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Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet, Mélanie Perez (dir.), Socialisations sexuelles

Charline Jamar
Socialisations sexuelles
Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet, Mélanie Perez (dir.), « Socialisations sexuelles », Actes de la recherche en sciences sociales, 249, 2023, 96 p., Paris, Seuil, EHESS, ISBN : 978-2-02-153901-1.
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Texte intégral

  • 1 Clair Isabelle, « Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ? Retour sur quar (...)

1L’épidémie de SIDA dans les années 1980 a permis le développement des premières recherches sociologiques françaises sur la sexualité1. Si elles se diffusent de plus en plus depuis, les apprentissages concrets de la sexualité restent toujours timidement étudiés. Visant à faire dialoguer deux domaines de recherche rarement associés, à savoir les sociologies de la socialisation et de la sexualité, ce numéro d’Actes de la recherche en sciences sociales poursuit deux intentions. D’une part, il cherche à comprendre en quoi la sexualité peut être considérée comme un apprentissage tout au long de la vie, au fil des différentes expériences socialisatrices vécues par les individus – autrement dit étudier la socialisation à la sexualité. D’autre part, le dossier vise à examiner comment les expériences des individus en matière de sexualité influencent « plus généralement leurs trajectoires et génèrent des produits ne se limitant pas à ce domaine stricto-sensu » (p. 18) : on étudie alors la socialisation par la sexualité.

2L’introduction, co-écrite par les coordinatrices du numéro Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet et Mélanie Pérez, examine d’abord les raisons de la non-rencontre des sociologies de la sexualité et de la socialisation, en esquissant plusieurs hypothèses. Dès leur développement, les recherches sur la sexualité ont été fortement influencées par le prisme foucaldien et se sont placées dans le sillage des études en santé publique, s’éloignant donc des potentielles réflexions sur la socialisation. Historiquement, la sociologie de la socialisation, quant à elle, s’est considérablement emparée de la problématique de la reproduction sociale et s’est très peu intéressée à la question du genre avant les années 2000. Les différences de méthodologies des deux domaines permettent aussi d’expliquer les difficultés de leur rencontre : alors que la sociologie de la socialisation privilégie par exemple l’observation directe, ce dispositif peut difficilement être mis en place lorsqu’on s’intéresse à l’étude des pratiques sexuelles des individus. Revenant ensuite sur les deux objectifs fixés au numéro, étudier les socialisations à et par la sexualité, les autrices soulignent que les quatre articles du dossier ont pour point commun de questionner les processus d’intériorisation par les individus de manières de faire et de penser en matière de sexualité.

3Dans le premier article, Kevin Diter analyse les processus par lesquels l’évidence de l’amour hétérosexuel est intériorisée par les enfants. S’appuyant sur une enquête ethnographique au sein d’écoles et sur une quarantaine d’entretiens avec des enfants et leurs parents, l’auteur dégage plusieurs éléments permettant d’expliquer la fabrication de cette évidence. Dans le discours des adultes tout autant que dans celui des enfants, le sentiment amoureux est nécessairement associé à la biologie et tourné vers la procréation, et par conséquent, vers l’autre sexe. Les adultes – parents, professeur·es ou animateur·rices – ont également tendance à présupposer l’hétérosexualité des enfants, ce qui se concrétise dans les activités qu’ils et elles organisent, telles que des bals et des slows où l’on peut « voir des petits couples se former » (p. 29). L’intériorisation de l’hétérosexualité se donne également à voir dans les insultes homophobes proférées par les enfants – souvent de garçons à garçons – mais aussi dans les moqueries hétérosexuelles, par exemple lorsque deux enfants de sexes différents jouent ensemble et que leur relation est directement rangée dans la case « relation amoureuse ». Pour autant, il existe de rares exceptions à cette évidence : l’homosexualité est, en effet, pensable à certaines conditions et chez certains enfants. Elle n’est ainsi concevable qu’à la troisième personne, c’est-à-dire pour les autres, en l’occurrence uniquement les adultes. De plus, elle apparaît davantage possible pour les enfants issus des classes supérieures, et en particulier du pôle culturel de celles-ci.

  • 2 Vinel Virginie, « En famille : une libération de la parole sur le corps sexuel ? », in Nicoletta Di (...)

4L’article de Martine Court s’intéresse à la norme de prévention et de discussion de la sexualité au sein des familles2, et à ses effets en termes de socialisation. Pour ce faire, l’autrice s’appuie sur l’observation de séances scolaires d’éducation à la vie affective et sexuelle et sur des entretiens auprès de parents d’enfants entre 10 et 11 ans. L’analyse proposée permet de distinguer deux ensembles de parents : celles et ceux qui discutent de sexualité avec leurs enfants et les invitent à se former sur ce sujet, et celles et ceux qui en parlent peu, voire jamais. Pour les premiers, aborder la sexualité se fait quotidiennement, au fur et à mesure des évènements de la vie (par exemple une grossesse dans l’entourage) mais aussi en réponse aux questions des enfants, qu’elles portent sur du vocabulaire ou sur des changements corporels vécus ou anticipés. Ces parents encouragent également la lecture d’ouvrages pédagogiques sur la sexualité, sans nécessairement attendre que l’enfant le réclame. Cette disposition à aborder la sexualité apparait du côté des classes moyennes et des classes supérieures dotées en capital culturel. Dans le deuxième ensemble de familles, la sexualité est généralement passée sous silence par les parents, ce qui s’explique non seulement par de faibles capacités et dispositions à aborder ce sujet, mais également par le sentiment qu’il n’est pas approprié de parler de sexualité à des enfants si jeunes. Ces pratiques parentales moins propices à l’acquisition de connaissances sur la sexualité ont été observées dans les familles de petites classes moyennes et de classes populaires. L’autrice prolonge ensuite le questionnement en interrogeant les effets potentiels à l’âge adulte de ces différences concernant la norme de prévention et de discussion de la sexualité durant l’enfance. On peut en ce sens considérer qu’une propension à parler de sexualité constitue une « ressource non-négligeable pour les patients – et notamment les femmes – dans leurs interactions avec les professionnels de la santé sexuelle » (p. 53).

