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Louis Quéré, Il n’y a pas de cerveau des émotions

Antoine Guichon
Il n'y a pas de cerveau des émotions
Louis Quéré, Il n'y a pas de cerveau des émotions, Paris, PUF, 2023, 281 p., ISBN : 978-2-13-084185-2.
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Texte intégral

1Comment étudier la production neurobiologique de nos émotions ? À partir d’une recension de travaux neuroscientifiques traitant de ce sujet, Louis Quéré propose une critique approfondie du « cérébro-centrisme » (p. 77). En s’appuyant sur les philosophies de Dewey, Wittgenstein et Descombes, il met ainsi en exergue les limites d’une « cérébroscopie des émotions » (p. 17). Un tel exercice, dont l’objectif est l’étude de la production des émotions dans le cerveau, présuppose qu’il serait possible d’établir une équivalence entre une émotion et un état du cerveau. Or, une émotion est bien plus que cela : si le cerveau joue un rôle certain dans la production de l’émotion, c’est également le cas de l’ensemble de l’organisme et de son environnement, notamment social. À travers une critique minutieuse de concepts centraux des neurosciences et psychologies des émotions, Quéré développe une théorie alternative inspirée des travaux de Darwin et de Mauss : celle des « habitudes émotionnelles comme techniques du corps » (p. 231). L’ouvrage est construit en trois parties : après une recension approfondie de différentes approches neuroscientifiques et psychologiques des émotions, l’auteur propose une mise en perspective de leurs apories à partir d’un cadre d’analyse holiste. Puis il propose une « psychologie fonctionnelle de nature sociale et historique » d’inspiration pragmatiste (p. 13) qu’il oppose à la « psychologie atomiste ou individualiste » des émotions (p. 247). Ici, nous présenterons les trois axes de réflexion principaux qui structurent cet ouvrage : la critique des usages neuroscientifiques du concept d’émotion, celle des « psychologie et [...] philosophie mentales modernes » dans lesquelles ils s’inscrivent, et la proposition d’un cadre d’analyse alternatif, fonctionnel, holiste (p. 204) et socio-historique (p. 111).

2Les usages du concept d’émotion en neurosciences posent trois problèmes principaux. Premièrement, l’émotion n’est pas un concept théorique. Son usage en neurosciences repose sur l’usage non contrôlé d’un vocabulaire issu de la psychologie de sens commun (p. 75). Les psychologues n’observent pas des « phénomènes psychologiques » mais des comportements dont on suppose qu’ils expriment une émotion (p. 91). Ce sont ces comportements qui servent de point de départ aux « cérébroscopies » permettant d’étudier des états cérébraux censés correspondre aux émotions présumément exprimées. Une telle étude implique donc d’établir une équivalence entre l’émotion et le comportement, en postulant que le second est causé par la première. C’est là qu’intervient le second obstacle : l’émotion n’est pas produite par un cerveau isolé, mais par tout un organisme et son environnement. Le stress, par exemple, est en grande partie produit par des processus extérieurs au cerveau (p. 83). L’idée que le cerveau contrôlerait la production des émotions paraît alors infondée : il serait plus exact de considérer que l’ensemble des processus qui produisent l’émotion se régulent mutuellement (p. 84). Et ces processus ne sont pas innés : ils sont le produit d’une adaptation continue à l’environnement. Il n’y a donc pas lieu d’essentialiser les émotions comme si elles étaient une fonction innée du corps, et c’est là le troisième problème. Il serait absurde de considérer qu’il n’existe qu’une forme de « peur » produite par un processus cérébral. En réalité, il en existe autant « qu’il y a d’objets auxquels on répond, et de conséquences différentes ressenties et observées » (p. 250). C’est par la langue que nous pouvons rassembler une pluralité de ressentis sous un même nom. Mais c’est également par elle que nous pouvons apprendre à les distinguer. Nous n’avons pas simplement peur, nous pouvons aussi être angoissés, effrayés ou terrifiés : » disposer de concepts d’émotions différents permet d’éprouver des émotions différentes » (p. 59). Sans céder à un « mirage linguistique » négligeant l’ancrage organique des émotions, il faut prendre en compte la manière dont la langue informe notre expérience immédiate du monde. Bien qu’elle soit prédiscursive, celle-ci n’est pas prélangagière : c’est par la langue et par un apprentissage social que nous apprenons à sélectionner et ordonner nos ressentis (p. 151-153). Les émotions ne sont donc pas des processus déclenchés de manière innée par des stimuli naturels : la sélection par l’organisme de ce qui constitue un stimuli ou non, de ce qu’il signifie et de la manière dont il convient d’y réagir, relève d’une habitude apprise (p. 244).

