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Yann Scioldo-Zürcher, Marie-Antoinette Hily, William Berthomière, Partir pour Israël. Une nouvelle migration de Juifs de France ?

Gabrielle Escaich
Partir pour Israël
Yann Scioldo-Zürcher, Marie-Antoinette Hily, William Berthomière, Partir pour Israël. Une nouvelle migration de Juifs de France ?, Tours, Presses universitaire François Rabelais, coll. « Migrations », 2023, 189 p., ISBN : 978-2-86906-905-3.
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Texte intégral

  • 1 Pour une synthèse sur les travaux récents en hébreu : Anteby-Yemini Lisa, « Les études sur les migr (...)
  • 2 Alroey Gur, An Unpromising Land. Jewish Migration to Palestine in the Early Twentieth Century, Stan (...)

1C’est au croisement de l’histoire, la géographie et la sociologie que les auteurs se penchent sur l’alya (« montée » en hébreu), c’est-à-dire l’immigration des Juifs en Israël. Plus précisément, ils proposent d’étudier le « processus migratoire, moment qui inclut la construction du projet de départ et les premiers pas dans le nouveau pays » (p. 149) des olim (personnes qui font leur alya) de France. Une abondante littérature traite historiquement des migrations vers l’État d’Israël à partir de sa création en 19481, et, avant, en Palestine2. Centré sur le cas français, l’ouvrage offre une riche analyse de la « nouvelle migration » des olim de France au XXIe siècle. Après une première partie sur l’histoire des migrations de France vers Israël depuis 1948, une seconde se centre sur les conditions et justifications des départs des « nouveaux olim ». Les sources et méthodes sont variées : entretiens et observations – menés en 2016 –, cartographie et quantification à partir d’archives (notamment des organisations coordonnant l’alya) et statistiques administratives.

2Les migrations des Juifs de France vers l’État d’Israël n’ont, depuis la création de ce dernier, jamais été massives : « les olim de France n’ont participé que très marginalement à la dynamique migratoire israélienne » (p. 28), notamment par contraste avec les migrants du Yémen, d’Irak, de Libye, d’Égypte, du Maroc ou d’ex-URSS. Il est difficile de quantifier précisément l’alya, non seulement parce les statistiques administratives ne mentionnent à certaines périodes que le pays de départ et non la nationalité des migrants (c’est pourquoi les auteurs parlent d’« alya de France » et non d’« alya de Français »), mais aussi parce que les statistiques sur les retours des migrants dans leur pays d’origine sont peu diffusées par les institutions d’État israéliennes. Pour autant, sur le long terme, les migrations des Juifs de France vers Israël se sont intensifiées. Les auteurs distinguent trois temps de l’histoire de ces migrations. Entre 1948 et 1967, la migration des olim de France est faible, bien que redynamisée par l’indépendance des colonies françaises d’Afrique du Nord. Des lendemains de la guerre des Six Jours à la fin du XXe siècle, temps de l’idoud alya (promotion de l’alya) et de son réel développement, se caractérise par un mouvement migratoire continu et régulier. C’est au cœur de la « nouvelle alya », à partir des années 2000, alors que les flux d’olim de France s’accroissent, que les migrations au cœur de cet ouvrage s’inscrivent. Le sens attribué au départ par les olim évolue aussi, en lien notamment avec l’affaiblissement de l’idéologie sioniste.

3Attentifs à la diversité des acteurs impliqués dans le processus migratoire, les auteurs soulignent la nécessité d’analyser les expériences individuelles à l’aune des répertoires d’action mis en œuvre par les principales organisations étatiques et para-étatiques qui coordonnent la politique de l’alya et de la klita (« absorption » en hébreu). « Entrepreneuses de l’alya » (p. 105), elles effectuent un « travail de fond » (p. 103) envers les communautés juives de France à toutes les étapes du processus migratoire. L’incitation au départ passe notamment par des programmes pour les jeunes et des salons à destination des actifs et retraités. Ces actions reflètent la conception de l’alya promue par ces institutions, « une aventure collective garante de l’avenir du peuple et de l’État » (p. 106). Dans le cadre de la politique d’intégration, visant à réduire le nombre de retours, ces organisations remplissent la fonction d’accueil et d’accompagnement à l’insertion des nouveaux olim en Israël.

