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Nicolas Duvoux, L’avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoine

Corinne Delmas
L'avenir confisqué
Nicolas Duvoux, L'avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoine, Paris, PUF, 2023, 272 p., ISBN : 978-2-13-084746-5.
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Texte intégral

  • 1 Cf. Nicolas Duvoux, Les inégalités sociales, Paris, PUF, 2017 ; compte rendu de Marie Duru-Bellat p (...)

1Multiformes, tendant à s’accroître aux échelles tant nationales que mondiales, les inégalités sont tout à la fois sociales, économiques, culturelles… Par-delà leur mesure statistique, elles se traduisent par des expériences vécues que Nicolas Duvoux cible dans L’avenir confisqué. Poursuivant ses réflexions sur les inégalités sociales1, il propose ici de les appréhender à partir du rapport que les individus entretiennent au temps vécu et à l’avenir. Ainsi, le stimulant parti-pris de l’ouvrage est d’appréhender la subjectivité comme une clé de compréhension du monde social. La capacité à se projeter dans le futur, socialement différenciée, constitue un critère décisif de la hiérarchie sociale et une information originale sur la société. C’est ce que montre cet ouvrage qui s’appuie sur des matériaux collectés par l’auteur lors de plusieurs enquêtes afin d’éclairer la projection différenciée dans l’avenir d’individus situés aux deux extrémités du spectre social.

2Les trois premiers chapitres de l’ouvrage présentent son cadre théorique et sa genèse. Le chapitre 1 cible les pistes ouvertes par l’épidémiologie quant aux liens entre statut social subjectif et état de santé objectif. Le chapitre 2, traquant l’émergence d’une science de la subjectivité depuis le milieu du 16e siècle, évoque la montée en force d’une approche subjective dans différents champs du savoir, tels que l’épidémiologie, mais aussi la météorologie avec la mesure de la température ressentie. Dans la mesure où il présente une certaine stabilité et où il peut s’exprimer verbalement, le sentiment constitue une variable, à mettre en lien avec d’autres variables : âge, genre, lieu d’habitation, niveau de diplôme, conditions de vie, origine sociale, etc. Par exemple, les femmes manifestent davantage la peur d’être agressées dans l’espace public, alors que ce risque est objectivement moins important que celui des hommes, attestant d’une « violence de genre […] qui n’a pas besoin d’être perpétrée pour s’exercer » (p. 116). Le chapitre 3 revient pour sa part sur les premiers travaux de Pierre Bourdieu et les analyses de Norbert Elias sur le temps, dont il montre l’apport à une sociologie visant à dépasser l’antinomie de l’objectif et du subjectif à partir de la prise en compte de la perception subjective du futur.

3Les trois chapitres suivants abordent les projections dans l’avenir contrastées des classes sociales. Le chapitre 4 examine « comment les positions dominées se caractérisent par un avenir confisqué, c’est-à-dire la perspective de vivre des vies plus courtes mais aussi plus marquées par la douleur, la maladie et l’échec » (p. 175). Les pauvres sont, dans nos sociétés développées, dépossédés des possibilités de se projeter dans l’avenir et de s’accomplir. Cette dépossession est dépendante de leurs conditions d’existence dégradées ; elle rejaillit sur l’ensemble de leurs pratiques et de leurs valeurs. Nicolas Duvoux souligne à cet égard l’importance du statut social subjectif, c’est-à-dire de la conception que se fait une personne de sa propre situation dans la société, et de l’opinion des autres au sujet de sa position sociale. En hausse depuis 2018, le sentiment de pauvreté peut être fortement lié à un déclassement social perçu comme irréversible. Enfermés dans le présent, les plus modestes sont encadrés par des institutions d’assistance vécues, dans un contexte d’individualisation des risques et de responsabilisation individuelle, non comme leur permettant de se projeter dans le futur mais comme les dépossédant de l’avenir et de leur dignité.

  • 2 Cf. notamment Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013 ; compte rendu de Guill (...)

4Parmi les sources centrales d’inégalités figure aujourd’hui le patrimoine, au cœur du chapitre 5. À l’heure de la repatrimonialisation des sociétés européennes, l’impossibilité pour les classes populaires d’accéder à la propriété fonde des positions subalternes génératrices de grandes frustrations. Les recherches de Thomas Piketti2 ont d’ailleurs mis en évidence la contribution du patrimoine à la hiérarchie sociale. Aiguillon précieux, ces recherches doivent, selon Nicolas Duvoux, favoriser la prise en compte du patrimoine par la sociologie des classes sociales. Toutefois, repenser les inégalités patrimoniales implique de dépasser la tension qu’il y aurait, dans l’œuvre de Thomas Piketti, « entre l’objectif et le subjectif » (p. 237).

