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Sarah Gensburger, Qui pose les questions mémorielles  ?

Margot Garcin
Qui pose les questions mémorielles ?
Sarah Gensburger, Qui pose les questions mémorielles ?, Paris, CNRS, 2023, 333 p., ISBN : 978-2-271-14702-8.
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Texte intégral

1Alors que la plupart des recherches sur la mémoire se concentrent sur les objets et les individus partageant une mémoire commune, Sarah Gensburger propose dans son ouvrage une approche centrée sur l’action publique, en s’intéressant aux agents qui participent, en tant que représentants de l’État, à la mise en œuvre de la politique de la mémoire. Cette enquête est l’occasion pour l’auteure de mettre en lumière la manière dont l’État et l’administration initient des actions dans le domaine de la mémoire. Suivant une approche sociologique fondée sur la pratique du terrain, Sarah Gensburger va au-delà d’une étude thématique, explorant les divers secteurs de l’action publique et les moyens à leur disposition pour intervenir sur cette question. Globalement, ce livre permet de replacer le phénomène mémoriel dans son contexte historique en l’associant à la politique de démilitarisation de l’État. Il offre ainsi une clé de lecture pour comprendre le passage d’une mobilisation sociale centrée sur les anciens combattants, liée au « récit national », à l’explosion mémorielle des années 1990, qui englobe diverses thématiques. En examinant les outils employés par l’action publique, on constate que la mémoire est perçue par l’administration comme un instrument de pacification et de civilisation, ce qui a permis une diversification des causes mémorielles.

2Les deux premiers chapitres résultent d’une enquête réalisée en 2007 au sein de la direction de la Mémoire, du Patrimoine et des Archives (DMPA). Relevant du ministère des Armées, la DMPA représente l’aboutissement d’un processus d’institutionnalisation de la mémoire en tant qu’action publique. En remontant à la Première Guerre mondiale et à la création du ministère des Anciens Combattants, l’auteure met en lumière l’évolution de l’appropriation mémorielle : initialement confiée aux anciens combattants, elle s’est progressivement institutionnalisée en lien avec la disparition des vétérans et la suppression de la conscription obligatoire. Ainsi, la démilitarisation de la politique publique conduit l’État à trouver de nouveaux champs d’action pour fédérer, la mémoire devenant l’un d’entre eux.

3Le travail de la DMPA vise à diffuser et protéger une mémoire universelle en répondant à l’intérêt général. Grâce à de nombreux outils tels que les commémorations, elle touche un public varié. Cependant, la clarification de ses compétences dans le domaine mémoriel demeure plutôt vague. L’objectif de la DMPA est d’affirmer sa légitimité dans les actions liées à la mémoire, en se distinguant particulièrement des associations qu’elle cherche à contourner dans le cadre de ses projets. Elle se positionne également par rapport à d’autres institutions du service public, notamment les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale, qui exercent également un rôle éducatif dans le domaine de la mémoire.

4L’auteure se focalise en particulier sur l’année 2007, marquée par l’institutionnalisation de la journée Guy Môquet. La controverse entourant cette journée porte sur la lecture obligatoire en classe, le 22 octobre, de la lettre du résistant. Pour les enseignants, il s’agit d’une forme d’ingérence politique du fait de l’incohérence de cet exercice avec les programmes scolaires. Cette polémique permet de saisir au sein de la DMPA les tensions entre l’administration et le politique : « ici des fonctionnaires qui considèrent conduire une action publique de la politique de mémoire utilisent la demande “politique” au sens politicienne, pour porter un propos qu’ils qualifient “d’historique”, au sens d’historien » (p. 42).

5Le troisième chapitre entreprend une sociographie de l’action publique, mettant en évidence la demande sociale en matière de mémoire, mais cette fois à l’échelle locale. En partant de l’étude des associations qui utilisent la terminologie « mémoire » ou « mémo » dans leurs noms, Sarah Gensburger révèle une polarisation des questions mémorielles autour de l’honneur, de la résistance et du deuil porté par les anciens combattants dans les années 1960. Cependant, le tournant des années 1990 témoigne d’une expansion de ces questions à l’ensemble la société, transformant la mémoire en un concept commun, qui englobe des thèmes variés tels que la Shoah, la Commune et la Révolution française. Les espaces urbains, en particulier, sont profondément touchés par cette inflation mémorielle.

6L’auteure souligne qu’à l’échelle municipale, la question du patrimoine est souvent associée à la tradition. En effet, c’est le folklore local qui est principalement mis en avant. C’est également à cette échelle que nous pouvons comprendre le mode d’organisation des associations à vocation mémorielle. La municipalité devient un acteur clé pour saisir les enjeux, notamment pour la question du financement. À cette échelle, l’auteure étudie le cas de la commune de Villeurbanne, qui permet de mettre en lumière la manière dont les collectivités publiques soutiennent les initiatives associatives. Cet exemple est également l’occasion de montrer comment l’action de l’État central fait émerger la mémoire en tant que ressource locale. La mémoire devient ainsi au tournant des années 2000 une catégorie d’action pour les municipalités de plus de 30 000 habitants. L’effacement progressif du récit national permet une explosion mémorielle, avec une plus grande diversité des thématiques abordées.

