Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2024Nolwenn Lorenzi Bailly et Claudin...

Nolwenn Lorenzi Bailly et Claudine Moïse (dir.), Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés

Lucile Dartois
Discours de haine et de radicalisation
Nolwenn Lorenzi Bailly, Claudine Moïse (dir.), Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés, Lyon, ENS Éditions, coll. « Langages », 2023, 562 p., ISBN : 979-10-362-0589-7.
Haut de page

Texte intégral

1Entre le dictionnaire et l’encyclopédie critique, cet ouvrage collectif offre un répertoire interdisciplinaire constitué d’une cinquantaine de notions : complotisme, altérité, engagement violent, manipulation, discrimination, fachosphère, idéologie… Autant de termes liés aux notions de haine et de radicalisation, attestant du spectre d’analyse large et complexe dont se saisit cet ouvrage. Chaque terme est décortiqué : les auteurs et autrices abordent son sens commun, décryptent son éventuelle polysémie, développent les appréhensions théoriques dont il fait l’objet, et analysent sa signification sous le prisme spécifique des discours de haine et de radicalisation. Les notices s’achèvent par une analyse discursive appliquée à différents matériaux tels que des transcriptions de vidéos, du contenu de réseaux sociaux, des discours politiques, un témoignage radiophonique, ou encore des articles journalistiques. Ce faisant, ces études de cas traitent entre autres de discours racistes, sexistes, anti-LGBTQ+, antisémites ou islamophobes.

  • 1 Cf. Maingueneau Dominique, « Que cherchent les analystes du discours ? », Argumentation & analyse d (...)

2Le prisme du discours permet d’analyser la haine dans toute sa complexité. Parfois flagrante, à travers des insultes par exemple, la haine est bien souvent dissimulée derrière des stratégies discursives telles que l’humour, la métaphore, l’amalgame, l’allusion, l’analogie ou l’ironie. La démarche d’analyse nécessite alors de dépasser une lecture immédiate du texte. La notice portant sur l’antisémitisme, rédigée par Claudine Moïse et Laura Ascone, rappelle ainsi que les marqueurs implicites de la haine « reposent sur une mémoire discursive » (p. 314). Plus précisément, certaines expressions a priori anodines ou neutres signifient la haine parce qu’elles s’attachent plus ou moins explicitement à des stéréotypes. La langue étant située socialement, politiquement et historiquement, des processus idéologiques sous-tendent certains discours1.

  • 2 Cf. Foucault Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.

3L’analyste doit donc envisager le discours en tant qu’ensemble de pratiques et de représentations qui circule dans des champs2. Cette notion de circulation, qui fait l’objet d’une notice rédigée par Simo K. Määttä, repose sur des concepts tels que l’intertextualité, la polyphonie, le dialogisme, ou encore le discours rapporté. Tout énoncé s’inscrit au sein d’un contexte discursif qu’il convient de prendre en compte. En effet, « les textes ne sont pas stables : ils circulent, se chevauchent et laissent des traces partout où ils passent » (p. 20). Cette circulation s’observe dans le temps et dans l’espace, créant des topos, c’est-à-dire des « schèmes typiques de raisonnement qui ont tendance à apparaître quand un topique particulier est traité » (p. 22). Par exemple, les expressions « Grand remplacement », « de souche », « contre-nature », « idéologie du genre » se sont imposées comme des trames narratives centrales de discours racistes et anti-LGBTQ+ à l’international.

4Le caractère haineux d’un discours se manifeste à travers l’accumulation de propos qui, par ricochet, façonnent les processus d’essentialisation, d’altérisation, voire de déshumanisation de l’autre. Ces procédés discursifs produisent et reproduisent des stéréotypes (concept analysé par Lorella Slini), c’est-à-dire des représentations figées qui stigmatisent des groupes et favorisent un repli identitaire. Ils sont mobilisés pour dénigrer collectivement et de manière répétée un groupe, à travers des pratiques comme le bashing, qui fait l’objet d’une notice rédigée par Geneviève Bernard Barbeau. En outre, la notice de Nolwenn Lorenzi Bailly sur la figure de l’ennemi montre que certains discours discriminatoires passent par la désignation d’un adversaire symbolisant le mal, contre qui la violence est rendue légitime, voire nécessaire. Évidemment, tout est question de point de vue : dans un retournement d’arguments, les individus proférant des discours haineux se placent aussi en victime, ou font figure de héros.

