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Elsa Génard, Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Les sanctions du quotidien, XIXe-XXe siècle

Quentin Arifon
Routines punitives
Elsa Génard, Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Les sanctions du quotidien, XIXe-XXe siècle, Paris, CNRS, 2023, 408 p., ISBN : 978-2-271-13311-3.
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Texte intégral

  • 1 Groupe de recherche sur les institutions disciplinaires.
  • 2 Récemment, dans cette veine d’études croisées des institutions totales, citons : Arnaud-Dominique H (...)
  • 3 Michel Foucault, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.
  • 4 Dernièrement : Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Pal (...)
  • 5 En référence à Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Le Magasin du monde. La mondialisation (...)

1Elsa Génard, chercheuse post-doctorale au Center for History and Economics de l’université de Harvard, et Mathilde Rossigneux-Méheust, maîtresse de conférences à l’université Lumière-Lyon-II, ont réuni dans cet ouvrage dix-huit historien.ne.s aux objets d’études en apparence éloignés les uns des autres : la prison, l’hospice, l’asile, l’hôpital, la caserne, l’école, le couvent ou encore l’usine. Ce projet trouve son origine dans une série de rencontres organisées par le GRID1 sur les « micro-pénalités » et s’inscrit dans un contexte plus général d’abattement des frontières qui autrefois sclérosaient l’étude des institutions totales2. L’ambition du livre est d’en établir une histoire commune à partir des régimes de punitions qui émaillent le quotidien des institué.e.s . En prenant en compte des sources issues de leurs travaux respectifs – documents explicitement relatifs aux sanctions, archives plus cryptiques nécessitant une lecture « entre les lignes » pour déceler des pratiques, ou encore témoignages écrits voire oraux – les auteur.ice.s proposent une véritable réflexion sur la nature du pouvoir en institution et font le pari d’une histoire par les puni.e.s, attentive aux objets, aux corps, aux émotions, aux interactions, ainsi qu’à la machinerie administrative qui les éprouve. En matière de méthode, le maître-mot est la comparaison critique entre les différents établissements examinés, et ce dans chaque chapitre. L’introduction cite d’ailleurs abondamment Michel Foucault à ce propos : « Quoi d’étonnant si la prison ressemble aux usines, aux écoles, aux casernes, aux hôpitaux, qui tous ressemblent aux prisons ? » (p. 22)3. Loin d’être un simple recueil d’articles acrobatiquement liés par une thématique large, ce livre parle ainsi d’une seule voix, nuancée par un processus palpable de partage et d’écriture collective. Chaque chapitre est en effet l’œuvre de deux à quatre personnes qui répondent de manière cohérente à un problème donné. Il est important enfin de signaler que ce livre s’inscrit dans une tendance à l’histoire globale4, en appliquant la démarche comparative à des espaces géographiques aux particularités politiques et sociales bien distinctes, dégageant des éléments de continuité : la France métropolitaine et ses colonies (Algérie, Guyane), la Belgique, l’Espagne franquiste, la RDA. Le propos s’articule en trois mouvements, subdivisés en trois chapitres chacun. Originalité de forme, une section « Focus », composée de courtes mais denses notices concernant un aspect matériel, local, événementiel ou imaginaire des « routines punitives », sert d’interlude entre chaque grand mouvement, et prend des airs de « magasin du monde »5 disciplinaire.