7Le quatrième chapitre est structuré autour de l’expérience personnelle de l’auteure en tant que commissaire de l’exposition : « C’étaient des enfants : déportation et sauvetage des enfants juifs à Paris », organisée par la mairie de Paris pour commémorer les 70 ans de la rafle du Vel d’Hiv et rendre hommage aux enfants déportés et cachés. En retraçant le choix d’une photographie pour l’affiche, l’auteure illustre les débats entre la vision scientifique de l’historien et les nécessités de marketing en matière mémorielle. Les organisateurs cherchent à utiliser des documents à la fois connus sur ce sujet et surtout susceptibles de correspondre à la représentation que le public a de l’évènement. L’auteure explore ainsi l’incompréhension des organisateurs face à une photographie d’enfants riants, qu’ils considèrent comme étant impensable pour le public de cette exposition. L’objectif est donc de conforter les visiteurs dans leurs perceptions. Cet exemple est l’occasion de traiter de la volonté des politiques de choisir une image qui mette en avant « l’authenticité historique » afin de jouer sur les émotions, en ayant recours à une sorte de « muséologie » typique de ces expositions.

8Le travail de terrain mené à l’échelle de la mairie de Paris adopte une méthodologie se rapprochant de l’ethnographie. En retraçant la genèse du service mémoire de cette municipalité, l’auteure repère des similitudes dans les mécanismes observés à l’échelle nationale, notamment autour de la concurrence de mémoires entre les acteurs. L’organisation de l’exposition est aussi l’occasion de s’intéresser à son public, et de constater que la majorité des visiteurs sont des « experts » au profil homogène, c’est-à-dire des habitués de ce type de visite. En interrogeant et en observant les visiteurs, l’auteure met en lumière le décalage qui existe entre le profil de ces « experts » et celui des écoliers. Alors que les visiteurs qui se rendent dans à cette exposition sont essentiellement âgés, surdiplômés, appartenant à des catégories socio-professionnelles élevées, les visiteurs emmenés « malgré eux » sont des élèves issus de minorités visibles. L’auteure montre que ces activités mémorielles révèlent la conformité du rôle de citoyen, notamment pour les élèves issus de l’immigration qui participent à ces visites scolaires. En observant l’attitude des élèves de classe de ZEP, Sarah Gensburger rend compte du fait que les garçons issus de groupes minoritaires endossent le rôle d’élèves modèles et insistent sur le fait qu’aborder cette thématique est importante « [p]our pas que ça se reproduise ! » (p. 204). Ces observations indiquent que le public scolaire issu de quartiers défavorisés, souvent en quête d’acceptation institutionnelle, présente généralement une attitude conformiste vis-à-vis du récit du passé.

9Prolongeant l’approche précédente, le dernier chapitre mène une étude des publics impliqués dans les actions mémorielles. Cette nouvelle enquête, réalisée à l’occasion du centenaire de la Première Guerre mondiale, explore l’organisation du centenaire, mené par le directeur du cabinet du ministre des Anciens Combattants en charge de la mémoire, impliquant divers ministères tels que celui de l’Éducation nationale. L’objectif est de promouvoir non seulement la transmission de connaissances, mais surtout des valeurs de tolérance et de démocratie autour de cet évènement commémoratif. L’auteure aborde également la politique des lois mémorielles, soulignant qu’elles constituent une forme de légitimation de l’État favorisant l’intégration sociale.

10En se penchant sur les politiques publiques, Sarah Gensburger adopte une approche axée sur les modalités d’application des politiques mémorielles. Elle démontre que la construction d’un champ d’action publique en matière de mémoire permet à l’État de fournir des ressources et une légitimation aux causes mémorielles défendues. Grâce à une lecture scalaire, l’auteure illustre les dynamiques concurrentielles de l’action politique en matière mémorielle, notamment entre le monde combattant et le monde de la culture, tout en soulignant le rôle particulier de l’historien lors de la mise en place d’actions publiques liées à la mémoire. L’ouvrage appelle par ailleurs à une étude transnationale ; la mémoire y apparait en effet comme un phénomène global nécessitant de se placer à l’échelle européenne.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Margot Garcin, « Sarah Gensburger, Qui pose les questions mémorielles  ?  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/64005 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.64005

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Rédacteur

Margot Garcin

Doctorante en histoire contemporaine à Aix-Marseille Université, membre du laboratoire Telemme.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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