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Michel Foucault, Le discours philosophique

Maxime Diveu
Le discours philosophique
Michel Foucault, Le discours philosophique, Paris, Seuil, EHESS, Gallimard, coll. « Hautes études », 2023, 305 p., édition établie, sous la responsabilité de François Ewald, par Ozazio Irrera et Daniele Lorenzini, ISBN : 978-2-02-131853-1.
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Texte intégral

  • 1 Notamment la critique de Sartre, qui voit dans le structuralisme « le dernier barrage que la bourge (...)

1Qu’est-ce que la philosophie ? Pour le Foucault des années 1960, qui manifeste alors la plus grande réticence à se revendiquer de la corporation des philosophes, la réponse à cette question revêt l’allure d’une apologie paradoxale. Rédigé durant l’été 1966, ce plaidoyer se présente sous la forme d’une archéologie de la philosophie moderne : une enquête sur les conditions d’émergence de ce discours de vérité qui, d’une part, met en évidence le développement de cette discipline de l’âge classique jusqu’à nos jours, et, d’autre part, documente l’itinéraire de la pensée foucaldienne dans son rapport à l’histoire des idées. Le lecteur découvre une œuvre originale et puissante, dont l’état de quasi-achèvement interroge sur les raisons profondes qui ont présidé à l’absence de publication initiale, certainement liée, pour une part, à la dynamique interne des travaux de l’auteur, et, pour une autre, aux objections formulées contre son précédent ouvrage, Les Mots et les Choses, quelques mois seulement après sa publication1.

2Dès l’origine, le projet général de Foucault s’est présenté comme une ethnographie de sa propre culture : une exploration de notre condition historique à partir d’une reconstruction des manières dont la société occidentale n’a eu de cesse de transformer le champ du savoir, notamment à travers l’apparition de l’« homme » comme objet de connaissance et la constitution disciplinaire des sciences humaines. Dans le prolongement de cette histoire critique de notre modernité, Foucault s’intéresse ici à la philosophie en tant que « discours » (p. 13), donc en tant qu’ensemble hétérogène de faits de langage dont les règles communes de formation caractérisent et assurent l’unité de ce que nous désignons à présent sous le nom de philosophie. En retraçant l’évolution de ces règles, il s’agit de déterminer l’origine de la philosophie de notre époque pour l’historiciser, c’est-à-dire l’insérer dans une histoire sans présumer de l’invariance ou de l’universalité de cette conception proprement occidentale. En somme, il s’agit pour Foucault de répondre à la question suivante : qu’est-ce que la philosophie, ici et pas ailleurs, maintenant et pas hier ou demain ?

3La structure de l’ouvrage trace une forme de spirale : l’examen de notre actualité philosophique (chapitres 1 et 2) est suivi par une rétrospective du développement de la philosophie moderne depuis Descartes jusqu’à nos jours (chapitres 3 à 12), rétrospective qui oriente in fine la réflexion foucaldienne vers l’avenir de ses propres recherches (chapitres 13 à 15).

4Dans les deux premiers chapitres, Foucault introduit la philosophie de notre temps comme une entreprise de diagnostic historique dont la fonction est de caractériser et interpréter ce qui se passe dans le monde actuel. Au chevet de notre époque, le philosophe revêt ainsi le costume paradoxal d’un « médecin de la culture » (p. 16) privé de remède : son analyse ne vise pas à délivrer l’époque de ses maux mais à « prophétiser l’instant » (p. 13), donc à annoncer ce qui est à venir, et à rapporter ce qui, de notre actualité, appartient d’ores et déjà au passé.

5Par conséquent, comme Foucault le précise dans les chapitres suivants, le propre de la philosophie moderne n’est ni affaire de questionnements intemporels, ni de méthodes spéciales de résolution des problèmes philosophiques. Il est affaire de ce que Foucault appelle son « mode » (p. 75), c’est-à-dire la relation spécifique qui s’instaure, à partir du XVIIe siècle, entre le discours philosophique et le contexte de son énonciation (lieu, époque, locuteur, etc.). L’implication principale de cette hypothèse structuraliste est la suivante : les systèmes philosophiques qui ont scandé l’histoire de la modernité respectent un ensemble de règles implicites, qui s’imposent à toute œuvre philosophique et sans lesquelles l’autonomie de cette discipline n’aurait pu voir le jour et se pérenniser. Dès lors, Foucault annonce une opération titanesque de « déduction de toute la philosophie occidentale à partir du seul mode de son discours » (p. 98), opération qu’il accomplit via un examen successif des ruptures associées aux noms de Descartes, Kant et Nietzsche.

  • 2 Foucault Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1961, p. 44-47.

6Identifiée dans un écrit antérieur au partage qui s’établit à l’âge classique entre raison et folie2, l’œuvre cartésienne devient ici le lieu de l’inauguration de la « voie royale » (p. 13) de la philosophie comme fondement nécessaire à toute connaissance. Descartes consacre ainsi la philosophie moderne à partir d’un geste de démarcation entre le sujet qui énonce la proposition philosophique et l’idiosyncrasie du philosophe : celui qui parle en philosophie ne sera pas un sujet particulier mais un sujet anonyme, neutre et indifférencié, dont on a retranché les préjugés et les opinions communes, les passions et les inclinations personnelles. Dès lors, la philosophie acquiert son autonomie en tant qu’elle se donne à elle-même son propre point de départ. Elle devient l’entreprise de définition de la méthode universelle par laquelle chacun en tant que cogito (sujet pensant et conscient de lui-même en tant que tel) est susceptible d’accéder à la vérité – au moyen des règles que le discours du philosophe a pour charge d’énoncer dans son propre développement.

