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Stéphane François, La nouvelle droite et le nazisme, une histoire sans fin

Tristan Boursier
La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin
Stéphane François, La Nouvelle Droite et le nazisme, une histoire sans fin. Révolution conservatrice allemande, national-socialisme et alt-right, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », 2023, 176 p., ISBN : 9782385190163.
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Texte intégral

  • 1 Stéphane François, Au-delà des vents du Nord. L’extrême droite française, le Pôle Nord et les Indo- (...)

1Parmi les débats qui animent les universitaires travaillant sur l’extrême droite en France et en Europe, la question de la caractérisation idéologique de la Nouvelle Droite est récurrente. Ce mouvement idéologique né avec la fondation du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) en 1968 et autour duquel ont gravité différentes institutions telles que le Club de l’horloge ou l’Institut Iliade (qui a succédé au GRECE en 2014) a fait l’objet depuis la fin des années 1970 d’accusations d’être une entreprise de recyclage savant des thèses nazies et néonazies. Stéphane François traite précisément de cette question à l’aide d’un outillage qui tient avant tout de l’histoire des idées politiques, mais dont les analyses empruntent plus largement à l’étude des mouvements sociaux et à la philosophie politique. Le propos de Stéphane François complète un ouvrage qu’il a publié dix ans auparavant1 et s’inscrit à la suite des travaux d’Alain Schnapp, Jesper Svenbro, Pierre Milza, Anne-Marie Duranton-Crabol, mais aussi Raymond Aron, qui ont tour à tour tenté de fournir un portrait idéologique ou, du moins, un éclaircissement du projet politique de la Nouvelle Droite.

2La nouveauté de ce livre réside dans la richesse des analyses sur lesquelles il repose – prenant en compte plus de cinquante années de littérature académique – et dans la grande précision du propos, qui passe au microscope les diverses tendances et ramifications d’un mouvement au caractère rhizomatique. L’analyse se fonde sur des données impressionnantes : la computation de plus d’une cinquantaine de revues et d’une dizaine de sites d’extrême droite, complétés par 300 références issues d’auteurs fascistes, de droite et d’extrême droite. Les données ne se limitent pas aux écrits des membres du GRECE et offrent une vision large du contexte idéologique des productions d’extrême droite de la fin du XXème siècle, ainsi que de productions plus récentes. Malgré le caractère opusculaire de l’ouvrage, l’analyse fournie est dense et les références nombreuses et précises, faisant de ce livre une excellente porte d’entrée aux études sur l’extrême droite en France.

3La thèse de l’ouvrage est claire : la Nouvelle Droite ne peut pas être qualifiée de néonazie ou de réactualisation atténuée du nazisme (p. 131). Il ne s’agit pas pour Stéphane François d’amoindrir la radicalité idéologique de ce mouvement, mais de mieux le spécifier en retraçant une généalogie précise entre la Nouvelle Droite et d’autres courants : nativisme américain, suprémacisme blanc, paganisme, occidentalisme, mouvement völkisch et « révolution conservatrice » allemande des années 1920 pour ne citer que les principaux. Cette dernière fut une source d’inspiration majeure pour le mouvement néodroitier. Bien que la Nouvelle Droite n’ait pas explicitement soutenu le nazisme, l’auteur fait le compte rendu des références et des liens à des personnalités nazies qui en font un mouvement ambigu. Cependant, pour Stéphane François, la Nouvelle Droite s’inscrit plus volontiers en filiation directe avec la mouvance völkisch de la fin du XIXème siècle, qui fut elle-même utilisée comme fondation au national-socialisme.

  • 2 À la page 5, Stéphane François rappelle que le parti d’Éric Zemmour est soutenu par Jean-Yves le Ga (...)

4Cette question de la caractérisation idéologique est importante, car elle permet de mieux identifier et de comprendre les mouvements et institutions politiques qui entretiennent des liens avec la Nouvelle Droite, de Reconquête en France2 à certains auteurs nord-américains comme Greg Johnson ou Richard Spencer, en passant par des influenceurs d’extrême droite comme Julien Rochedy. Le propos est divisé en neuf chapitres, dont sept traitent des relations entre la Nouvelle Droite et d’autres tendances d’extrême droite : antisémitisme, nazisme, « révolution conservatrice » allemande, paganisme (nietzschéen, nazi et communautaire).

5Le premier chapitre propose un rappel nécessaire de la façon dont la Nouvelle Droite fut discutée et présentée dans la sphère médiatique et universitaire depuis sa création en 1968. Il aborde la complexité des liens entre la Nouvelle Droite et le nazisme, mettant en évidence la manière dont les premiers théoriciens de la Nouvelle Droite ont recyclé des idées racistes de l’extrême droite, en particulier celles liées aux thèses raciales et eugénistes du début du XXème siècle. Les néo-droitiers se distinguent alors en ce qu’ils se positionnent dans la continuité des eugénistes du XXème siècle tout en invoquant des références anglo-saxonnes distinctes du national-socialisme allemand. Ils ont également contribué à la synthèse entre le racialisme et l’eugénisme, en le dissociant du discrédit post-1945.