4Mener des entretiens avec les olim sur les justifications de leur départ permet de mieux comprendre leurs attentes. Les auteurs distinguent trois groupes parmi les nouveaux olim de France : les jeunes adultes, les actifs et les retraités. Un motif central évoqué par les olim pour justifier leur départ est l’insécurité en France liée à l’antisémitisme et une perte de confiance dans la capacité des institutions étatiques à protéger les personnes et communautés victimes de violences. Toutefois, le départ est aussi lié à des attentes sur des mondes israéliens où ils projetaient déjà de s’insérer. Tout d’abord, la difficulté à pratiquer sa religion en France, notamment pour des Juifs orthodoxes partant pour une meilleure observance religieuse. Un « esprit sioniste » (p. 130) pousse des jeunes à partir faire leur service militaire en Israël, qu’ils voient comme leur pays. Si l’avenir incertain des enfants en France compte parmi les justifications, l’avenir professionnel pousse aussi ceux qui partent pour entreprendre, « l’olé entrepreneur correspond[ant] à l’idéologie du discours libéral de la start-up nation que l’État entretient, où l’enrichissement individuel conduirait au bien-être collectif » (p. 123). Par ailleurs, pour de jeunes actifs, souvent hautement qualifiés, migrer peut apparaître comme une manière d’allier recherche spirituelle et émancipation du milieu familial ou professionnel. La population retraitée, en général de classes supérieures et birésidente, se distingue dans ses justifications de l’alya, entre pratique assumée de défiscalisation immobilière, héliotropisme (visible dans la concentration dans les communes littorales), et souvent usage politique de l’histoire – de la Shoah et de la décolonisation en particulier. Si les auteurs soulignent les limites des catégories classiques de l’analyse sociologique (âge, niveau d’études, catégorie socioprofessionnelle…) pour analyser les départs vers Israël, et, pour cette raison, ne proposent pas de typologie ou de catégorisation des olim, approfondir l’analyse des déterminants sociaux des expériences et justifications des départs pourrait toutefois permettre de mieux saisir dans quelle mesure les différents capitaux ou le genre – par exemple – jouent ou non sur ces dernières.

  • 3 Cette perspective se rapproche, via l’articulation entre déplacements sociaux et spatiaux, des trav (...)

5Analysant les migrations comme confrontation entre un projet migratoire et une expérience vécue, les auteurs envisagent l’installation en Israël comme un « prendre place »3. Les olim de France y ont accru leur visibilité depuis la fin du XXe siècle, du fait non seulement de leur accroissement numérique, mais aussi de stratégies visant à asseoir leur installation. L’enquête de terrain menée par les auteurs dans une rue de Tel-Aviv concentrant des « commerces français » met en évidence des stratégies commerciales de mise en scène d’un « label français », loin du modèle des « commerces ethniques » : « toute essentialisation d’une culture ou d’une identité française pour qualifier les dynamiques socio-économiques qui y prennent place serait abusive » (p. 68).

  • 4 Les formes genrées de déqualification, notamment, ont été analysées dans différents contextes migra (...)

6Mais ce qui caractérise au premier chef le « prendre place » des olim de France, c’est un désajustement entre leurs attentes prémigratoires et leur condition en Israël : « [leur] recours à un langage performatif […] masque un rapport difficile à la société d’installation » (p. 13). D’un point de vue socio-économique, le déclassement social et les risques de paupérisation sont fréquents, face au niveau de vie élevé, au coût d’accès au logement et à la faiblesse des transferts sociaux. « Être un olé implique donc de profonds réajustements : financiers et professionnels, géographiques, culturels, politiques et idéologiques » (p. 18). Les auteurs en mentionnent plusieurs formes : la mobilisation des ressources économiques et culturelles de son réseau familial ou amical à l’étranger ; le télétravail – forme d’adaptation au cœur de la nouvelle alya ; la mise en place de va-et-vient entre France et Israël, ces mobilités « rest[ant] l’impensé des pratiques de l’alya » (p. 120) alors même qu’elles permettent souvent le maintien du projet migratoire. Si l’on perçoit les possibles effets des capitaux socioéconomiques prémigratoires dans les possibilités de réajustement, on peut s’interroger notamment sur l’effet du genre, secondairement discuté dans l’ouvrage, sur les formes de désajustements et possibilités de réajustements4.

