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Monica Heller, Éléments d’une sociolinguistique critique

Benjamin Castelanelli
Éléments d'une sociolinguistique critique
Monica Heller, Éléments d'une sociolinguistique critique, Lyon, ENS Éditions, coll. « Langages », 2023, 195 p., ISBN : 979-10-362-0680-1.
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Texte intégral

1L’ouvrage de Monica Heller propose un cadre original à l’analyse des pratiques langagières et discursives en prêtant une attention particulière à la fois aux pratiques des individus sous un angle ethnographique et aux contextes plus larges dans lesquels ces pratiques s’inscrivent. À travers la présentation de trois enquêtes, l’autrice tente de « cerner les liens entre le maintenant de l’action communicative et les processus de structuration sociale » (p. 50).

2Avant de revenir sur ces trois enquêtes, Monica Heller présente au chapitre 1 la « trame de transformation discursive » (p. 51) qu’a connue le Canada français. Elle distingue trois discours sur la francophonie canadienne qui sont liés à des conditions socio-économiques spécifiques. Le discours traditionaliste d’abord, est « ancré dans les conditions sociales de la période qui suit la conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques en 1763 » et contribue à « construire chez la population d’origine française un sentiment d’appartenance à une collectivité sociale homogène » (p. 52). À partir de la fin des années 1950, l’État québécois porte un discours modernisant qui continue de faire de la langue un vecteur d’appartenance. Le contexte économique des années 1990, qui voit notamment l’État se désengager, jette les bases d’un troisième discours mondialisant valorisant le bilinguisme. Ceci posé, on peut désormais entrer dans le détail de « trois histoires » permettant d’apprécier en contexte les « processus reliant les pratiques langagières, les structures institutionnelles, et le changement idéologiques » (p. 174).

3La première des trois enquêtes regroupées dans cet ouvrage, présentée au chapitre 2, se déroule à la fin des années 1970 dans un contexte où le gouvernement québécois cherche à construire une société unilingue francophone à travers l’application de la Charte de la langue française (ou loi 101) de 1977. En enquêtant pendant près de cinq mois dans une brasserie montréalaise, Monica Heller tente de restituer les manières dont les individus se situent face à l’application de cette Charte. Ces différentes prises de position dépendent des positions des individus dans la mesure où « la participation à la francisation est reliée aux contraintes et aux opportunités qu’elle représente » (p. 77). Les travailleurs ouvriers, majoritairement francophones, « se souciaient peu de la francisation de la gestion et ne s’intéressaient pas trop aux tentatives de franciser la terminologie de leur travail » (p. 75). À l’inverse, si les contremaîtres se sont avérés particulièrement actifs dans l’application de la Charte, c’est parce « qu’ils se trouvaient dans un statut où ils allaient rencontrer de la compétition pour avancer dans la hiérarchie, et la francisation représentait pour eux un avantage possible dans leurs espoirs d’avancement de carrière » (p. 76). L’action des gérants est, quant à elle, plus nuancée même si elle a conduit à terme à un renouvellement du personnel privilégiant la connaissance du français.

  • 1 Wagner Anne-Catherine, La mondialisation des classes sociales, Paris, La Découverte, coll. « Repère (...)

4La deuxième enquête couvre les diverses ethnographies menées en milieu scolaire franco-ontarien au courant des années 1980 et au début des années 1990. Deux déplacements contextuels sont à noter par rapport à la première enquête. D’une part, l’enquête passe du Québec à Toronto, dans la province de l’Ontario, où les francophones sont minoritaires même s’ils « ont réussi à ouvrir les voies à leur ascension sociale, à améliorer leurs conditions de vie collectives, et ont pénétré les structures de pouvoir politique et économique auparavant sous contrôle anglophone » (p. 98). D’autre part, l’internationalisation des structures économiques et politiques qui a cours à partir des années 1980 se caractérise par la centralité des ressources linguistiques anglophones1. Ainsi, les écoles de langue française destinées à la minorité francophone de l’Ontario doivent faire face aux contradictions entre le maintien d’une mission historique consistant à « reproduire une identité et des pratiques linguistiques homogènes en résistant aux pressions du milieu majoritaire anglophone » (p. 98) et la valorisation de l’anglais sur le marché du travail. Si les responsables du système scolaire cherchent à maintenir l’école de langue française comme « un milieu unilingue voué à la reproduction de la collectivité franco-ontarienne » (p. 104), la mondialisation des réseaux économiques et politiques tend à fragiliser ce discours dit modernisant au profit du discours mondialisant.

