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Marwan Mohammed, « Y a embrouille ». Sociologie des rivalités de quartier

Amélie Grysole
« Y a embrouille »
Marwan Mohammed, « Y a embrouille ». Sociologie des rivalités de quartier, Paris, Stock, 2023, 374 p., ISBN : 978-2-234-09453-6.
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1À la suite du décès de Thomas, âgé de 16 ans, survenu le 19 novembre 2023 dans le cadre de violences à l’entrée d’un bal à Crépol, village situé dans le département de la Drôme, les commentaires médiatiques et politiques ont largement fustigé les « rixes » entre bandes et leur dangerosité accrue. Dans cet ouvrage, Marwan Mohammed explique que les violences dans l’espace public peuvent être de différents types : des violences racistes, sexuelles, liées à une révolte ou à l’économie criminelle. Quant à la notion de rixe, elle est à la fois polysémique et imprécise – tout comme celle des violences urbaines ; celles-ci font référence à des bagarres collectives dans l’espace public (sans caractériser le mobile ou l’objectif), entre des personnes ou des groupes qui ne se connaissent pas forcément au préalable. L’auteur analyse une forme spécifique de violences – sans dégradation ni profit – qu’il qualifie d’embrouilles entre bandes de cités rivales, dont les participants se connaissent au moins de vue. En mobilisant le vocabulaire émique des adolescents, les embrouilles, il s’agit de restituer la rationalité propre de ces « violences honorifiques » qui font gagner ou perdre aux membres des bandes du « capital immatériel » – de l’honneur et de la réputation.

  • 1 Marwan Mohammed, La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, Paris, PUF, coll. «  (...)

2Sociologue de la jeunesse des quartiers populaires, spécialiste de la formation des bandes1, des carrières délinquantes et de l’islamophobie, Marwan Mohammed propose ici de répondre au qui (les acteurs), au pourquoi (les ressorts de la participation) et au comment (la socialisation aux embrouilles) des violences entre bandes rivales. Pour ce faire, il s’appuie sur de nombreux entretiens menés avec des adolescents impliqués ou non dans les embrouilles. Des adultes et acteurs concernés (parents, animateurs, éducateurs, élus municipaux, responsables jeunesse, policiers) ont également été interviewés dans différents quartiers, villes et départements au cours de vingt années de recherche sur les « bandes de jeunes ».

  • 2 « Sciences et technologies tertiaires », aujourd’hui remplacée par la série STMG (« sciences et tec (...)
  • 3 C’est-à-dire une « absence de freins familiaux, scolaires, éducatifs limitant l’engagement dans la (...)

3Qui ? Pour répondre à cette question, un portrait sociologique précis du « vivier social » des adolescents susceptibles d’être mêlés aux embrouilles est dessiné. La comparaison des situations scolaires des membres de deux bandes d’un même quartier du Val-de-Marne dresse un constat sans équivoque. Les adolescents et jeunes adultes de la bande se tenant à distance des conflits sont majoritairement en Première ou Terminale STT2 (p. 210-211). Ceux qui appartiennent à l’autre bande, à la tête des embrouilles avec d’autres quartiers, sont principalement en SEGPA, BEP, CAP, et certains ont arrêté les études. Ces derniers, souvent classés parmi les élèves « décrocheurs » par l’institution scolaire, sont ici qualifiés de « non-accrocheurs » car leurs difficultés scolaires remontent au cours préparatoire. Autrement dit, « pour décrocher il faut déjà s’être accroché. On ne tombe pas d’un arbre sur lequel on n’a [jamais] grimpé » (p. 216). Les participants aux embrouilles (à la fois victimes et auteurs) sont des démobilisés scolaires : ils ont pour la plupart des problèmes d’absentéisme ; ils ont dû changer d’établissement pour raison disciplinaire ; et certains disent avoir subi leur orientation vers des filières professionnelles. L’échec scolaire est donc une caractéristique massive du profil des adolescents faisant partie du vivier mobilisable par les conflits entre cités voisines. Cette situation scolaire leur donne une « disponibilité biographique à l’embrouille »3 dans le sens où ils sont peu occupés ou préoccupés par les études. Ce sont majoritairement des garçons, mineurs, issus de familles modestes, nombreuses, plus souvent monoparentales, habitant des logements souvent surpeuplés dans des quartiers où la ségrégation spatiale est à la fois sociale, raciale et scolaire.