3Quéré réinscrit alors les apories de la « cérébroscopie » dans une critique plus large de la philosophie mentale. D’après lui, le paradigme individualiste et atomiste sous-tend les analyses cérébro-centrées des émotions en assimilant l’esprit au cerveau : celui-ci serait le lieu de la production de la conscience, des idées et des émotions. Une telle philosophie construit l’organisme et son environnement comme deux mondes extérieurs l’un à l’autre. À l’inverse, Quéré, à la suite de Dewey et de Descombes, défend l’idée d’une « intériorité mutuelle » : l’organisme ne vit pas dans un environnement mais par le moyen de celui-ci (p. 194-197). Pour les pragmatistes, le « monde propre » d’un organisme n’est pas une affaire de représentation d’un monde extérieur naturel, comme peut le concevoir la philosophie mentale, mais de sélection. L’organisme construit son monde propre en sélectionnant et en ordonnant ce qui lui importe à travers sa sensibilité (p. 217). La philosophie mentale se heurte donc à un obstacle lorsqu’elle néglige la manière dont l’organisme et son environnement s’intègrent l’un à l’autre en se construisant mutuellement à travers la sélection de ce qui leur importe. Elle manque d’observer qu’un stimulus n’est pas un stimulus en soi : il l’est car il a été intégré en tant que tel par un organisme. En réalité, le causalisme de la philosophie mentale pose lui-même problème : la réaction motrice ne succède pas au stimulus sensoriel, « la réponse motrice détermine, fixe ou interprète le stimulus » (p. 202).

4Il faut donc substituer à la philosophie mentale une analyse fonctionnelle, holistique et socio-historique des émotions. Les émotions ne doivent pas être étudiées isolément de la totalité de la conduite dans laquelle elles s’inscrivent : au contraire, l’analyse doit être holiste car « l’organisation et le fonctionnement des activités vitales sont holistes » (p. 188). Il faut ainsi réinscrire les émotions dans une « description téléologique complète » : plutôt que de les étudier comme des réactions à des stimulus, il faut les considérer comme des « commencements d’acte » orientés vers le futur. Les émotions ne sont pas complètes en elles-mêmes, elles jouent un rôle au sein d’une activité : l’analyse fonctionnelle doit alors rendre compte du travail qu’elles accomplissent (p. 210-214). C’est par une théorie des « habitudes émotionnelles comme techniques du corps » (p. 231) que Quéré propose d’analyser les émotions. De telles habitudes sont façonnées par « un processus de socialisation qui pénètre jusqu’aux habiletés motrices » en exploitant la plasticité de l’organisme (p. 231). Elles sont tributaires des environnements socio-culturels au sein desquels elles prennent forme et sont sans cesse renouvelées. Une telle théorie permet de désessentialiser les émotions sans pour autant les désancrer de l’organisme. Quéré ne nie pas l’intérêt des découvertes neuroscientifiques mais rappelle que la psychologie et la socio-anthropologie des émotions disposent d’une structure explicative autonome, les mécanismes physico-chimiques et socio-culturels opérant à des niveaux différents : complémentaires mais indépendants (p.182-183). Le principe d’habitude permet également de dépasser un dualisme raison/émotion qui se révèle être largement illusoire. L’être humain est une « créature d’habitudes, et non pas de raison ni non plus d’instinct » (p. 233). Substituer « les habitudes collectives » aux cadres conceptuels de la philosophie mentale serait alors l’un des gestes fondamentaux à accomplir si l’on souhaite se soustraire aux apories de cette dernière (p. 258). Et ce geste serait d’autant plus crucial que, selon l’auteur, la philosophie mentale a eu une influence non négligeable sur la conceptualisation durkheimienne des représentations collectives (p. 259-260) et sur le dispositionnalisme bourdieusien (p. 234).

  • 1 Arlie Russel Hochschild, Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel, Paris, La Découvert (...)

5L’ouvrage de Louis Quéré donne donc à voir un panorama approfondi et critique de ce que l’on pourrait qualifier de « sciences des émotions ». On peut néanmoins regretter que les apports des sciences sociales et historiques, dont Quéré critique l’absence dans le projet neuroscientifique (p. 111), ne soient pas davantage discutés ici. Le paradigme du « travail émotionnel » de Hochschild1 n’est que rapidement cité en note de bas de page (p. 133), les seuls sociologues discutés dans le corps du texte étant Durkheim et Bourdieu. Pourtant, les apports de cet ouvrage à la sociologie des émotions sont nombreux. À travers sa critique érudite des neurosciences, il rappelle que « l’exploration des états et des mécanismes neurophysiologiques ou neurochimiques n’est pas nécessairement pertinente pour la psychologie et la socio-anthropologie des émotions » (p. 183). Sa théorie des « habitudes émotionnelles » n’est donc pas incompatible avec les principes de la sociologie des émotions telle qu’elle est développée par Hochschild : au contraire, elle propose des arguments contribuant à désessentialiser et sociologiser les émotions. En « décérébralisant » le travail émotionnel, cet ouvrage s’avère donc un apport majeur à la socio-anthropologie et à la psychologie des émotions.

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Notes

1 Arlie Russel Hochschild, Le prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel, Paris, La Découverte, 2017.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Antoine Guichon, « Louis Quéré, Il n’y a pas de cerveau des émotions », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 01 février 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63606 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63606

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Rédacteur

Antoine Guichon

Antoine Guichon est doctorant en socio-anthropologie au Laboratoire de Sociologie et d’Anthropologie (LaSA) de l’université de Franche-Comté.

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Droits d’auteur

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