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Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Qu’est-ce que l’actualité politique ?

Corinne Delmas
Qu’est-ce que l’actualité politique ?
Luc Boltanski, Arnaud Esquerre, Qu’est-ce que l’actualité politique ? Événements et opinions au XXIe siècle, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2022, 352 p., ISBN : 978-2-07-296199-1.
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Texte intégral

  • 1 Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, É (...)
  • 2 Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, (...)
  • 3 Aujourd’hui, Le Monde compte plus de 400 000 abonnés numériques, contre 50 000 abonnés papier et 30 (...)
  • 4 L’ouvrage comprend un lexique conceptuel qui définit cinquante termes et concepts mobilisés par les (...)

1À l’heure du numérique, nous sommes quotidiennement immergés dans une actualité que l’on commente et interprète, par le truchement de supports d’information divers : médias, réseaux sociaux… C’est ce phénomène important et typique de nos sociétés que Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ciblent dans leur troisième opus rédigé en commun, après un « livre d’intervention » sur une dérive de la société vers la droite extrême1, et un ouvrage ayant fait date sur les mutations d’un capitalisme désormais fondé sur une « économie de l’enrichissement »2. Dans leur nouvel ouvrage, ils interrogent la notion d’actualité, sa formation et sa politisation, en repartant d’un matériau inédit de cent-vingt mille commentaires déposés en ligne, de septembre à octobre 2019, par les lecteurs abonnés au journal Le Monde. Ces commentaires, qui se développent avec l’essor de la lecture en ligne de la presse3, constituent un corpus primaire réunissant à la fois ceux qui ont été acceptés mais aussi les 25% refusés. S’ajoute à cela un corpus secondaire composé de 8300 commentaires postés en janvier 2021 sur deux chaînes vidéo de l’Institut national de l’audiovisuel (INA) dédiées à l’actualité passée. Ce deuxième corpus permet alors, soulignent les auteurs, d’accéder à un public a priori différent de celui du Monde, et « à des commentaires portant sur ce qui a constitué l’actualité d’antan » (p. 14). Après avoir procédé à un exercice de définition4 et lancé plusieurs pistes de réflexion, les auteurs proposent une réflexion en deux parties, la première traitant des processus de mise en actualité, et la deuxième de la politisation de l’actualité.

  • 5 Le Monde a par exemple des bureaux à Los Angeles.

2La première partie s’ouvre sur ce qui fait le propre de l’« actualité » dans laquelle nous sommes plongés. Premièrement, celle-ci est connue par ouï-dire et non par expérience, par opposition aux mondes vécus. Deuxièmement, son crédit dépend entièrement de la confiance octroyée aux « autorités » qui la produisent, la transmettent et la rendent publique ; faute d’un tel crédit, il ne s’agit plus d’actualité mais de rumeurs. Troisièmement, elle tend à se déterminer en référence à un autre mode de récit, l’histoire, dont elle se distingue car elle est absorbée par le présent et publiée en continu, surmontant même aujourd’hui les contraintes des fuseaux horaires grâce à internet5. Entre histoire et monde vécu, l’actualité fait l’objet de nombreuses critiques sur ses dimensions temporelles, ses supposées subjectivité et donc inauthenticité, ses dimensions politiques, ainsi que les modalités de sélection et de valorisation des nouvelles, qui contribuent à produire de « l’évènement ».

3La deuxième partie de l’ouvrage interroge la politisation de l’actualité. Le flux de nouvelles suscite un travail de réflexivité chez les récepteurs et des discussions par lesquelles la politique s’inscrit dans le monde vécu des personnes. Ces échanges présentent toujours une dimension agonistique et clivante ; ils peuvent même être évités, car s’y engager présente un risque, y compris dans des situations de la vie quotidienne, ce qui explique la réticence de nombre de personnes à intervenir dans un contexte public. Au 21e siècle, les personnes discutent de l’actualité politique à l’occasion, notamment, de leur lecture d’un journal, ici Le Monde, qui invite le lecteur à commenter ce qu’il a lu. Par rapport à l’actualité, le commentaire procède alors d’une « descente en singularité » qui, toutefois, ne doit pas franchir certaines limites. Les modérateurs sont en effet particulièrement vigilants quant aux risques de dérapages violents, que ces dérapages portent sur des sujets clivants, visent la profession de journaliste, ou nuisent à l’image d’entreprises annonceuses.

  • 6 Cf. Luc Boltanski, Yann Darré et Marie-Ange Shiltz, « La dénonciation », Actes de la Recherches en (...)

4Les comparaisons avec d’autres corpus, en particulier avec le courrier des lecteurs du Monde que Luc Boltanski avait étudié dans les années 19806, montrent plusieurs évolutions dans les commentaires de lecteurs. Les courriels contemporains prennent moins la forme du témoignage que du commentaire distancié de l’actualité, et ne mettent plus l’accent sur la dénonciation d’une injustice visant à être transformée en affaire, cette forme s’étant déplacée vers d’autres moyens de diffusion et de mobilisations : tribunes, blogs, pétitions…

