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Thomas Boccon-Gibod, Eric Fabri, Martine Kaluszynski, Odile Tourneux (dir.), Souveraineté et néolibéralisme

Damien Larrouqué
Souveraineté et néolibéralisme
Thomas Boccon-Gibod, Eric Fabri, Martine Kaluszynski, Odile Tourneux (dir.), Souveraineté et néolibéralisme, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », 2023, 216 p., ISBN : 978-2-35687-893-9.
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Texte intégral

  • 1 Serge Audier, Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012 ; compte ren (...)
  • 2 Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, (...)
  • 3 Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Pa (...)
  • 4 Bruno Amable, La résistible ascension du néolibéralisme. Modernisation capitaliste et crise politiq (...)
  • 5 Quinn Slobodian, Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, Paris, Seuil, 2022 (...)
  • 6 Eddy Fougier, « 10 ans après Seattle : de la contestation hard à la contestation soft », Revue inte (...)
  • 7 Emmanuelle Barozet, « De la transition à l’explosion du 18-O : malaise et rébellion populaire aux p (...)
  • 8 Akram Belkaïd, « Une mobilisation transeuropéenne est-elle en train d’éclore au Sud ? », Confluence (...)

1De Serge Audier1 à Wolfgang Streeck2, en passant par Christian Laval et Pierre Dardot3, Bruno Amable4 ou dernièrement encore Quinn Slobodian5, les travaux sur le néolibéralisme sont légion. Cependant, la relation entre néolibéralisme et souveraineté a été peu explorée. Or il existe une tension manifeste entre l’idéologie néolibérale qui d’apparence récuse le rôle de l’État, et le principe de souveraineté politique qui donne à l’État un droit suprême de regard comme d’intervention. En y regardant de plus près, on peut alors saisir les apories intellectuelles et les contradictions institutionnelles d’un modèle de développement prédateur, voire funeste, auquel s’opposent les sociétés démocratiques depuis plus de vingt ans, de Seattle (1999)6 à Santiago (2019)7, sans oublier Madrid (2011) ou Athènes (2012)8. D’où le mérite de cet ouvrage collectif qui aborde cette question centrale sous un angle pluridisciplinaire, convoquant une dizaine d’auteurs présentés comme politistes, philosophes, juristes, économistes ou encore socio-historiens. Le livre se divise en trois parties, comptant trois chapitres pour la première, et deux chapitres pour chacune des autres.

2Dans leur introduction, les coordinateurs définissent de manière très convaincante le néolibéralisme et la souveraineté. « Par-delà ses diversités, [écrivent-ils,] le néolibéralisme serait cet ensemble de doctrines économiques, politiques et juridiques qui préconise de faire émerger le bien commun au moyen des mécanismes de marché » (p. 6). Quant à la souveraineté, ils la décrivent « de façon minimale, comme la puissance absolue de commander », et précisent qu’il ne s’agit pas « de la puissance absolue de contraindre, […] mais de la puissance inégalée dans la société de décider et de se faire obéir en étant reconnu comme légitime à le faire » (p. 7). Aussi la souveraineté désigne-t-elle « de façon concomitante une forme de pouvoir et un régime de légitimation de cette puissance » (p. 7).

3L’idée selon laquelle le néolibéralisme aurait supplanté la souveraineté, autrement dit l’idée que le triomphe de l’un a été conditionné par la défaite de l’autre, tient lieu à la fois de problématique et d’hypothèse négative. En clair, les auteurs s’accordent à penser – et nous convainquent avec eux – que la domination du néolibéralisme ne suppose pas la fin de la souveraineté. Bien au contraire, la souveraineté serait sa condition d’existence. Ainsi est-il utile de rappeler que « loin de simplement céder la place à une gouvernementalité diffuse, il apparaît que le projet néolibéral a besoin de la puissance publique sur laquelle il n’hésite pas à s’appuyer » (p. 8).

