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Jean-Baptiste Paranthoën, Les circuits courts alimentaires. Des marchés de proximité incertains

Mathilde Fois Duclerc
Les circuits courts alimentaires
Jean-Baptiste Paranthoën, Les circuits courts alimentaires. Des marchés de proximité incertains, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, coll. « Dynamiques socio-économiques », 2022, 302 p., ISBN : 978-2-36512-375-4.
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Texte intégral

1Le confinement de 2020 a été propice à la création et au renforcement des initiatives marchandes de proximité dans le domaine alimentaire. Repartant du flou qui entoure des notions pourtant valorisées comme celles de « circuit court » ou de « circuit alimentaire de proximité », Jean-Baptiste Paranthoën propose ici une analyse qui dénaturalise ces catégories en retraçant leur construction socio-politique et leur circulation entre les mondes savant, militant et administratif. Ce faisant, cet ouvrage tiré de sa thèse cherche à comprendre les ressorts de l’institutionnalisation des circuits courts alimentaires et les appropriations plurielles dont la notion fait l’objet.

  • 1 Voir par exemple Bereni Laure et Dubuisson-Quellier Sophie, « Au-delà de la confrontation : saisir (...)
  • 2 Pour un aperçu de ce courant de recherche dans lequel s’inscrit l’ouvrage de Jean-Baptiste Parantho (...)
  • 3 Cf. Bessy Christian et Chauvin Pierre-Marie, « Intermédiaires de marché », in Chauvin Pierre-Marie, (...)
  • 4 Voir par exemple Bruneau Ivan, Laferté Gilles, Mischi Julian et Renahy Nicolas (dir.), Mondes rurau (...)

2L’analyse se positionne au croisement de la sociologie politique et de la sociologie économique. Explorant les contextes politiques dans lesquels se déploie l’action collective, elle puise d’une part dans la sociologie des mobilisations pour retracer le rapprochement entre producteurs et consommateurs. D’autre part, une attention particulière est accordée au développement d’un mode d’action « marchand » caractérisé par la construction d’initiatives comme les AMAP. Ce faisant, cette étude rejoint un ensemble de travaux récents sur les interactions entre mondes militants et mondes économiques1. La sociologie de l’action publique y est mobilisée pour saisir les processus d’institutionnalisation de la catégorie « circuit court » en dépassant l’interprétation économiciste d’un simple ajustement des producteurs à une nouvelle demande. Ainsi, la perspective de Jean-Baptiste Paranthoën s’inscrit dans un courant de recherche très dynamique sur l’organisation politique de l’activité économique, porté notamment par Andy Smith, qui dirige la collection « dynamiques socio-économiques » dans laquelle est publié l’ouvrage2. Présenté comme une « sociologie politique des marchés » (p. 19), l’ouvrage est aussi à situer par rapport à une sociologie économique attentive au rôle des intermédiaires de marché3. En croisant cet angle économique avec un angle politique, il contribue à la compréhension des dynamiques des mondes ruraux, dans la lignée des travaux menés au sein du laboratoire dijonnais CESAER, où l’auteur a effectué sa thèse4.

  • 5 Cf. Aguilera Thomas et Chevalier Tom, « Les méthodes mixtes : vers une méthodologie 3.0 ? », Revue (...)

3La recherche de Jean-Baptiste Paranthoën s’appuie sur une enquête ethnographique débutée en 2008 dans l’Ouest de la France, au sein d’une AMAP et de l’espace rural local. Soucieux de saisir les régulations de ces formes marchandes à l’échelle nationale, l’auteur a complété ses observations par le traitement des archives du réseau des AMAP et par des entretiens avec des membres d’administrations agricoles et d’organisations mobilisées pour ou contre leur développement. L’ouvrage fait la part belle à ces matériaux qualitatifs, via des reproductions de documents d’archives et des extraits d’entretiens qui nourrissent abondamment l’argumentation. Le chapitre 5, quantitatif, s’appuie quant à lui sur les données individualisées du recensement général agricole pour dresser le « portrait ambigu des exploitations en circuits courts » (p. 206). À un moment où les méthodes mixtes sont l’objet de toutes les attentions5, l’ouvrage fournit ainsi une illustration de leur fécondité pour saisir un objet sous plusieurs angles, en restituant à la fois sa profondeur historique, sa dimension structurelle, ses dynamiques relationnelles, et toute la diversité de l’« espace des pratiques en circuits courts » (p. 224).

4Organisé en six chapitres, le propos commence par retracer l’histoire des mobilisations en faveur du rapprochement entre consommateurs et producteurs. D’abord promue par des acteurs marginaux du monde agricole, la notion de « circuit court » gagne en popularité sous l’action convergente de savants et de militants qui parviennent à en faire un enjeu de premier plan pour le développement agricole. Ce faisant, elle devient l’objet d’une lutte définitionnelle dans laquelle s’engagent les organisations dominantes du secteur agricole et le ministère de l’agriculture. L’auteur décrit alors l’émergence d’une politique publique des circuits courts centrée sur la question de la commercialisation. En éludant la question des modes de production, cette politique produit une « institutionnalisation du flou » (p. 115) et favorise le maintien des hiérarchies existantes dans le monde agricole, ceci au profit d’organisations et d’acteurs centraux qui ont internalisé la critique du productivisme en intégrant la notion de « circuit court » dans une stratégie marchande de diversification. À partir d’une analyse en composante principale et d’une classification ascendante hiérarchique des données individuelles du recensement agricole, l’auteur met en évidence une pluralité de modes de participation, qui s’organisent schématiquement par rapport à trois formes idéal-typiques – « intermittente », « spécialiste » et « diversifiée » – et varient selon les caractéristiques technico-économiques des exploitations. Cette typologie confirme l’imbrication des circuits courts avec d’autres modes d’organisation marchande, et contredit les discours d’acteurs qui tendent à réifier deux groupes qui seraient en tout opposés.

