire, telles des plaies sans cesse rouvertes, et témoigne d’une répétition de l’histoire comme d’une « raison géographique » (p. 125). Cette sédimentation traumatique participe de la confusion temporelle et de la perte de repères, également symbolisées par le motif de la montre cassée8, comme un temps suspendu.

  • 9 La circulaire du 27 septembre 1872 transmise aux proviseurs d’établissements impose « le devoir imp (...)
  • 10 Patrick Cabanel, Le Tour de la nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux. xixᵉ-(...)
  • 11 G. Bruno, Le Tour de la France par deux enfants, Paris, Belin, 1906 [1877]. Suivant le cheminement (...)
  • 12 Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, tome I, dans Ernest Lavisse, Histoi (...)
  • 13 Marc Bloch, L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, op. cit., p. 58.

5Dans une seconde partie, l’auteur analyse l’évolution des représentations de l’espace national, de leur transmission jusqu’au délitement des repères. La géographie devient par exemple sous la IIIe République une discipline enseignée pour rendre intelligible le territoire, car la défaite de 1870 est souvent attribuée à la méconnaissance des frontières. Dès l’école primaire et secondaire, des cartes murales et des atlas sont exposés dans les classes9 ; la lecture du « roman scolaire »10, Le Tour de la France par deux enfants, rythme l’année11. La géographie savante portée par Paul Vidal de La Blache, père de l’École de géographie française, s’emploie de son côté à dresser un tableau détaillé des régions françaises au prisme de la géographie physique et humaine et participe aussi d’un projet politique pour susciter un sentiment d’appartenance nationale. Issu d’une commande, son Tableau12 est le premier tome de l’Histoire de France d’Ernest Lavisse, pilier du paradigme républicain qui s’articule autour de trois objectifs : la personnification de la nation suivant une vision organiciste chez Michelet ou allégorique chez Boileau et Narcejac, son unification et enfin son idéalisation, incarnée par la figure de l’octogone développée par Élysée Reclus au milieu des années 1870, octogone qui deviendra plus tard hexagone. Or le pays désormais menacé par le tracé de la ligne de démarcation est pour Vialatte « coupé brutalement à la hauteur du ventre », une fracture géographique qui fait souvent écho aux corps disloqués dans les récits de la débâcle13. Les Français font l’expérience collective de la désorientation spatiale : trajectoires hésitantes, voire labyrinthiques chez Robbe-Grillet – l’ennemi est partout, nulle part, on ne sait plus –, recherche vaine de cartes ou de boussoles, pouvoir suggestif des toponymes. Les procédés narratifs inspirés du Nouveau Roman, comme l’opacification des toponymes dans La Route des Flandres de Claude Simon ou leur surenchère dans Les Communistes d’Aragon, rappellent cette perte de conscience géographique.

6Enfin, dans la troisième partie, Aurélien d’Avout montre comment les récits de la débâcle recomposent le territoire en une « patrie intérieure » (p. 289). Qu’ils soient en exil ou en captivité, les écrivains revisitent des espaces mentaux rassurants. À la confluence du ciel et de la terre, du présent et du passé, Saint-Exupéry parcourt des paysages métaphoriques propices aux méditations philosophiques. Il cherche refuge dans ses souvenirs d’enfance, la maison où il a grandi, des lieux où s’enracine le sentiment de continuité de l’être. Cette géographie intérieure, comme une recomposition affective du territoire, offre une échappatoire à la captivité. De même, Robert Merle s’évade par la pensée, se réfugie dans ses souvenirs du dernier été avant la guerre, un espace de paix, inaltérable, fait d’images instantanées et d’expériences sensibles. Fernand Braudel fuit quant à lui la réalité pour se tourner vers la géohistoire, l’étude des mutations structurelles des sociétés anciennes. Enfin, d’autres lieux fascinent par la beauté de leur nature, comme le Val de Loire, et sont source d’évasion et d’inspiration pour les artistes. L’écriture de la défaite projette donc une vision positive de reconstruction, comme en témoigne par exemple la cathédrale chez Antoine de Saint-Exupéry, allégorie de la France à reconstruire.