4Déjà bien connu pour ses travaux sur le sujet, Pierre Dardot propose, dans le premier chapitre, une réflexion stimulante sur l’État comme garant de l’ordre concurrentiel par le truchement du droit et, en particulier, de la constitutionnalisation du droit privé (logique hayékienne). L’enjeu de sa contribution est alors la protection juridique accordée aux acteurs économiques, qu’il analyse en s’appuyant sur la Magna Carta chilienne de 1980, les amendements apportés à la constitution brésilienne suite à la destitution de Dilma Rousseff en 2016, ou encore la construction de l’Union européenne, qui constitue l’un des exemples les plus aboutis du constitutionnalisme de marché.

  • 9 À l’instar de Robert Harris avec Fatherland ou de Philip Roth avec Le Complot contre l’Amérique.

5Dans la contribution sans doute la plus originale de l’ouvrage, Cécile Degiovanni nous révèle en quoi « le néolibéralisme redessine les contours de la souveraineté étatique » (p. 37), ceci en faisant dialoguer notamment les raisonnements de Friedman et d’Hayek relatifs à la conception de l’individu. Comme il existe en littérature des partisans de l’uchronie qui s’adonnent à l’écriture contrefactuelle9, elle procède à ce qu’elle appelle une « uphilosophie » (p. 46), au sens où elle se demande, par-delà les limites de leurs écrits, ce que les néolibéraux auraient pensé du rapport entre la souveraineté individuelle et les droits civils et politiques. Elle en arrive à la conclusion que pour les théoriciens du néolibéralisme « l’extension de la souveraineté individuelle à la quasi-intégralité des droits fondamentaux ne diminue absolument pas la souveraineté étatique » (p. 56), étant entendu que « pour rendre ces droits totalement accessibles à la contractualisation, l’État doit nécessairement revendiquer sur eux un pouvoir (indirect) total » (p. 57). En somme, la rationalité néolibérale ne s’oppose ni à la souveraineté individuelle, ni à la souveraineté étatique, qui la conditionne, et grâce à laquelle se déploie, au sens foucaldien du terme, sa gouvernementalité propre (c’est-à-dire sa gestion des hommes et des territoires).

  • 10 Voir notamment Manuel Cervera-Marzal, Le Populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise, Pa (...)

6Dans le sillage de ses travaux sur le populisme de gauche10, Manuel Cervera-Marzal offre une contribution intéressante sur le souverainisme vu par les partis de la gauche plurielle tels que Podemos ou la France insoumise. Le politiste porte notamment sa curiosité sur la figure de l’outsider François Ruffin, dont il analyse la « remontada picarde » (p. 71) lors de l’entre-deux tours des élections législatives de juin 2017.

7Dans la deuxième partie portant sur la fiscalité, Éric Gilles et Nicolas Guillet nous donnent à lire deux réflexions prospectives voire normatives vivifiantes. Se revendiquant de l’héritage intellectuel de Karl Polanyi, le premier réfléchit à la possibilité d’instaurer, à l’échelle européenne, une taxation punitive sur les produits importés qui ne respectent pas un certain nombre de critères sociaux ou environnementaux. Sa conclusion est quelque peu amère : si dans l’idéal cette législation s’avèrerait nécessaire, les traités européens empêchent sa mise en œuvre (compte tenu du principe d’unanimité en matière fiscale). Néanmoins, ces « carcans juridiques » (p. 86) pourraient être abattus via une refonte démocratique de l’ensemble du système institutionnel européen, ou contournés par certains États prêts à faire valoir leur souveraineté.

8Dans la seconde contribution, le juriste Nicolas Guillet part du constat que le référentiel néolibéral a percolé le droit public, au point de le dépubliciser en quelque sorte. En sont affectées les modalités mêmes d’exercice de la souveraineté. Il illustre son propos à travers l’externalisation rampante des prérogatives des administrations fiscales, dont le cœur de métier repose précisément sur la collecte de l’impôt. Or cette responsabilité capitale est désormais de plus en plus confiée aux entreprises, via le dispositif de la retenue à la source. Reniant petit à petit sa souveraineté fiscale, l’État compense in fine ses déficits budgétaires en s’endettant auprès des marchés internationaux. Outre que les exemptions et autres réductions fiscales favorisent souvent les plus aisés et obèrent les capacités de l’État à financer les politiques publiques destinées au plus grand nombre, ces transformations structurelles affectent jusqu’à l’identité même des membres de la communauté politique. Dans un tel système, où l’individu-entrepreneur s’est substitué au citoyen-contribuable, l’idée de solidarité collective s’en trouve fragilisée.

