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Jennifer Bidet, Hugo Bréant, Amélie Grysole, Anton Perdoncin, Liza Terrazzoni, Simeng Wang (dir.), Se (dé)placer. Mobilités sociales et migrations

Guillaume Paris
Se (dé)placer
Jennifer Bidet, Hugo Bréant, Amélie Grysole, Anton Perdoncin, Liza Terrazzoni, Simeng Wang (dir.), Se (dé)placer. Mobilités sociales et migrations, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Sociétés contemporaines », 2023, 162 p., EAN : 9791032004623.
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Texte intégral

  • 1 Jennifer Bidet, « Déplacements. Migrations et mobilités sociales en contexte transnational », Actes (...)
  • 2 Le livre est issu du colloque « Mobilités sociales et migrations internationales », organisé le 13 (...)

1Loin des débats médiatiques usuels sur l’immigration et des affrontements politiques récents autour de l’adoption d’une énième loi sur le sujet, ce livre collectif a pour but de « saisir l’épaisseur sociologique des itinéraires sociaux qui accompagnent les migrations » (p. 6). Dans la continuité de l’article programmatique « Déplacements »1 dans lequel Jennifer Bidet encourageait à développer l’analyse empirique des trajectoires sociales en migration, cet ouvrage atteste de l’écho que cet appel aura su trouver auprès des sociologues2. Son principal enjeu réside dans l’articulation des mobilités spatiales – les déplacements géographiques de l’individu – aux mobilités sociales – les déplacements de sa position dans la hiérarchie sociale. L’objectif affiché est donc de saisir les trajectoires sociales de celles et ceux qui migrent ou ont migré, c’est-à-dire d’étudier leurs positions sociales et comment elles évoluent dans les hiérarchies propres aux différentes nations où ces migrant·es se (dé)placent. La perspective adoptée aspire ainsi à dépasser le « nationalisme méthodologique » qui a historiquement conduit à appréhender les mobilités sociales uniquement à l’échelle nationale.

  • 3 Les coordinateur·ices indiquent que le pluriel utilisé « rappelle que les “Suds” comme les “Nords” (...)
  • 4 Sur les liens entre migrations et rapports sociaux de classe, de genre et de race, voir Jules Falqu (...)

2Si la plupart des chapitres portent sur des migrations des « Suds » (ici des pays d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine) vers les « Nords » (ici essentiellement l’Europe)3, ils prennent pour objet des cas socialement différenciés, tant par la diversité des positions sociales de départ et d’arrivée des personnes concernées que par celle des pays d’origine et de destination. Face au risque que fait peser cette diversité sur la cohérence du livre, ce dernier entend proposer des lignes de force communes aux huit chapitres. Parmi celles-ci, nous pouvons d’abord citer la volonté de restituer l’ambivalence des trajectoires sociales des migrant·es, souvent due à leur positionnement multiple dans plusieurs pays. L’attention portée à ce que ces mobilités doivent au groupe familial et aux ressources qu’il pourvoit traverse également les différentes contributions. Enfin, ces dernières ont en commun la volonté d’articuler à la classe les rapports sociaux de genre et de race pour appréhender pleinement les (re)définitions des positions et des trajectoires sociales4.