  • 2 Wacquant Loïc, « La fabrique de l’État néolibéral », Civilisations, vol. 59, n° 1, 2010, p. 151-174 (...)
  • 3 Weber Max, La Domination, traduction d’Isabelle Kalinowski, Paris, La Découverte, 2015.
  • 4 Ce phénomène de bureaucratisation s’accompagne aussi de la mise en place de relations impersonnelle (...)

5La troisième enquête (chapitre 4) poursuit l’exploration des recompositions des pratiques langagières, cette fois-ci dans le monde associatif mais toujours en milieu francophone, « sous l’effet du désengagement de l’État, de la mondialisation et de la restructuration économique » (p. 34). La restitution d’une ethnographie dans le centre socioculturel d’un village ontarien permet de montrer localement les conséquences de ces changements socio-politiques. L’héritage de ce centre socioculturel s’inscrit en effet dans les logiques de l’idéologie modernisante – sa mission historique, issue des « luttes de l’élite locale contre la pression assimilatrice anglophone », étant de « faciliter le maintien et l’épanouissement de la langue et de la culture française en milieu minoritaire » (p. 142). Le cas du directeur général de l’association, Bernard, permet de saisir les conséquences organisationnelles de ces bouleversements. Bernard occupe une position centrale dans le fonctionnement de l’association et l’obtention de subventions gouvernementales : « son rôle clé comprend non seulement le travail de courtier entre la population et le CA, mais aussi entre le CA et le gouvernement » (p. 147). Après l’instauration en Ontario d’un gouvernement néolibéral2 en 1995 et l’imposition de critères de rentabilité économique au secteur associatif, son mode de fonctionnement devient de moins en moins tenable. D’une structure personnelle, voire patrimoniale3 fonctionnant autour de la figure charismatique de Bernard, l’association se bureaucratise. Ce phénomène de bureaucratisation4 s’accompagne d’une recomposition des relations de pouvoir puisque le pouvoir passe du directeur général au conseil d’administration. Ce basculement du modèle de gouvernance de l’association vers les exigences du secteur privé s’accompagne aussi d’un changement d’orientation idéologique qui redéfinit ce qu’est la « francophonie » pour ces acteurs, qui misent désormais sur la valeur du français comme bien d’échange en le séparant de l’appartenance ethnique : « c’est l’espace discursif qui devient important, et non pas l’identité ethnique, ni même la compétence linguistique de l’individu » (p. 152).

6La portée réflexive des recherches menées par Monica Heller est d’autant plus remarquable qu’elle est mise en œuvre tout au long de l’ouvrage et qu’elle couvre un large éventail d’orientations scientifiques, depuis le choix du site jusqu’à la présentation des résultats. Contre une représentation de l’activité scientifique parfaitement objective et universelle, l’autrice insiste sur l’ancrage social du savoir qui n’interdit toutefois pas de « représenter la réalité des choses » à condition de se poser les bonnes questions : « Dans quelle mesure puis-je espérer que les réalités que j’observe soient autres que le produit de mon propre positionnement social, qui, puisqu’il se situe en dehors du groupe visé doit forcément fausser mes observations ? » (p. 39).

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Notes

1 Wagner Anne-Catherine, La mondialisation des classes sociales, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2020 ; compte rendu de Claire Cosquer pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/45672.

2 Wacquant Loïc, « La fabrique de l’État néolibéral », Civilisations, vol. 59, n° 1, 2010, p. 151-174, disponible en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/civilisations.2249.

3 Weber Max, La Domination, traduction d’Isabelle Kalinowski, Paris, La Découverte, 2015.

4 Ce phénomène de bureaucratisation s’accompagne aussi de la mise en place de relations impersonnelles où la domination charismatique laisse place à une domination légale-rationnelle, comme en témoigne l’analyse d’une réunion du CA : « Émile insiste donc sur la “responsabilité” non pas de Rosanne en tant qu’individu, mais de Rosanne comme membre du CA, c’est-à-dire qu’elle assume en devant membre du CA, et donc qu’elle ne peut pas questionnement » (p. 149-150).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Benjamin Castelanelli, « Monica Heller, Éléments d’une sociolinguistique critique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 janvier 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63574 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63574

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Rédacteur

Benjamin Castelanelli

Étudiant en sociologie à l’ENS Paris-Saclay et à l’EHESS.

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Droits d’auteur

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