9Dans la dernière partie, les contributions de Gwendal Châton et Jean-Yves Pranchère interrogent les « usages politiques de l’imaginaire souverain » (p. 114). À l’aune des réflexions formulées par Giorgio Agamben lors de la crise sanitaire, le premier s’intéresse aux mutations contemporaines de la souveraineté engendrées par l’affirmation d’un nouveau pouvoir biosécuritaire. Serions-nous désormais face à une thanatopolitique préventive, dont le principe est « l’exclusion et l’élimination de tout ce qui peut conduire à la maladie » (p. 132) ? Le cas échéant, l’expertocratie et le savoir savant risqueraient de porter atteinte aux libertés démocratiques comme à la souveraineté populaire. Quant au second, s’appuyant entre autres sur les écrits de Bodin, Rousseau, Sieyès et Carl Schmitt, il montre les difficultés à faire tenir ensemble les significations contradictoires qui peuvent être attribuées au concept, finalement très équivoque, de souveraineté.

  • 11 Cf. François Polet (dir.), Démondialisation ?, Paris, Syllepse, 2021 ; compte rendu de Marc Humbert (...)

10Riche et cohérent, cet ouvrage collectif nous apporte des éléments innovants pour repenser le rapport ambivalent entre l’idéologie néolibérale et le principe de la souveraineté politique. Destiné à un public universitaire, il nous invite à poursuivre les recherches en ce sens. Ainsi pourra-t-on se demander si le néolibéralisme est compatible avec les velléités contemporaines de constitutionnalisation de la nature, ou comment il se reconfigure dans un monde pris de convulsions nationalistes et que d’aucuns considèrent désormais en voie de « démondialisation »11.

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Notes

1 Serge Audier, Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, 2012 ; compte rendu de Laure Célérier pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.8793.

2 Wolfgang Streeck, Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, 2014 ; compte rendu de Éric Keslassy pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.16574.

3 Pierre Dardot et Christian Laval, La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010 ; compte rendu de Corinne Delmas pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.1194.

4 Bruno Amable, La résistible ascension du néolibéralisme. Modernisation capitaliste et crise politique en France 1980-2020, Paris, La Découverte, 2021 ; compte rendu de Stéphane Olivesi pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.52344.

5 Quinn Slobodian, Les Globalistes. Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, Paris, Seuil, 2022 [2018].

6 Eddy Fougier, « 10 ans après Seattle : de la contestation hard à la contestation soft », Revue internationale et stratégique, n° 76, 2009, p. 71-78.

7 Emmanuelle Barozet, « De la transition à l’explosion du 18-O : malaise et rébellion populaire aux portes de la terre promise », IdeAs, n° 15, 2020, en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/ideas.8354.

8 Akram Belkaïd, « Une mobilisation transeuropéenne est-elle en train d’éclore au Sud ? », Confluences Méditerranée, n° 80, 2012, p. 115-122.

9 À l’instar de Robert Harris avec Fatherland ou de Philip Roth avec Le Complot contre l’Amérique.

10 Voir notamment Manuel Cervera-Marzal, Le Populisme de gauche. Sociologie de la France insoumise, Paris, La Découverte, 2021.

11 Cf. François Polet (dir.), Démondialisation ?, Paris, Syllepse, 2021 ; compte rendu de Marc Humbert pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.51275.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Damien Larrouqué, « Thomas Boccon-Gibod, Eric Fabri, Martine Kaluszynski, Odile Tourneux (dir.), Souveraineté et néolibéralisme », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 08 février 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63696 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63696

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Rédacteur

Damien Larrouqué

Chercheur associé au CERSA (université de Paris 2).

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