6Les second et cinquième chapitres contiennent les développements les plus importants puisqu’ils soutiennent directement l’argument principal. L’auteur y étaye les liens et filiations entre la Nouvelle Droite et la « révolution conservatrice » allemande de 1918. Cette dernière est un ensemble hétéroclite d’écrits et d’auteurs – certains revendiquant leur proximité, d’autres non – dont l’horizon est la reconstruction de la société sur la base de communautés naturelles, menées par une nouvelle aristocratie du mérite et de l’action. Cette mouvance dirigée contre la république de Weimar et la démocratie en général se structure autour de quatre caractéristiques idéologiques : l’idéalisme, le spiritualisme, le vitalisme et l’opposition aux Lumières (et plus généralement au libéralisme). Stéphane François souligne l’influence de l’universitaire et ancien SS Armin Mohler auprès de la Nouvelle Droite, ainsi que son rôle dans la construction intellectuelle a posteriori de la « révolution conservatrice » en tant que mouvement cohérent.

7Les troisième et quatrième chapitres traitent tour à tour de l’antisémitisme et du rapport au nazisme de la Nouvelle Droite. Pour Stéphane François, les éléments tels que l’antisémitisme sont davantage le fait de certains membres du GRECE qui furent d’anciens nazis, voire néonazis. Les auteurs les plus ouvertement négationnistes, comme Jean-Claude Valla, ont quitté le GRECE en opposition avec le tournant ethno-différencialiste – qualifié de « mixophile » – d’Alain de Benoist. Si les proximités avec le nazisme sont réelles, notamment par la volonté de mettre sur pied l’idée d’un « peuple indo-européen », euphémisme pour désigner la recherche d’une « race originelle », l’absence d’une ontologie forgée sur l’antisémitisme ne permet pas l’utilisation du qualificatif nazi (voir p. 72).

  • 3 Voir notamment Stéphane François, Les néo-paganismes et la nouvelle droite (1980-2006). Pour une au (...)
  • 4 Voir Stéphane François, Les Verts-Bruns. L’écologie de l’extrême droite française, Lormont, Le Bord (...)

8Dans les chapitres six à huit, Stéphane François réactualise des analyses qu’il a précédemment proposées dans différents travaux sur le paganisme3. Plus précisément, il propose d’interroger les fondements nietzschéens, nazis et identitaires du paganisme de la Nouvelle Droite. Cette dimension semble être un angle crucial encore sous-étudié pour caractériser l’ancrage idéologique non seulement de la Nouvelle Droite mais également de l’extrême droite nord-américaine. Comme le souligne Stéphane François, la variante néopaganiste connaît une ascension fulgurante depuis 2010 aux États-Unis et pourrait être à la source de mutations idéologiques ou, du moins, d’une réactualisation dirigée vers le traitement de la question écologiste4.

9Le neuvième et dernier chapitre intéressera les personnes qui travaillent sur la droite alternative américaine (alt-right). Il met à jour les connexions idéologiques et personnelles entre la Nouvelle Droite et des personnalités de l’alt-right telles que Richard Spencer, Robert S. Griffin, Greg Johnson, Jared Taylor, Tom Sunic, Kevin MacDonald ou encore Collin Cleary. Malgré l’importance de l’anti-américanisme au sein de l’extrême droite européenne, les militants et intellectuels européens lisent les auteurs américains racistes, racialistes ou antisémites. Alain de Benoist a ainsi contribué à la prolifération de thèses sur la race dans les années 1960 et 1970, en particulier celle d’Arthur Jensen sur les différences d’intelligence entre Blancs et Noirs. Cette actualisation des liens transatlantiques revêt par conséquent une importance capitale, car elle dresse les bases d’une analyse centrée sur « une contre-culture radicale occidentale » (p. 129) qui offre les conditions idéales à la radicalisation et à la diffusion de projets politiques à la plus extrême des droites.

10Alors que les termes extrême droite et fascisme sont de plus en plus utilisés dans l’espace médiatique, cet ouvrage permet de leur donner une profondeur et de rappeler les différentes affiliations idéologiques qu’ils recèlent. De plus, la question de la qualification idéologique de la Nouvelle Droite transcende largement les enjeux de l’histoire des idées, puisque les propositions politiques du mouvement sont à l’heure actuelle populaires en Amérique du Nord et en Europe. Ainsi, ce travail de clarification rappelle la façon dont une entreprise intellectuelle peut modifier la perception que l’on a de certaines idées afin de leur donner un vernis acceptable tout en préservant leur radicalité. À cet égard, l’ouvrage de Stéphane François intéressera celles et ceux qui étudient comment des idéologies violentes et antidémocratiques réussissent à pénétrer les débats publics afin d’obtenir une couverture médiatique et politique favorable.

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Notes

1 Stéphane François, Au-delà des vents du Nord. L’extrême droite française, le Pôle Nord et les Indo-Européens, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2014.

2 À la page 5, Stéphane François rappelle que le parti d’Éric Zemmour est soutenu par Jean-Yves le Gallou, membre influent du GRECE et, entre autres choses, cofondateur du Club de l’horloge et de la fondation identitaire Polémia.

3 Voir notamment Stéphane François, Les néo-paganismes et la nouvelle droite (1980-2006). Pour une autre approche, Milan, Archè Milano, 2008.

4 Voir Stéphane François, Les Verts-Bruns. L’écologie de l’extrême droite française, Lormont, Le Bord de l’eau, 2022 ; compte rendu de Julien Terzaghi pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55279.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tristan Boursier, « Stéphane François, La nouvelle droite et le nazisme, une histoire sans fin », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64034 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64034

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Rédacteur

Tristan Boursier

Docteur en science politique de l’université de Montréal et de Sciences Po Paris. Chercheur associé au CEVIPOF et au RéQEF.

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