2 Le premier axe porte sur la fabrique institutionnelle de la punition. L’on s’y demande dans quelle mesure elle influe sur le vécu quotidien des agents qui y travaillent ou sur celui des institué.e.s. Il s’ouvre sur un chapitre qui compare les fonds administratifs des institutions militaires, scolaires, carcérales et d’assistance. Ce dernier met en évidence de grandes inégalités de volumes et de standardisation entre ces corpus composés de registres, rapports et autres bulletins de punition, mais aussi des continuités manifestes. Il apparaît ainsi que le tissu des écritures punitives se densifie globalement dès le premier XIXe siècle et en vient à occuper toutes les strates hiérarchiques de l’appareil institutionnel. Partout, les sanctions sont relevées, décrites et comptabilisées. La qualification des infractions à la règle devient un enjeu majeur de la division du travail punitif, laissant une certaine marge de manœuvre aux agent.e.s de l’État qui, réciproquement, voient leur valeur mesurée par le biais de cette tâche répétitive. Le chapitre 2 s’attache à étudier, un peu à part, deux cas limites de l’administration des sanctions pour lesquels les archives demeurent relativement silencieuses : le couvent et l’asile d’aliénés. Première cause de ce silence, l’oralité et le secret qui entourent les pratiques disciplinaires, entre confessionnal et cabinet du médecin. Second facteur de complication, le choix des mots par les acteurs de la chaîne punitive. La « punition » est en effet taboue dans des milieux où la transgression est considérée soit comme le symptôme d’une aliénation mentale, soit comme le signe du péché. La réponse apportée se veut dès lors thérapeutique ou pénitentielle, et il faut un certain seuil de violence vécue ou appliquée pour qu’affleurent des discours explicites. Le chapitre 3 interroge enfin l’emprise temporelle du fait punitif sur le quotidien des institué.e.s en prenant l’exemple d’une maison centrale et d’une maison de retraite. Il étudie avec une grande rigueur statistique les volumes de punitions administrées et leurs variations dans le temps macro-historique, les observant tantôt à l’aune de la Première Guerre mondiale, tantôt à celle de Mai-68. Il se concentre également sur la fréquence des punitions et leur impact sur les rythmes collectifs, en prenant l’exemple de temps forts qui les scandent, tels que les jours de prétoire ou de fête. À l’échelle des occurrences individuelles, peu échappent à la répétitivité des punitions qui se purgent avant tout dans le temps et soustraient in fine les individus à d’autres temporalités plus avantageuses, comme le travail à l’atelier pour ce qui est de la prison. Enfin, les processus de visibilisation de la punition – affiches, défilés de prisonniers encagoulés vers le prétoire – achèvent d’ancrer les régimes de sanctions dans le temps institutionnel vécu.

3 La deuxième partie s’intéresse aux gestes, espaces et instruments de la punition. Un chapitre entier est ainsi dédié à la camisole. Conçue par la littérature d’époque comme un moyen doux de contenir la violence et de protéger le personnel et l’institué.e contre les agissements de ce dernier, elle est cependant perçue comme une infamie par ses victimes. Sur cette corde tendue entre punition et traitement, l’objet fait sa route dans diverses institutions – asiles, prisons, et même commissariats – avant d’être progressivement abandonné au profit de la « camisole chimique » et de moyens de contention moins chargés symboliquement. Notons qu’une attention particulière est portée ici à la dimension matérielle de la camisole, de sa fabrication à son utilisation dangereuse, en passant par sa commercialisation. Le chapitre 5, lui, se préoccupe des lieux dédiés à l’isolement, pratique punitive ô combien répandue, et se questionne sur les paradoxes qui les traversent. Les autrices mettent notamment en lumière la progressive modernisation matérielle et discursive de ces espaces par volonté de se départir d’un passé archaïque que l’esprit réformateur des prisons d’une part et la visée médicale des asiles de l’autre ne sauraient cautionner. Les pratiques de confinement ne cessent pourtant d’être critiquées tout au long de la période pour les violences physiques et psychologiques qu’elles occasionnent : comment dès lors expliquer leur longévité ? C’est que, au-delà des considérations punitives et thérapeutiques, elles sont en réalité nécessaires pour maintenir l’ordre institutionnel, et parfois même profitables pour celles et ceux qu’elle concerne, au regard des tâches et rythmes collectifs. Enfin, le chapitre 6 traite de pratiques paroxystiques en contexte dictatorial à l’échelle européenne (RDA et Espagne), établissant une typologie de pratiques dégradantes mettant par définition « en péril un sentiment de sécurité personnelle » (p.216), qui troublent de par l’écho plus ou moins puissant qu’elles rencontrent dans des régimes plus libéraux : punitions par l’espace, maîtrise et marquage des corps, privations et abus. La violence, qu’elle soit physique, morale ou sexuelle, est ainsi envisagée sous l’angle de la « performance interactionnelle », de la contamination, et des actes de résistance qu’elle occasionne à hauteur de peau, allant de pratiques d’hygiène au suicide, en passant par la grève de la faim.