7Avec la première critique kantienne, la philosophie se renouvelle en un discours anthropologique, au travers d’une exploration des conditions humaines de possibilité de l’accès au vrai. En transposant la question des conditions a priori de la connaissance – ce que Kant appelle ses conditions transcendantales – sur le plan des règles formelles qui s’imposent à la philosophie depuis l’âge classique, Foucault découvre que la révocation kantienne de toute connaissance des objets traditionnels de la métaphysique (Dieu, l’âme et le monde) en termes de limites indépassables de l’entendement et d’illusions naturelles de la raison est, en réalité, le témoignage d’une « mutation générale dans l’ordre des discours » (p. 73), mutation qui précède le tournant anthropologique. L’autonomie de la philosophie moderne est ainsi liée au respect de la règle suivante : les objets que la métaphysique avait en partage avec d’autres domaines (le divin avec la théologie, l’âme avec la psychologie, le monde avec la cosmologie) doivent dorénavant apparaître comme des fonctions du discours philosophique plutôt que comme des réalités extérieures à celui-ci, c’est-à-dire des contenus objectifs de pensée dont le philosophe aurait pour charge d’exposer l’essence. C’est la raison pour laquelle le Dieu de la philosophie, contrairement à celui de la théologie rationnelle, n’est plus, depuis les Méditations de Descartes, ni l’objet ni la fin de la connaissance. À l’échelle de l’histoire de la philosophie, il est ainsi susceptible de « prendre la forme d’une nature toute-puissante, d’un Esprit absolu, ou de l’homme lui-même dans sa finitude » (p. 101), à condition de satisfaire aux règles générales de formation du discours philosophique.

8Toutefois, la transformation définitive du rapport de la philosophie à sa propre historicité est l’œuvre du projet nietzschéen, qui éclate le « sujet » philosophique au double sens du terme. D’une part, Nietzsche destitue le sujet anonyme – qu’il soit absolu chez Descartes ou transcendantal chez Kant – de son statut de fondement ou de fondateur d’évidences. Désormais, le philosophe est un être « polynime » (p. 184) dont le fond de vérité ne réside plus dans l’universalité d’une condition commune mais dans l’adéquation incarnée entre discours et sujet, c’est-à-dire entre ce que le philosophe dit et ses propres conditions d’existence. D’autre part, puisque toute vérité dépend d’une situation d’énonciation et des rapports de pouvoir qui l’informent, le philosophe doit se saisir à la fois de tout objet qu’il estime relever de l’intérêt de son temps, et de tout moyen d’exprimer l’adéquation entre le discours qu’il produit, sa propre manière d’être et le mode de vie qu’il préconise. En conséquence, c’est avec Nietzsche que la philosophie a pris la forme de ce diagnostic du présent évoqué par Foucault en ouverture. Pleinement ancré dans l’actualité d’une époque, ce travail d’analyse conjoncturelle commande au philosophe d’exposer les conditions externes de possibilité de la pensée qu’il exprime, ce qui revient à préciser la situation dans laquelle il produit son discours afin d’expliciter la raison d’être (historique, sociale, etc.) de ce discours lui-même. C’est la raison pour laquelle Foucault esquisse, en conclusion (chapitres 13 à 15), le programme d’une science de l’« archive-discours » (p. 218) qui préfigure à maints égards l’exposé méthodologique de L’archéologie du savoir. Conforme à l’ambition inaugurale d’une ethnographie de la culture occidentale, ce socle programmatique se présente in fine comme une archéologie de notre présent : une histoire de ce qui rend nécessaire certaines formes de nos pensées – ici et maintenant – par comparaison avec d’autres époques historiques et d’autres aires géographiques.

9Le Discours Philosophique est une lecture dont l’exigence n’a d’égale que la fécondité. Finesse d’analyse, originalité du point de vue, richesse des concepts et densité de l’argumentation : telles sont les caractéristiques d’une œuvre avantageusement exhumée qui constituera désormais un jalon essentiel à la compréhension de l’itinéraire foucaldien. Par la qualité de l’appareil critique, cette édition posthume donnera toute latitude au lecteur de découvrir la voix de celui qui demeure le philosophe le plus influent de notre époque – ainsi que la voie d’une philosophie encore à venir.

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Notes

1 Notamment la critique de Sartre, qui voit dans le structuralisme « le dernier barrage que la bourgeoisie puisse encore dresser contre Marx » (Sartre Jean-Paul, « Jean-Paul Sartre répond », L’Arc, n° 30, 1966, p. 88).

2 Foucault Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Gallimard, 1961, p. 44-47.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Maxime Diveu, « Michel Foucault, Le discours philosophique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 28 janvier 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63552 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63552

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Rédacteur

Maxime Diveu

Doctorant en philosophie à l’université d’Aix-Marseille, membre du Centre Gilles-Gaston Granger (AMU/InSHS). Ses recherches portent sur les usages du concept de conversion en sciences humaines et sociales, et en particulier sur son extension politique dans l’histoire de la philosophie occidentale.

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Droits d’auteur

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