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Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury, Guillaume Letourneur (dir.), Sociologie politique du Rassemblement national. Enquêtes de terrain

Matthias Levalet
Sociologie politique du Rassemblement national
Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury, Guillaume Letourneur (dir.), Sociologie politique du Rassemblement national. Enquêtes de terrain, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Espaces politiques », 2023, 326 p., ISBN : 978-2-7574-3988-3.
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Texte intégral

  • 1 Soit un traitement méthodologique sur mesure et sans retour réflexif, souvent justifié par l’argume (...)
  • 2 Les terrains ayant été réalisés avant le changement de nom en 2018, on mobilisera l’expression de F (...)

1Publié un an et demi après l’élection de 89 député·es RN à l’Assemblée nationale, cet ouvrage collectif permet de prendre du recul sur la question de la légitimation du parti. En se centrant sur la période des deux premiers mandats de Marine Le Pen à sa tête (2011-2018), il analyse une organisation tentant de s’inscrire « durablement et de manière crédible, dans les pôles dominants du champ politique » (p. 10). Afin d’éviter de surestimer ou d’invisibiliser ce processus, les auteur·ices proposent tout au long de ce livre des réflexions méthodologiques et épistémologiques sur les différentes manières d’étudier ce parti. L’ouvrage est ainsi un plaidoyer pour une approche de terrain qualitative et cumulative. Observations, entretiens et récits de vies sont mobilisés à côté de concepts transversaux afin d’éviter toute tendance à l’exceptionnalisme méthodologique1 et de permettre une discussion plus large des résultats. L’approche multi-située géographiquement et socialement permet d’éclairer ses logiques et dynamiques internes en interrogeant le parti au niveau européen comme local, au niveau de ses élites comme de ses militant·es. Par des études de cas, parfois limites ou à première vue paradoxaux, les auteur·ices cherchent à montrer les « logiques proprement sociales » et la diversité des soutiens composant l’environnement du FN-RN2 et « participant de/à sa légitimation » (p. 11). Ces différentes entrées, leur permettent ainsi de défendre la thèse « d’une légitimation “en pointillés” » (p. 16), dans la mesure où cette organisation ne devient « pensable, possible et désirable » (p. 18) dans le champ politique que dans des temporalités, espaces sociaux et locaux circonscrits par des processus spécifiques que cet ouvrage ambitionne de situer.

  • 3 Un territoire populaire parisien ségrégué (chapitre 1), un département semi-rural de l’est de la Fr (...)
  • 4 Caractérisés par leur faible densité militante mais de bons scores aux élections nationales.
  • 5 Lorenzo Barrault-Stella et Bernard Pudal, « Représenter les classes populaires ? », Savoir/Agir, n° (...)

2La première partie repose sur l’étude de cinq espaces locaux particuliers3 afin d’éclairer l’inégale implantation territoriale du parti. Les approches au microscope proposées permettent de faire ressortir des processus participant à « la légitimation de ce vote » (p. 14). L’approche biographique choisie par Maeva Durand illustre comment un sentiment de relégation peut conduire à une sédimentation des préférences électorales pour un vote Marine Le Pen puis FN. Elle décrit ainsi la rencontre d’un rapport au travail marqué par l’humiliation et la précarité avec des évènements familiaux (suicide d’une fille toxicomane et divorce), auxquels s’ajoute la disponibilité d’une section frontiste assurant une sociabilité minimale. Guillaume Letourneur observe de son côté les tentatives d’enracinement local du FN par une analyse ethnographique d’une campagne aux législatives dans un espace favorisant les liens interpersonnels et familiaux. Pour illustrer le rapport au local des instances nationales, il détaille la stratégie partisane d’envoi d’élu·es entré·es au FN par le haut dans des « territoires de second rang »4 (p. 91). Leur implantation révèle alors une tension entre « travail permanent de légitimation » (p. 93) par une rhétorique de proximité, et une appréhension du local par des filtres nationaux comme la rhétorique de « La France des oubliés ». Cet ancrage territorial par le national permet d’expliquer pourquoi « l’organisation frontiste peine à devenir un intermédiaire de politisation au sein des classes populaires »5 (p. 110), subissant la volatilité de son électorat aux différentes élections.

  • 6 George H. Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963.

3Par une étude des contraintes territoriales qui s’exercent sur la mobilisation, Félicien Faury propose de son côté de repenser le lien entre déviance et Front national. Il mobilise les travaux de George H. Mead6 afin de réfléchir aux différents « collectifs significatifs » du parti, entendus comme les groupes « qui, par ce qu’ils représentent et symbolisent, apparaissent comme significativement admirables (ou significativement détestables) pour les militant·es » (p. 72). S’il montre que la mobilisation frontiste reste contrainte par des stigmatisations localisées, il souligne le rôle « d’alliés privilégiés » (p. 76) comme les forces de l’ordre ou les petits commerçants, dont le soutien symbolique agit comme rétribution compensatrice. Ce soutien est en partie obtenu et conservé par la construction d’adversaires stigmatisés comme les minorités ethno-raciales (p. 75). Félicien Faury définit ainsi le FN comme une « entreprise clivante » : s’il est « parfois soutenu et parfois stigmatisé », il est toujours source de stigmatisation (p. 60).