  • 6 Son analyse se rapproche fort de celle proposée par Antoine Roger, dont il cite le travail. Cf. Rog (...)

5Le principal résultat de ce travail est qu’il pointe le rôle majeur des intermédiations dans l’institutionnalisation d’une organisation marchande paradoxalement affichée comme sans intermédiaires. Plus précisément, Jean-Baptiste Paranthoën montre que la promotion des circuits-courts est le fait « de savants et de militants qui sont parvenus, sur la base de liens entretenus au sein de programmes de développement puis de recherche-action, à en faire un instrument du développement durable et territorial » (p. 113). Ainsi, la légitimation de cette forme alternative d’organisation marchande est le produit de processus qui se déroulent au sein de différents univers sociaux poreux et interdépendants. L’auteur montre en particulier les effets des réseaux d’interconnaissance et de la multipositionnalité des acteurs (champ académique, espace militant, monde agricole) dans la promotion de nouvelles modalités de commercialisation des produits agricoles6. Cette analyse de la structuration des circuits courts gagnerait à être complétée par l’étude des appropriations dont cette notion fait l’objet de la part d’acteurs des filières longues. Les entreprises de transformation agroalimentaire et de la grande distribution participent en effet à entretenir un flou sur la définition de la proximité en s’appropriant l’image et les discours associés aux circuits courts, comme le mentionne l’auteur en conclusion.

  • 7 Voir aussi Smith Andy et Ansaloni Matthieu, L’expropriation de l’agriculture française. Pouvoirs et (...)

6Loin de se limiter à analyser les fondements militants, les valeurs et les discours des AMAP, la recherche de Jean-Baptiste Paranthoën offre une image nuancée de l’institutionnalisation d’une forme marchande initialement dissidente mais qui fait désormais l’objet d’appropriations stratégiques de la part des acteurs dominants du monde agricole. Ce faisant, elle nourrit plusieurs échelles de compréhension de la proximité dans les circuits agro-alimentaires. Au niveau individuel des modes d’engagement, elle éclaire les tensions, notamment entre logiques productive et commerciale, qui travaillent les choix des producteurs. Au niveau structurel, elle documente sous un angle original la permanence des hiérarchies propres au monde agricole7.

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Notes

1 Voir par exemple Bereni Laure et Dubuisson-Quellier Sophie, « Au-delà de la confrontation : saisir la diversité des interactions entre mondes militants et mondes économiques », Revue française de sociologie, 2020, vol. 61, n° 4, p. 505‑529.

2 Pour un aperçu de ce courant de recherche dans lequel s’inscrit l’ouvrage de Jean-Baptiste Paranthoën, se référer à Hay Colin et Smith Andy (dir.), Dictionnaire d’économie politique, Paris, Presses de Sciences Po, 2018 (compte rendu de Guillaume Arnould pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.28938).

3 Cf. Bessy Christian et Chauvin Pierre-Marie, « Intermédiaires de marché », in Chauvin Pierre-Marie, Grossetti Michel et Zalio Pierre-Paul (dir.), Dictionnaire sociologique de l’entrepreneuriat, Paris, Presses de Sciences Po, 2014, p. 361-379 (compte rendu de Corinne Delmas pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.17219) ; Naulin Sidonie, Des mots à la bouche. Le journalisme gastronomique en France, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017 (compte-rendu d’Emilien Schutz pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.23498).

4 Voir par exemple Bruneau Ivan, Laferté Gilles, Mischi Julian et Renahy Nicolas (dir.), Mondes ruraux et classes sociales, Paris, EHESS, 2018 (compte-rendu de Gaspard Sénéchal pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.30157).

5 Cf. Aguilera Thomas et Chevalier Tom, « Les méthodes mixtes : vers une méthodologie 3.0 ? », Revue française de science politique, vol. 71, n° 3, 2021, p. 361-363.

6 Son analyse se rapproche fort de celle proposée par Antoine Roger, dont il cite le travail. Cf. Roger Antoine, Le capitalisme à travers champs. Étudier les structures politiques de l’accumulation, Lormont, Le Bord de l’eau, 2020 (compte-rendu du Mathilde Fois Duclerc pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.43736).

7 Voir aussi Smith Andy et Ansaloni Matthieu, L’expropriation de l’agriculture française. Pouvoirs et politiques dans le capitalisme contemporain, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2021.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mathilde Fois Duclerc, « Jean-Baptiste Paranthoën, Les circuits courts alimentaires. Des marchés de proximité incertains », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 février 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63995 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63995

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Rédacteur

Mathilde Fois Duclerc

Agrégée de sciences sociales, doctorante en science politique au Centre Émile Durkheim (CED), ATER à Sciences Po Bordeaux.

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