  • 4 La compensation peut aussi passer par les activités artistiques, le sport, ou l’engagement associat (...)

4Pourquoi ? Marwan Mohammed confirme ce que d’autres recherches ont également participé à asseoir comme résultat : l’école fabrique la délinquance, car les « échecs précoces provoqu[e]nt des blessures narcissiques et génèr[e]nt pour certains un besoin permanent de compensation ou, du moins, un besoin légitime de reconnaissance, de dignité et d’un statut social reconnu » (p. 217). La plupart des adolescents impliqués dans les embrouilles avaient d’autres amitiés que celles des bandes durant l’enfance, quand l’échec scolaire à l’école élémentaire ne résonnait pas encore comme un marqueur définitif. Les bandes mêlées aux violences inter-quartiers se fondent au collège, au moment où la qualité des résultats scolaires sépare et rassemble les élèves tout comme leurs probables destins sociaux. L’auteur questionne : « quelle instance de socialisation va offrir protection et surtout reconnaissance pour les centaines de milliers de perdants du jeu scolaire ? » (p. 235). Entourés d’enfants et d’adolescents en difficulté scolaire, d’adultes peu ou non diplômés surexposés au risque de chômage de longue durée, les acteurs des embrouilles recherchent dans la bande une protection (pas seulement corporelle) et une reconnaissance. L’indignité et la disqualification sociale appellent « des compensations sous la forme d’un rééquilibrage » (p. 233), tout comme « la peur de la mort sociale » ouvre la voie à « un surinvestissement dans des logiques honorifiques [et] accessibles » (p. 237). La rue, les bandes et leurs conduites transgressives permettent de « pans[er] et compens[er] » la réussite sociale par l’école4.

5Comment ? Par quelles pratiques et quelles logiques la socialisation aux embrouilles passe-t-elle ? D’abord, le localisme des bandes défendant l’honneur de leur quartier s’est renforcé depuis les années 1990, du fait de l’intensification de la présence policière et de la vidéo-surveillance dans les centres-ville et les transports en commun, mais aussi de la paupérisation et de l’immobilité sociale des habitants des quartiers populaires, qui va de pair avec une immobilité spatiale. La géographie des rivalités entre quartiers redéfinit alors la « carte mentale » des adolescents, restreignant considérablement leurs mouvements aux territoires appropriés. Des adolescents arrêtent le sport, refusent de se rendre chez le médecin ou en visite dans la famille, si ces activités nécessitent de franchir la « frontière » ou traverser une zone incertaine. Lorsque le lycée d’affectation ou le tracé de la ligne de bus oblige à choisir entre sécurité ou scolarité, pour nombre d’adolescents « le risque d’être pris pour cible représente un motif important et à leurs yeux légitime de rupture durable ou d’abandon » scolaire (p. 256). Il y a une forme de socialisation à la conflictualité, qui passe notamment par l’allégeance et la loyauté au quartier et aux personnes. Les défis physiques quotidiens et les jeux de bagarres font par ailleurs partie de « l’école de la rue » qui entraîne à la violence et apprend à donner et encaisser les coups. L’embrouille permet également de lutter contre l’ennui, de rompre la monotonie ; elle « apporte un supplément de vitalité sociale et alimente le flux des histoires à raconter, des récits, des rumeurs et des ragots jouant – pour une partie des habitants – un rôle essentiel dans l’entretien des liens sociaux » (p. 291). Dans un contexte de voisinage et de jugement d’autrui omniprésents, apprendre à « se construire une réputation positive et la défendre devient […] un impératif » (p. 299), et ce dès l’enfance. L’analyse – convaincante – aboutit au fait que l’embrouille infuse l’ensemble des relations sociales et des générations (sans que tout le monde y participe) et que les conflits entre adolescents de quartiers rivaux n’en sont finalement qu’une déclinaison particulière.