5La politique française est le plus important de tous les sujets traités par Le Monde, tant pour les journalistes que pour les lecteurs qui, à l’automne 2019, ont particulièrement prêté attention à l’islam, au féminisme et aux questions de genre, à l’écologie politique, à la santé des Français, à la souveraineté nationale et à l’Europe, mais aussi aux partis, aux courants et aux personnages politiques. Les problèmes qui retiennent l’attention du Monde et de ses lecteurs sont politiques ou en cours de politisation, c’est-à-dire perçus comme ayant « un caractère général et [affectant] le bien commun de tous, en sorte qu’il appartient […] aux dirigeants d’un ou de plusieurs États, de prendre des décisions susceptibles de [leur] donner une solution » (p. 199). Ils s’actualisent fréquemment dans des événements liés à un changement de norme juridique (Brexit, constitution européenne…), ils font l’objet de rapprochements (notamment via l’action de collectifs militants), et les mouvements de politisation peuvent s’avérer complexes. À cet égard, les auteurs citent les tentatives de réappropriation, par des collectifs aux positions très diverses, de questions liées à l’islam ou à l’écologie, qui oscillent dès lors fréquemment entre la gauche et la droite. Les processus de politisation mobilisent un nombre inégal de personnes autour de « causes » dont les plus actives tendent à se concentrer autour de « processus de politisation dominants » (p. 229), généralement associés à un projet politique de grande envergure. Les commentaires d’actualité attestent les relations conflictuelles entre plusieurs groupes, notamment générationnels. L’identification d’une menace de destruction constitue une autre composante indispensable aux processus de politisation qui se développe sur trois fronts : d’une part, « autour de thématiques catastrophistes, qui mettent l’accent sur une menace fondamentale ; d’autre part, autour de la célébration optimiste du recours incarné par la fusion créatrice de ceux que la lutte contre la menace rassemble (« nos amis ») ; et enfin autour d’accusations prononcées contre des opposants ou des récalcitrants (« nos ennemis ») » (p. 232).

  • 7 Cf. Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la reche (...)

6Les auteurs rappellent la force d’une idéologie, qui est de rassembler autour d’un problème politique ceux qui défendent les recours qu’elle propose, mais aussi ceux qui luttent contre. Par exemple, l’« idéologie dominante » des années 1960-1970, fondée sur la croissance, s’impose d’abord comme une évidence7, puis décline avec la fin de la guerre froide et l’émergence d’une nouvelle configuration autour de problèmes pour certains formulés lors des révoltes de mai 68. D’autres phénomènes, particulièrement l’activisme violent se réclamant de l’islam, apparaissent et se révèlent difficiles à identifier à partir de la matrice idéologique précédente. Désormais, la polarisation se fait autour d’une menace principalement écologique, à rebours d’efforts jadis centrés sur l’économie. Des thèmes jusqu’alors considérés comme relevant d’options personnelles, de la morale ou de la vie privée et non de l’État, se politisent : respect des animaux, protection de l’environnement, liberté de reproduction, de fixer le moment de sa propre mort… Ces problèmes sont ceux à propos desquels les lecteurs du Monde manifestent le plus intensément leur volonté de prendre position, parce qu’ils se donnent comme des problèmes actuels et susceptibles de faire la différence et de donner lieu à de profonds clivages, avec pour objet « de sauver le futur de la déchéance vers laquelle il se dirige inexorablement » (p. 236).

  • 8 Cf. Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009.

7L’un des apports de l’ouvrage est de montrer que tout peut devenir politique, mais que tout ne l’est pas. Des faits n’ont de signification politique que dès lors qu’ils ont été « mis en charge politiquement » (p. 246), c’est-à-dire que la nouvelle dans laquelle ils s’inscrivent fait l’objet d’une interprétation. Plus largement, Qu’est-ce que l’actualité politique ? éclaire les processus constitutifs de l’espace public en analysant cette mise en charge politique des faits d’actualité, à partir d’un riche corpus primaire, à savoir les commentaires sous pseudonymes de lecteurs du Monde. On regrettera toutefois un manque d’informations sur les auteurs de ces commentaires : caractéristiques socio-démographiques, engagements, positions politiques… Par ailleurs, on aurait aimé en savoir plus sur le corpus secondaire, sa composition et les modalités de son exploitation. S’agissant des analyses proposées, celle de la politisation reste nuancée, les auteurs rappelant que celle-ci peut être tout aussi contraignante qu’émancipatrice. Ainsi, ils soulignent les multiples risques que présenteraient les situations de politisation extrême : repli sur l’intimité, transformation d’entreprises de politisation en campagnes de moralisation en l’absence de prise en charge syndicale ou partisane, mise en cause du pluralisme politique, désolation face à la difficulté d’ajuster les faits qu’apporte chaque nouveau plan d’actualité à une interprétation plus ou moins stable… C’est sur ce tableau assez sombre que se conclut un ouvrage qui dessine, sans toutes les approfondir, de multiples pistes de réflexion, que ce soit sur la formation à l’heure numérique des opinions politiques et de la « critique »8, ou encore sur notre démocratie, son avenir, ses institutions…

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Notes

1 Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extension des domaines de la droite, Bellevaux, Éditions Dehors, 2014.

2 Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, 2017 ; note critique de Lilian Mathieu pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.22359.

3 Aujourd’hui, Le Monde compte plus de 400 000 abonnés numériques, contre 50 000 abonnés papier et 30 000 exemplaires vendus en kiosque.

4 L’ouvrage comprend un lexique conceptuel qui définit cinquante termes et concepts mobilisés par les auteurs, dont certains sont issus du langage courant : « actualité », « politisation », « plan d’actualité », « on », « commentaires », etc.

5 Le Monde a par exemple des bureaux à Los Angeles.

6 Cf. Luc Boltanski, Yann Darré et Marie-Ange Shiltz, « La dénonciation », Actes de la Recherches en sciences sociales, n° 51, 1984, p. 3-40.

7 Cf. Pierre Bourdieu et Luc Boltanski, « La production de l’idéologie dominante », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 2, n° 2-3, 1976, p. 3-73.

8 Cf. Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Corinne Delmas, « Luc Boltanski et Arnaud Esquerre, Qu’est-ce que l’actualité politique ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 27 janvier 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63548 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63548

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