5Toujours dans le chapitre 5, Nicolas Duvoux propose à cette fin plusieurs déplacements analytiques. Il conviendrait, tout d’abord, d’articuler catégories socio-professionnelles et distribution des richesses en prenant en compte le patrimoine pour construire une typologie de classes sociales. À cet égard, les indépendants, qui disposent d’un patrimoine professionnel, sont suivis par les cadres, puis les classes moyennes et populaires (professions intermédiaires, ouvriers et employés). Ces dernières sont situées à un niveau inférieur mais non nul, le patrimoine net des ouvriers qualifiés représentant près de deux ans de salaire. Les ouvriers non qualifiés et les chômeurs, qui n’accumulent rien ou presque, constituent le quatrième et dernier groupe. Nicolas Duvoux propose également de prendre en compte les expériences vécues et l’espace des possibles concrètement ouverts ou fermés aux membres de chaque groupe. Prêter ainsi attention aux représentations des individus implique de ne pas tenir pour quantité négligeable les ressources reçues ou anticipées par des catégories moyennes et populaires ; même quantitativement faibles, elles sont souvent accumulées au prix de sacrifices pour une sécurisation ultérieure et une inscription dans une trajectoire ascendante. Enfin, il faudrait prôner une vision dynamique des inégalités de patrimoine, en les réinscrivant dans les trajectoires individuelles et en prenant notamment en compte l’effet de l’âge.

  • 3 Sur le tournant néolibéral des années 1970 aux États-Unis et la reproduction d’un système de représ (...)

6Le chapitre 6 s’appuie sur des données en partie inédites, collectées par l’auteur dans le cadre d’enquêtes sur les mondes de la philanthropie3. Il s’agit d’opérer un double déplacement par rapport à la sociologie des grandes fortunes : d’une part en passant de l’ancrage dans un passé dynastique vers la projection des grandes familles dans l’avenir ; d’autre part en prenant en compte la diversité des profils (nouveaux riches, entrepreneurs ayant vendu une société, familles plus installées). Les cas étudiés attestent cette diversité de parcours et montrent « la satisfaction, voire la jubilation exprimée par les philanthropes dans leur activité de donateur » (p. 277). Ils rendent également compte de la dualité des investissements philanthropiques, qui constituent un mode de gestion patrimoniale tout en s’inscrivant dans une stratégie familiale de reproduction, puisqu’ils permettent de transmettre aux descendants un certain rapport à la richesse, fait de maîtrise objective des cadres légaux et fiscaux, et d’un sens subjectif de responsabilité liée à la possession de capital. En ciblant le sens subjectif de la richesse, l’auteur propose ainsi d’appréhender de manière oblique les grands patrimoines et leur mode de gestion, privée et publique. L’étude du sens conféré aux pratiques philanthropiques donne accès à la fois à des trajectoires et à des dilemmes moraux que l’accumulation suscite, à une forme de réflexivité sur la gestion du patrimoine, aux arrangements pratiques, aux valeurs, aux tensions intrafamiliales, ou encore aux projections des grandes fortunes.

7Cet ouvrage foisonnant, à la croisée de l’essai spéculatif et de l’enquête, ambitionne de dépasser la définition purement « objective » de l’inégalité pour lui redonner son épaisseur subjective. Cette approche originale de la déprivation, consistant à cibler l’expérience vécue et les représentations individuelles de l’avenir pour mieux penser les formes de domination, est plutôt stimulante. On peut toutefois regretter certains angles morts de l’ouvrage qui, en particulier, n’évoque guère les dimensions ethniques et genrées des inégalités. Parmi d’autres sources de regret, plus accessoires, on peut aussi mentionner, sur la forme, l’absence de bibliographie et d’index, ou sur le fond, le caractère ramassé de l’analyse des inégalités de temps vécus (trois chapitres seulement sur six), lié au parti pris de l’ouvrage : ni essai, ni enquête de terrain. Ces quelques réserves ne remettent pas en cause l’intérêt du livre, qui offre des pistes suggestives pour prendre la pleine mesure des inégalités et de leur violence, ainsi que pour questionner notre rapport à l’avenir et à l’insécurité, question cruciale à l’heure du défi climatique.

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Notes

1 Cf. Nicolas Duvoux, Les inégalités sociales, Paris, PUF, 2017 ; compte rendu de Marie Duru-Bellat pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/23538.

2 Cf. notamment Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Paris, Seuil, 2013 ; compte rendu de Guillaume Cassier, Kévin Crouzet, Benjamin Dourdy et Lino Galiana pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.12931.

3 Sur le tournant néolibéral des années 1970 aux États-Unis et la reproduction d’un système de représentations légitimant les inégalités sociales par le biais notamment du don philanthropique, se référer à Nicolas Duvoux, Les oubliés du rêve américain. Philanthropie, État et pauvreté urbaine aux États-Unis, Paris, PUF, 2015 ; compte rendu de Clément Petitjean pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.19293.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Corinne Delmas, « Nicolas Duvoux, L’avenir confisqué. Inégalités de temps vécu, classes sociales et patrimoine », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 février 2024, consulté le 03 mars 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63734 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63734

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Rédacteur

Corinne Delmas

Professeure de sociologie à l’Université Gustave Eiffel, membre du Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS, UMR 8134).

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