3L’ouvrage est organisé en trois parties. La première interroge à quelles conditions la migration peut s’accompagner d’une ouverture du champ des possibles professionnels, et du même coup, d’une ascension sociale. Sylvaine Camelin questionne l’ambivalence des trajectoires de femmes immigrées originaires du Maghreb devenues assistantes familiales en France. D’abord reléguées à l’espace domestique à leur arrivée sur le sol français, ces femmes se construisent progressivement une compétence professionnelle qui leur permet d’accueillir chez elles des enfants confiés par l’Aide sociale à l’enfance et d’articuler les deux impératifs d’exercer un emploi et d’être présente à la maison. Si leur mobilité sociale est ambivalente, étant « doublement naturalisées » comme femmes et comme Maghrébines, elles jouent de ce stéréotype de la « mère arabe naturellement chaleureuse, généreuse » (p. 39) et parviennent à se forger une spécificité reconnue et à accéder à un emploi permettant leur ascension sociale. Dans le deuxième chapitre, Pauline Vallot interroge la dimension linguistique des mobilités sociales à travers une enquête auprès d’ingénieurs immigrés français et espagnols travaillant en Allemagne. Si l’anglais et l’allemand sont utilisés de manière alternative au quotidien, parler allemand reste une injonction importante dans l’entreprise étudiée. Celle-ci conduit les ingénieurs espagnols à connaître une insécurité linguistique ainsi qu’une détérioration de leur position dans la hiérarchie professionnelle. Les ingénieurs français, qui occupent pourtant une position initiale d’« outsiders » de par leur classe (avec une origine sociale moins favorisée) ou leur genre (être une femme dans un monde professionnel, l’aéronautique, majoritairement masculin) , réussissent à l’inverse à connaître une ascension sociale grâce à leur maîtrise de l’allemand. Synonyme d’opportunités professionnelles, la migration induit ainsi souvent un contexte linguistique particulier : les trajectoires sociales se comprennent dès lors à la lumière des ressources linguistiques détenues. Dans le troisième chapitre, Yacinne Amenna souligne que ces compétences linguistiques interviennent aussi dans les stratégies d’internationalisation développées par les parents de jeunes footballeurs pour garantir une carrière professionnelle à leurs fils, et par suite, permettre une ascension sociale familiale. Devant l’incertitude d’une professionnalisation de leur enfant, certaines familles envisagent ainsi d’émigrer. Ces mobilités sont néanmoins conditionnées par les investissements temporels et les ressources culturelles et économiques des parents, qui doivent savoir mobiliser leurs compétences linguistiques et leur connaissance des enjeux footballistiques, tout en faisant preuve d’un « sens du placement » à l’international.

4 Intitulée « Garder son rang », la deuxième partie s’intéresse aux pratiques et aux styles de vie des immigré·es pour lutter contre le déclassement. Pamela Feldman‑Savelsberg montre que chez les parents immigrés camerounais issus des classes moyennes, cette lutte, vécue à leur arrivée en France ou en Allemagne, passe par l’investissement dans l’éducation de leurs enfants. Cet investissement est rendu visible lors de cérémonies mettant en valeur le capital culturel et linguistique des enfants, qui récitent par exemple des textes ou des discours en plusieurs langues. Par ce biais, ces familles se distinguent des autres immigrés plus précaires et entendent maintenir leur statut de membres des classes moyennes camerounaises éduquées. L’enquête de Joanne Le bars révèle quant à elle que pour les femmes maliennes sans papiers arrivées seules en France, la « lutte quotidienne contre le déclassement » se traduit par l’acquisition d’un logement et le soin apporté à son aménagement. L’accession à un espace à soi constitue une ressource essentielle qui leur permet de négocier une nouvelle position en France mais aussi au Mali, notamment en lançant une activité entrepreneuriale qui tire profit de leur double positionnement géographique. Le caractère solitaire de leur migration et la mobilité sociale ascendante qu’elle favorise s’expliquent aussi par la valorisation chez ces immigrées d’une norme d’autonomie féminine, qui promeut l’autonomie matérielle vis-à-vis des hommes. Les trajectoires sociales sont ainsi marquées tant par le genre que par des processus de racisation (qui participent ici au déclassement). C’est également ce que met en lumière Claire Cosquer, à partir de formes de migration pourtant très différentes, plus « privilégiées » : celles des Français·es de classes supérieures à Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis. Habituellement nommés « expatriés », ce qui les distingue sémantiquement et socialement des « migrants » situés au bas de la hiérarchie sociale, ces Français·es connaissent une ascension sociale à la suite de leur arrivée en terre émirienne. Néanmoins, d’une part, celle-ci « se caractérise par une structure solidement hétéronormative » (p. 106) et entraîne pour les femmes un renforcement de leur assignation à un rôle domestique. D’autre part, les Émiriens occupent une position supérieure aux Français dans les hiérarchies sociales et raciales locales, ce qui produit chez ces derniers le sentiment d’être exceptionnellement dominés. La position sociale « expatriée » se comprend ainsi au croisement des rapports de classe, de genre et de race.