  • 5 Par exemple Alroey Gur, « Aliya to America? A Comparative Look at Jewish Mass Migration, 1881-1914  (...)

7Quelle est la singularité des migrations des nouveaux olim de France ? Cette question traverse l’ouvrage de différents points de vue. Premièrement, la singularité des migrations vers Israël par rapport à celles vers d’autres destinations, question bien discutée par la littérature sur les migrations vers la Palestine puis Israël5. L’alya n’est d’ailleurs pas considérée comme une migration « classique » par l’État israélien : « la dimension idéologique de l’État d’Israël sous-entend qu’il est du devoir des Juifs de la diaspora de venir s’installer en ses frontières » (p. 17). Le point de vue des olim est aussi spécifique : les départs vers Israël se singularisent par le « cheminement exceptionnel » qui mène à y migrer et le caractère « paradoxal » du projet migratoire (quitter un contexte anxiogène pour rejoindre un pays en conflit ; prendre le risque d’un déclassement et d’une paupérisation, cf. p. 113). Deuxièmement, la singularité des migrations des Juifs de France par rapport à ceux émigrant d’ailleurs. Outre la chronologie des arrivées, des analyses ponctuelles dans l’ouvrage suggèrent qu’ils se distinguent dans leur « prendre place » en Israël (inscription territoriale, stratégies commerciales…). Si l’ouvrage est centré sur les olim de France, comparer les modes de justification des départs selon le pays d’origine pourrait permettre d’en interroger aussi les spécificités. Troisièmement, la singularité des processus migratoires parmi les olim de France eux-mêmes, par exemple selon la période de migration. Si la question de la nouveauté traverse l’ouvrage, la postface ouvre sur les évolutions très récentes, ultérieures à l’enquête de 2016, et en questionne l’actualité, dans un contexte d’appauvrissement des olim et de fragilisation liées aux « épisodes récurrents de guerre, [aux] attentats, [aux] soulèvements et leurs répressions » (p. 155). L’ouvrage se conclut sur une incertitude : « On peut se demander si [la] conflictualité ne risque pas de mettre un terme à “l’utopie d’Israël” » (p. 157).

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Notes

1 Pour une synthèse sur les travaux récents en hébreu : Anteby-Yemini Lisa, « Les études sur les migrations en Israël : état des lieux », Diasporas, n° 40, 2022, p. 227-233.

2 Alroey Gur, An Unpromising Land. Jewish Migration to Palestine in the Early Twentieth Century, Stanford, Stanford University Press, 2014 ; Ofer Dalia, Escaping the Holocaust : Illegal Immigration to the Land of Israel, 1939-1944, New York, Oxford University Press, 1991.

3 Cette perspective se rapproche, via l’articulation entre déplacements sociaux et spatiaux, des travaux récents en sociologie des migrations : voir Bidet Jennifer, « Déplacements. Migrations et mobilités sociales en contexte transnational », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 225, n° 5, 2018, p. 67-82.

4 Les formes genrées de déqualification, notamment, ont été analysées dans différents contextes migratoires, par exemple chez les femmes d’expatriés qualifiées : Le Renard Saba A., Le Privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Paris, Presses de Sciences Po, 2019, notamment chap. 5.

5 Par exemple Alroey Gur, « Aliya to America? A Comparative Look at Jewish Mass Migration, 1881-1914 », Modern Judaism, vol. 28, n° 2, 2008, p. 109-133.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gabrielle Escaich, « Yann Scioldo-Zürcher, Marie-Antoinette Hily, William Berthomière, Partir pour Israël. Une nouvelle migration de Juifs de France ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64039 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64039

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Rédacteur

Gabrielle Escaich

Doctorante en socio-histoire à l’École normale Supérieure, membre de l’IRIS (EHESS), visiting scholar à New York University (2021-2024), membre du projet ERC Lubartworld.

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