5À partir d’une enquête ethnographique au sein d’un squat d’un groupe militant transpédégouine (TPG) et d’une vingtaine d’entretiens auprès de « gouines » (catégorie revendiquée comme à la fois sexuelle et militante), l’article de Sarah Nicaise vise à analyser les effets de la socialisation militante au sein du groupe étudié sur la sexualité de ses membres. Au travers des affiches, des livres, des fanzines (brochures militantes), le squat opère comme institution socialisatrice permettant aux membres de se rencontrer amicalement, amoureusement ou sexuellement, selon des critères d’appréciation propres au groupe TPG. Le groupe redéfinit en effet collectivement les conduites et les corps désirables (valorisation des poils ou des corps gros, par exemple), ainsi que les postures de séduction. Cette socialisation inclut également le rejet de l’hétérosexualité, associé à une requalification de la sexualité en tant qu’institution opprimant les homosexuel·les et les femmes hétérosexuelles, mais aussi valorise les pratiques sexuelles non-hétéronormées (par exemple non pénétratives), et conduit à adopter des pratiques du consentement (apprendre à écouter, à identifier ses envies et ses préférences et à savoir les exprimer). Enfin, la socialisation du groupe s’oppose à la norme d’une sexualité monogame et naturellement associée au sentiment amoureux, et conçoit la sexualité comme un lieu d’échanges autour de divers scénarios sexuels. Pour autant, la socialisation transpédégouine, comme toute socialisation secondaire, agit différemment en fonction des socialisations primaires des unes et des autres. Une même logique subsiste néanmoins pour l’ensemble des gouines : s’enracinant dans des vécus corporels et sexuels éprouvants, la socialisation TPG invite à la « réparation de soi » (p. 75), soit à un apaisement de son corps, de son plaisir et de sa sexualité.

  • 3 Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.
  • 4 Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1-La présentation de soi, trad. par Alain A (...)

6Enfin, le dernier article de Camille Masclet examine en quoi la sexualité minoritaire des enfants produit des effets socialisateurs chez les parents. Reposant sur une trentaine d’entretiens avec des personnes LGBT et leurs parents, et sur des observations en milieu associatif, l’article mobilise la notion de carrière3 pour dégager les étapes communes par lesquelles passent les parents d’enfants LGBT. La carrière commence par la découverte de la sexualité minoritaire des enfants, qui représente généralement « un choc » (p. 80) pour les parents. Pour y faire face, les parents enquêtés entreprennent souvent un travail sur eux-mêmes, se tournant selon les cas vers l’Église, vers des thérapies ou vers des groupes de parole. Cette façon de se tourner vers l’extérieur rend compte de la puissante rupture avec leur socialisation primaire. La phase suivante correspond à l’annonce de la sexualité minoritaire de l’enfant aux autres membres de la famille et aux proches : celle-ci fait endosser aux parents une nouvelle « présentation de soi »4, comme parents de LGBT, qui induit une « stigmatisation par ricochet » (p. 82). Lors de la troisième étape, assez longue et variable, les parents se familiarisent progressivement avec les parcours sexuels minoritaires de leurs enfants. Deux pôles de parents se distinguent : pour certain·es, la sexualité minoritaire des enfants entraine une importante transformation individuelle ; pour d’autres, les parcours LGBT des enfants n’engendrent pas de grands changements, par exemple parce que les parents sont déjà sociabilisés aux minorités de genre.

7Ce numéro d’Actes témoigne de la richesse du dialogue entre la sociologie de la sexualité et celle de la socialisation, et invite à poursuivre l’étude des socialisations à et par la sexualité. Par exemple, quelle action socialisatrice les institutions ont-elles sur les individus en matière de sexualité ? Comment des évènements individuels (premier rapport sexuel, maladie, etc.) peuvent-ils être (re)socialisateurs ? Enfin, le dossier se focalisant uniquement sur la France, on peut regretter l’absence de contributions étrangères, qui auraient permis d’élargir le panorama des terrains explorés.

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Notes

1 Clair Isabelle, « Pourquoi penser la sexualité pour penser le genre en sociologie ? Retour sur quarante ans de réticences », Cahiers du Genre, vol. 54, n° 1, 2013, p. 93-120.

2 Vinel Virginie, « En famille : une libération de la parole sur le corps sexuel ? », in Nicoletta Diasio et Virginie Vinel, Corps et préadolescence : Intime, privé, public, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017, p. 61-78.

3 Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.

4 Erving Goffman, La mise en scène de la vie quotidienne. 1-La présentation de soi, trad. par Alain Accardo, Paris, Minuit, 1973.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Charline Jamar, « Martine Court, Gwénaëlle Mainsant, Camille Masclet, Mélanie Perez (dir.), Socialisations sexuelles », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 février 2024, consulté le 30 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63721 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63721

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Rédacteur

Charline Jamar

Doctorante et maitresse de conférences en sociologie à l’Université de Liège.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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