4Ce rapport multiple au stigmate est justement au cœur de la deuxième partie, centrée sur les militantismes frontistes. À partir de cas d’engagements a priori atypiques car provenant de milieux essentiellement rétifs au FN, les auteur·ices retracent des trajectoires sociales et carrières militantes afin de déconstruire leurs logiques. Par des portraits de militants homosexuels au niveau local, Maialen Pagiusco insiste sur la forte continuité de leurs trajectoires politiques, la sociabilité secondaire gay ne remettant pas en cause des « dispositions façonnées au cours de leur socialisation primaire dans des milieux catholiques, de droite conservatrice » (p. 194). L’homonationalisme n’est ainsi pas un déterminant de l’engagement mais davantage un justificatif idéologique ultérieur. Leur homosexualité détermine toutefois en partie leur expérience militante par une sociabilité gay interne agissant à la fois comme forme de rétribution militante et stigmate d’exclusion dans certains espaces du parti. À travers le cas d’enseignant·es, Benjamin Chevalier questionne pour sa part les stratégies mobilisées face aux stigmates de l’engagement frontiste. Disposant de profils fortement valorisés par le FN dans sa stratégie de légitimation, les fortes possibilités d’ascension partisane peuvent compenser la montée concomitante de marginalisations plus ou moins prégnantes suivant le niveau d’intégration et le positionnement dans la hiérarchie scolaire. D’autres décident toutefois de cacher cet engagement, plus ou moins temporairement, afin de renforcer leurs réseaux de sociabilités et d’intégration professionnelle.

  • 7 Composés de forts capitaux scolaires et d’expériences accumulées dans le champ politique (p. 236).

5La dernière partie s’intéresse aux élites partisanes en interrogeant, par ses logiques de recrutement, la gestion organisationnelle du FN-RN. Les trois chapitres dessinent alors un rapprochement vers des fonctionnements classiques dans le champ politique, qui ne correspondent toutefois pas intégralement aux normes dominantes. L’organisation frontiste est en effet particulièrement marquée par un fonctionnement centralisé et patrimonial où la présidence agit comme « principale autorité de délégation du capital politique » (p. 239). Les trajectoires d’élu·es « vitrines » recruté·es dans d’autres partis illustrent cette centralité de la présidence dans la répartition des investitures. Ces élu·es, minoritaires et divers·es malgré un fort tropisme droitier ou extrême-droitier, voient leur promotion accélérée par un « patronage présidentiel » valorisant leurs capitaux politiques7 bien plus développés et « personnels que ceux de leurs homologues frontistes » (p. 237). Estelle Delaine complète cette observation en mettant en lumière comment les « dirigeant·es décisionnaires » promeuvent une sélection informelle des assistant·es au Parlement européen, entretenant ainsi leur domination personnelle auprès des eurodéputé·es. Ce fonctionnement est accepté par les élu·es en raison de leur croyance en l’importance des loyautés, mais aussi de leur intégration à ce système par l’octroi d’un pouvoir décisionnaire limité, portant en l’occurrence sur le ou la deuxième assistant·e parlementaire.

6Le livre se conclut par une riche postface permettant à Martina Avanza, Daniel Gaxie, Magali Boumaza et Patrick Lehingue d’insister sur la tension entre approche de terrain compréhensive et objectif de montée en généralité visant à reconstituer des « mécanismes de regroupement » faisant « tenir ensemble » le FN (p. 271). Si ces dernier·es saluent la qualité de travaux par le « dedans des organisations » (p. 264), permettant d’aller au-delà de leur façade, ils et elles appellent à prolonger le pas de côté proposé par Marion Jacquet-Vaillant, étudiant le FN-RN par ses interactions avec la mouvance identitaire. Comme l’expliquent Barrault-Stella et Berjaud dans leur chapitre sur les votes FN dans un quartier ségrégué de Paris, les résultats électoraux du parti ne peuvent « être réduits à ses activités stratégiques » (p. 41). Félicien Faury appelle ainsi à « appréhender le FN comme une institution faible dont la force tiendrait surtout à des forces sociales qui lui sont extérieures, des processus qui le dépassent et le débordent » (p. 78). L’étude du FN mériterait ainsi d’être prolongée par une analyse des déterminants externes de sa légitimation.

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Notes

1 Soit un traitement méthodologique sur mesure et sans retour réflexif, souvent justifié par l’argument d’une « nature spécifique » du FN-RN et de son idéologie (sur ce risque, voir les travaux d’Alexandre Dézé).

2 Les terrains ayant été réalisés avant le changement de nom en 2018, on mobilisera l’expression de FN-RN pour désigner l’organisation dans sa durée et FN pour désigner la période de l’enquête.

3 Un territoire populaire parisien ségrégué (chapitre 1), un département semi-rural de l’est de la France (chapitre 2), une circonscription du Sud-Est (chapitre 3), une circonscription de l’Yonne (chapitre 4) et un espace du sud de la France (chapitre 5).

4 Caractérisés par leur faible densité militante mais de bons scores aux élections nationales.

5 Lorenzo Barrault-Stella et Bernard Pudal, « Représenter les classes populaires ? », Savoir/Agir, n° 4, 2015, p. 71-82.

6 George H. Mead, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, 1963.

7 Composés de forts capitaux scolaires et d’expériences accumulées dans le champ politique (p. 236).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Matthias Levalet, « Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury, Guillaume Letourneur (dir.), Sociologie politique du Rassemblement national. Enquêtes de terrain », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63997 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63997

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Rédacteur

Matthias Levalet

Masterant en sociologie et science politique à Sciences Po Bordeaux (rattachement au Centre Émile Durkheim, CED).

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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