5 Composée de deux chapitres, la dernière partie analyse comment les positions sociales des migrant·es se construisent entre plusieurs espaces nationaux. Julien Debonneville montre que la mobilité sociale des migrantes philippines, devenues travailleuses domestiques à l’étranger (en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, en Europe ou au Canada), se structure autour de nombreux allers-retours entre pays d’origine et souvent de multiples pays de destination. Pour les femmes des petites classes moyennes, devenir travailleuse domestique à l’étranger représente un symbole de réussite professionnelle et une voie d’ascension sociale. Chez les Philippines des fractions hautes des classes moyennes, la migration est vécue au contraire comme une déqualification professionnelle. Pour elles, l’objectif est de pouvoir postuler à moyen terme à un emploi qualifié et de poursuivre leur carrière dans un pays où les conditions de travail sont meilleures qu’aux Philippines. Dans tous les cas, la mobilité sociale se construit de manière processuelle entre plusieurs espaces nationaux, ce qu’observe également Anna Perraudin dans les trajectoires des migrant·es venu·es d’Équateur jusqu’en Espagne. Si la migration est souvent synonyme de déclassement professionnel pour ces immigré·es de classes populaires et moyennes, la stabilisation de leur trajectoire résidentielle via la constitution d’un patrimoine immobilier multisitué, entre l’Équateur et l’Espagne, constitue une voie d’ascension sociale. Le capital immobilier, « ressource fondamentale mais fragile », se trouve ainsi au cœur des stratégies économiques des Équatorien·nes pour tenter d’atténuer les effets de la crise financière mondiale de 2008 et d’améliorer leur position sociale et celles de leurs proches.

  • 5 Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984.

6Cet ouvrage constitue une très bonne introduction, riche et accessible, à qui s’intéresse aux thèmes de la migration ou des mobilités sociales. Sa force réside dans sa capacité à proposer de grandes réflexions théoriques à partir d’enquêtes empiriques sur des objets bien circonscrits. Le lecteur ou la lectrice y trouvera en outre de multiples mains tendues pour continuer ce travail d’analyse sociologique des trajectoires sociales en migration. Si Pierre Bourdieu déclarait que le but de ses recherches était de « contribuer à empêcher que l'on puisse dire n'importe quoi sur le monde social »5, on peut soutenir que le travail mené par les autrices et auteurs de ce livre s’inscrit dans la même perspective, en empêchant que l’on puisse dire « n’importe quoi » sur les phénomènes de migration et sur les personnes qui migrent.

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Notes

1 Jennifer Bidet, « Déplacements. Migrations et mobilités sociales en contexte transnational », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 255, n° 5, 2018, p. 67-82.

2 Le livre est issu du colloque « Mobilités sociales et migrations internationales », organisé le 13 et 14 juin 2019 à Paris (ENS). Il est possible de consulter les interventions du colloque en vidéo en ligne. Pour la présentation et l’introduction au colloque : https://media.hal.science/medihal-02281744v1.

3 Les coordinateur·ices indiquent que le pluriel utilisé « rappelle que les “Suds” comme les “Nords” recouvrent des réalités historiques et économiques contrastées que l’usage du singulier tend à gommer et qui ne se réduisent pas à de simples positions géographiques » (p. 9).

4 Sur les liens entre migrations et rapports sociaux de classe, de genre et de race, voir Jules Falquet et al. (dir.), Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Presses de Sciences Po, 2010 ; compte rendu de Lilian Mathieu pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.1059.

5 Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, 1984.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Paris, « Jennifer Bidet, Hugo Bréant, Amélie Grysole, Anton Perdoncin, Liza Terrazzoni, Simeng Wang (dir.), Se (dé)placer. Mobilités sociales et migrations », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 24 janvier 2024, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63525 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63525

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Rédacteur

Guillaume Paris

Doctorant en sociologie à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP).

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