7Après la Libération et la sidération provoquée par les événements, les écrivains se réapproprient leur expérience de guerre en retournant sur les lieux des combats afin de reconstituer leur mémoire située des événements. Ils mènent ainsi une enquête géographique en s’inspirant des journaux des marches et des opérations tenus par les officiers. Face à l’évanescence du paysage de guerre et l’enfouissement des traces, le pèlerinage permet de laisser libre cours aux réminiscences et au recueillement. Par exemple, le récit de Julien Gracq ressemble à un rêve, pouvant s’interpréter à l’aune des concepts freudiens de « déplacement », à savoir le transfert, et de « condensation », c’est-à-dire la fusion du paysage réel et imaginaire. Ainsi dans ces paysages métamorphosés coexistent une géographie référentielle et une géographie fictionnelle. Certains récits vont jusqu’à redessiner une géographie de la guerre pour construire une mémoire collective et légitimer l’action politique de leurs auteurs : Aragon, dans Les Communistes, défend une Résistance du terrain – les combats prennent racine dans le territoire – quand, au contraire, De Gaulle, dans ses Mémoires, souhaite incarner la Résistance, hors des frontières et internationale.

8Pour conclure, Aurélien d’Avout réussit avec finesse l’analyse géo-littéraire de l’ébranlement provoqué par la débâcle. Il nous montre avec pertinence comment ces récits restituent les représentations spatiales et combien les expériences des événements, tant individuelles que collectives, s’inscrivent dans un rapport à l’espace. L’absence de linéarité peut surprendre mais c’est le propre d’un ouvrage atypique. L’auteur renouvelle ainsi la géographie littéraire née à la fin des années 1950, revisite la géographie de l’événement et célèbre la poétique du récit de guerre.

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Notes

1 Expression d’Aragon reprise par Aurélien d’Avout, p. 8.

2 Antoine de Saint-Exupéry, Pilote de guerre, Paris, Gallimard, 1942 ; Lucien Rebatet, Les Décombres, Paris, Denoël, 1942 ; Alexandre Vialatte, Le Fidèle Berger, Paris, Gallimard, 1942 ; Marc Bloch, L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, Paris, Franc-Tireur, 1946 ; Robert Merle, Week-end à Zuydcoote, Paris, Gallimard, 1949 ; Louis Aragon, Les Communistes, Paris, La Bibliothèque française, 1949-1951 ; Boileau-Narcejac, D’entre les morts, Paris, Denoël, 1954 ; Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, Paris, Plon, 1954-1959 ; Julien Gracq, Un balcon en forêt, Paris, José Corti, 1958 ; Alain Robbe-Grillet, Dans le labyrinthe, Paris, Minuit, 1959 ; Claude Simon, La Route des Flandres, Paris, Minuit, 1960 ; Léon Werth, Trente-trois jours, Paris, Viviane Hamy, 1992 ; Irène Némirovsky, Suite française. Tempête en juin, Paris, Denoël, 2004 ; Jean-Paul Sartre, « Autour des Carnets de la drôle de guerre », dans Les Mots et autres écrits autobiographiques, Paris, Gallimard, 2010 ; Julien Gracq, Manuscrits de guerre, Paris, José Corti, 2011.

3 Louis Aragon, La Diane française suivi de En étrange pays dans mon pays lui-même et de Brocéliande, Paris, Seghers, 1979. 

4 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, coll. » Critique », 1980, t. II, p. 481.

5 Julian Jackson, La France sous l’Occupation. 1940-1944, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Flammarion, 2004, p. 295.

6 Ernst Robert Curtius, La littérature européenne et le Moyen Âge latin, trad. de l’allemand par Jean Bréjoux, Paris, PUF, 1956 [1953].

7 Julien Gracq, Carnets du grand chemin, Paris, José Corti, 1992, p. 989.

8 Tiphaine Samoyault, La Montre cassée, Lagrasse, Verdier, 2004.

9 La circulaire du 27 septembre 1872 transmise aux proviseurs d’établissements impose « le devoir impératif de donner à tous vos élèves le goût des cartes, l’habitude de les lire ».

10 Patrick Cabanel, Le Tour de la nation par des enfants. Romans scolaires et espaces nationaux. xixᵉ-xxᵉ siècles, Paris, Belin, 2007.

11 G. Bruno, Le Tour de la France par deux enfants, Paris, Belin, 1906 [1877]. Suivant le cheminement de deux orphelins contraints de quitter leur village après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, ce roman est à la croisée du récit de voyage, du roman d’aventure et du roman de formation.

12 Paul Vidal de La Blache, Tableau de la géographie de la France, tome I, dans Ernest Lavisse, Histoire de la France depuis les origines jusqu’à la Révolution, Paris, Hachette, 28 vol. 

13 Marc Bloch, L’Étrange Défaite. Témoignage écrit en 1940, op. cit., p. 58.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lucie Mailhot, « Aurélien d’Avout, La France en éclats. Écrire la débâcle de 1940, d’Aragon à Claude Simon », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 08 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64054 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64054

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