  • 3 Cf. Bourdieu Pierre, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001 [1982].

5Le discours s’impose comme d’autant plus « vrai », c’est-à-dire crédible aux yeux du public, qu’il est porté par un locuteur ou une locutrice dont l’autorité est établie. Ainsi, le langage est un enjeu de pouvoir symbolique3. À ce propos, on consultera deux notices corédigées par Nolwenn Lorenzi Bailly et Christina Romain : l’une consacrée à l’ethos, l’autre à la manipulation. Dans la première, les autrices s’appuient sur l’analyse d’une interaction entre un prédicateur djihadiste et une femme pour montrer que « ton de voix, débit, choix des mots, arguments, gestes, mimiques, regards, postures… sont autant de signes, discursifs et symboliques, que le locuteur donne de lui-même » (p. 47). Autrement dit, l’individu cherchant à persuader l’audience des fondements de son discours se met en scène en maîtrisant l’image qu’il projette (ethos), il argumente pour convaincre (logos), et il séduit en suscitant des émotions (pathos).

  • 4 Cf. Beck Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2008 [ (...)

6Après cinq parties dédiées aux discours de haine, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux discours alternatifs à la haine. Pour ce faire, une première notice corédigée par Nolween Lorenzi Bailly et Claudine Moïse traite conjointement des notions de contre-discours et de discours alternatif. Tandis que le contre-discours est comparé à la polémique, un procédé argumentatif qui alimente les controverses, les discours alternatifs sont présentés comme des pratiques sensibles de vérité, une sorte de « parler-vrai » foucaldien qui s’inscrit dans une démarche de réflexion, d’ouverture et de réparation. Plus tard dans cette partie, une notice de Claire Hugonnier interroge la notion de prévention comme ensemble de dispositifs visant à anticiper ou réduire les conséquences négatives des problèmes sociaux. Le paradigme de la prévention se démarque alors des logiques de criminalisation, tout en répondant aux besoins de la « société du risque » théorisée par Ulrich Beck4. Une multitude de pratiques de prévention existent, menées par différents corps professionnels et à propos de diverses problématiques sociales, d’où l’appréhension au pluriel de la notion.

7On notera que les groupes dits extrémistes n’ont pas l’apanage des discours haineux ou de l’usage de la violence. Contre toute essentialisation, l’ouvrage présente la haine comme résultant de constructions sociohistoriques : ce qui est considéré comme haineux n’est pas nécessairement stable, et suppose un rapport de force entre groupes majoritaires et minoritaires. Aussi, la haine peut être portée par des réseaux d’acteurs bien divers, et notamment « dans les discours dominants qui disent l’exclusion des minorités et des différences et qui revendiquent une identité commune qui se voudrait homogène » (p. 13). D’où, en démocratie, l’importance des initiatives de promotion de la diversité, du dialogue et du débat critique. En définitive, cet ouvrage est essentiel pour penser la pluralité et l’ambiguïté des expressions de la haine. Il intéressera en particulier les lecteurs et lectrices à la recherche d’outils d’analyse de discours.

Haut de page

Notes

1 Cf. Maingueneau Dominique, « Que cherchent les analystes du discours ? », Argumentation & analyse du discours, n° 9, 2012, en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/aad.1354.

2 Cf. Foucault Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.

3 Cf. Bourdieu Pierre, Langage et pouvoir symbolique, Paris, Seuil, 2001 [1982].

4 Cf. Beck Ulrich, La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2008 [1986].

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Lucile Dartois, « Nolwenn Lorenzi Bailly et Claudine Moïse (dir.), Discours de haine et de radicalisation. Les notions clés », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 février 2024, consulté le 19 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63731 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63731

Haut de page

Rédacteur

Lucile Dartois

Doctorante en cotutelle interdisciplinaire entre l’université de Lorraine (laboratoire de psychologie « Interpsy ») et l’université du Québec à Montréal (sociologie). Ses intérêts de recherche portent sur la notion de radicalité, plus précisément sur la façon dont la radicalisation est envisagée, encadrée et prévenue au sein des démocraties française et québécoise. En parallèle, elle occupe à Montréal un poste de conseillère en recherche au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence.

Articles du même rédacteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search