  • 5 Ces trente dernières années, 120 décès recensés sont imputables aux rivalités entre quartiers.
  • 6 L’auteur discute notamment l’intérêt de faire appel aux « anciens », aux « têtes », pour œuvrer à l (...)

6Marwan Mohammed replace ces déviances collectives, plus ou moins tolérées selon les époques, dans une histoire longue. Leur criminalisation contemporaine, qui renforce à la fois une logique de contrôle et de punition, répond à un « droit à la sécurité » dans un contexte de disqualification des interventions socio-éducatives et de la logique préventive. Pourtant l’auteur rappelle de manière intéressante que le levier le plus évident pour réduire le vivier des belligérants serait de réduire l’échec scolaire pour redonner une place sociale à tous les adolescents. À ceux qui doivent agir dans l’urgence pour refroidir un territoire donné suite au déroulement d’un drame5, l’ouvrage insiste sur l’échelle locale de l’intervention, mais aussi sur la prise en compte de « l’arrière-scène de la rue »6 et plus largement sur l’importance d’inclure les adolescents concernés dans les échanges et les propositions, car la plupart d’entre eux ont souvent l’envie mais pas les moyens de sortir des embrouilles. Ils souhaitent cesser de vivre dans la peur, d’être constamment aux aguets, et de porter la charge mentale relative à l’organisation des déplacements à plusieurs. J’insiste enfin sur l’intérêt de cette lecture pour les chercheurs et les acteurs de terrain qui travaillent dans les quartiers populaires, les écoles, les municipalités, sur la parentalité, les politiques jeunesse, avec les familles, les adolescents, tant ce livre donne matière à penser les articulations entre différentes échelles et scènes sociales, et la nécessité vitale pour tout un chacun d’accéder à un statut social, quelle que soit sa forme, reconnu aux yeux de son entourage et de la société en général.

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Notas

1 Marwan Mohammed, La formation des bandes. Entre la famille, l’école et la rue, Paris, PUF, coll. « Le Lien social », 2011. Compte rendu pour Lectures par David Descamps and Agathe Foudi disponible à l’adresse suivante : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/6568. Le présent ouvrage peut être considéré comme un prolongement de ce dernier, auquel il est fait référence à plusieurs reprises.

2 « Sciences et technologies tertiaires », aujourd’hui remplacée par la série STMG (« sciences et technologies du management et de la gestion »).

3 C’est-à-dire une « absence de freins familiaux, scolaires, éducatifs limitant l’engagement dans la rue, les bandes et leurs embrouilles » (p. 200-201).

4 La compensation peut aussi passer par les activités artistiques, le sport, ou l’engagement associatif, même si ces formes alternatives de reconnaissance sociale concernent finalement assez peu d’adolescents comparativement au vivier des embrouilles.

5 Ces trente dernières années, 120 décès recensés sont imputables aux rivalités entre quartiers.

6 L’auteur discute notamment l’intérêt de faire appel aux « anciens », aux « têtes », pour œuvrer à la désescalade d’un conflit inter-quartiers violent.

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Referencia electrónica

Amélie Grysole, « Marwan Mohammed, « Y a embrouille ». Sociologie des rivalités de quartier », Lectures [En línea], Reseñas, Publicado el 13 febrero 2024, consultado el 12 junio 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63740 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63740

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Redactor

Amélie Grysole

Enseignante chercheuse en sociologie, Université Le Havre Normandie – IUT carrières sociales, laboratoire IDEES (UMR 6266).

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