4 Le dernier temps, plus court, propose d’étudier les conséquences de la punition sur les individus et les institutions une fois qu’elle est administrée. Le chapitre 7 analyse les sanctions disciplinaires prononcées contre le corps soignant dans les hôpitaux et établissements psychiatriques de métropole et d’Algérie, et en déduit qu’elles contribuent à forger l’identité et l’éthique de la profession, notamment en matière de droits et de devoirs vis-à-vis des patient.e.s. Le chapitre 8 questionne, partant de cinq institutions singulières – les conseils de révision de l’armée, les bureaux du ministère de la Justice, une communauté religieuse, un établissement pour personnes âgées et un hôpital psychiatrique –, les circulations d’informations disciplinaires entre celles-ci – à hauteur de registres, de marques corporelles et de paroles – ainsi que leurs usages. Si cette circulation est actée au sein de certaines institutions avec plus ou moins de moyens et d’intérêt, documentant parfois de véritables « carrières punitives » – stigmatisantes ou revendiquées par les puni.e.s –, il n’existe pas d’entreprise globale de mise en mémoire des micro-pénalités. Ainsi, connaître le passé disciplinaire d’un individu peut servir à la gestion interne d’un établissement, mais l’information finit la plupart du temps par s’étioler, posant finalement le droit de chacun.e à l’oubli. L’ultime étape de ce parcours permet une ouverture sur le très contemporain en s’intéressant aux témoignages récents des victimes des régimes dictatoriaux étudiés en amont, dans un contexte de libération collective de la parole. La mémoire des humiliations du quotidien y est décrite comme une « mémoire faible », par opposition à la « forte » que constitue celle de l’arbitraire d’État dans laquelle elle est diluée, si ce n’est dissoute. Des mécanismes traumatiques ou thérapeutiques servent aussi à expliquer le relatif silence des interrogé.e.s sur ces souvenirs, qui sont dès lors évoqués par des procédés rhétoriques de distanciation, rendant délicat le travail de collecte des historien.ne.s.

  • 6 Pour les concepts d’« institution totale » ou d’« interaction », voir entre autres Erving Goffman, (...)

5 Il ne fait aucun doute que cet ouvrage fera date en sciences sociales, tant il clarifie les liens entre sociologie interactionniste6, philosophie des disciplines et histoire des enfermements. La présence récurrente de photographies et d’images rendant la lecture passionnante et interactive, cet objet constitue un très pédagogique instrument de recherche qui sera à coup sûr à l’origine de nombreux chantiers.

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Notes

1 Groupe de recherche sur les institutions disciplinaires.

2 Récemment, dans cette veine d’études croisées des institutions totales, citons : Arnaud-Dominique Houte, Aurélien Lignereux, Jean Le-Bihan, Jean-François Condette (dir.), Former, encadrer, surveiller. Documents d’histoire sociale de la France contemporaine (XIXème-XXIème siècles), Rennes, PUR, 2023.

3 Michel Foucault, Surveiller et Punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

4 Dernièrement : Ludivine Bantigny, Quentin Deluermoz, Boris Gobille, Laurent Jeanpierre, Eugénia Paliearki (dir.), Une histoire globale des révolutions, Paris, La Découverte, 2023.

5 En référence à Pierre Singaravélou, Sylvain Venayre (dir.), Le Magasin du monde. La mondialisation par les objets du XVIIIème siècle à nos jours, Paris, Fayard, 2020.

6 Pour les concepts d’« institution totale » ou d’« interaction », voir entre autres Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1968.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Quentin Arifon, « Elsa Génard, Mathilde Rossigneux-Méheust (dir.), Routines punitives. Les sanctions du quotidien, XIXe-XXe siècle », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 janvier 2024, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63562 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63562

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Rédacteur

Quentin Arifon

Doctorant en histoire contemporaine à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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