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Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu’est-ce que l’opinion publique ?

Sophie Regnault
Qu'est-ce que l'opinion publique ?
Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu'est-ce que l'opinion publique ? Dynamiques, matérialités, conflits, Paris, Gallimard, coll. « Folio. Essais », 2023, 512 p., ISBN : 978-2-07-296143-4.
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Texte intégral

  • 1 Un régime d’opinion publique étant défini par les auteurs comme « un complexe de croyances, d’outil (...)

1Cet essai est issu du travail de l’historien Pierre Karila-Cohen et des politistes Thomas Frinault et Erik Neveu. Au prisme de la sociohistoire, dont il reprend les codes méthodologiques, leur ouvrage propose un éclairage innovant sur l’opinion publique. Il mêle les résultats de travaux de recherche interdisciplinaires (psychologie, histoire, sociologie, science politique, sciences naturelles) français et internationaux pour venir questionner aussi bien le périmètre de l’espace public des sociétés grecque et romaine de l’Antiquité, que le travail actuellement réalisé par les entreprises d’analyse de l’opinion sur les réseaux sociaux. L’étude propose ainsi de mettre en lumière une typologie des différents « régimes d’opinion publique » (p. 21) qui se succèdent au cours du temps1. Ce faisant, l’objectif est double : saisir d’une part la question de « l’émergence, des évolutions et métamorphoses » (p. 18) de l’opinion publique, et comprendre d’autre part ses « appuis institutionnels et usages sociaux » (p. 18). L’essai y procède au fil de trois parties successivement intitulées « saisir “l’opinion publique” à travers le temps » (première partie), puis « l’opinion publique est ce que mesurent les sondages » (seconde partie), et enfin « l’opinion publique à l’âge d’Internet » (troisième partie).

  • 2 Habermas Jürgen, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la (...)

2L’ensemble des travaux réunis dans l’ouvrage permet de mettre en évidence le caractère construit du concept d’opinion publique. Comment apparaît-elle, et comment l’objectiver ? Qui sont ses acteurs, et comment ceux-ci sont-ils engagés dans l’espace public pour influencer les prises de décision politiques ? À travers un panorama des sociétés antiques aux sociétés modernes, en passant par l’étude des sociétés médiévales, les auteurs aboutissent à une nouvelle définition de l’opinion publique, permettant d’en tracer certains contours bien avant l’âge d’or des Lumières, classiquement étudié par Jürgen Habermas2 et défini comme autonome et critique vis-à-vis du pouvoir politique. Avec la diffusion des sondages, puis l’émergence des réseaux sociaux, le périmètre de ce concept a encore évolué. Ces dispositifs auraient en effet créé un « espace public alternatif » (p. 307) où la question du statut des expressions personnelles est posée : ces expressions sont-elles des opinions au sens des Lumières, c’est-à-dire réfléchies, ou bien sont-elles seulement basées sur l’émotion et sur la « mise en scène de soi-même » (p. 368) ?

  • 3 Voir aussi Entman Robert et Herbst Susan, « Reframing Public Opinion as We Have Known It », in Be (...)

3La construction sociale de l’opinion publique repose également sur la question de sa légitimité. Quels outils et quels acteurs participent à cette objectivation ? Quels rapports entretiennent-ils avec le pouvoir politique ? Au fil de l’ouvrage, l’opinion publique apparaît façonnée par un ensemble d’acteurs hétérogènes, qui utilisent l’espace public essentiellement pour analyser et critiquer le pouvoir en place : acteurs politiques, philosophes, intellectuels, groupes sociaux mobilisés, journalistes… Si historiquement seule une certaine élite intellectuelle minoritaire participait de cet espace public, l’usage accru des sondages a permis à « l’opinion de masse » (p. 257)3 d’entrer dans le débat démocratique. Un des apports clés de l’ouvrage est alors d’insister sur le fait que l’opinion publique ne correspondrait plus désormais aux seuls individus s’exprimant de façon volontaire et visible, mais également à ceux non mobilisés, issus seulement d’un échantillon représentatif construit. Ils observent dès lors un « glissement du terrain scientifique vers un débat normatif et politique » (p. 256). Cette majorité silencieuse dissimulerait le fait que l’opinion publique est un concept construit à travers un certain nombre d’acteurs et de forces en tension.

  • 4 Blondiaux Loïc, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.
  • 5 Une attention particulière est adressée aux sondages délibératifs, ancêtres des town meetings amé (...)

4Si les intellectuels et les médias ont traditionnellement joué un rôle déterminant dans nos sociétés modernes, l’apparition des entreprises sondagières, avec récemment des social media analysts, et les méthodes quantitatives des scientifiques pour créer des échantillons représentatifs ont changé notre manière d’appréhender l’opinion publique. « L’opinion sondagière » (p. 259) a fait son apparition, mise en lumière grâce aux écrits de Loïc Blondiaux4, qui démontre les étapes de sa reconnaissance dans l’espace démocratique. La nouveauté apportée par les sondages, selon les auteurs, est d’apparaître à la fois comme révélateurs des préférences individuelles et comme moyen de leur expression. Ceux-ci deviennent à la fois des « vecteurs de démocratisation » (p. 252) rapprochant les individus les plus éloignés des engagements politiques conventionnels5, mais aussi des facteurs d’affaiblissement des « organisations de masse » dévalorisant l’engagement militant. S’appuyant sur les critiques traditionnellement adressées aux méthodes utilisées par les sondeurs (représentativité des échantillons, imposition des problématiques aux sondés, non-réponses, etc.), les auteurs mettent également en évidence le décalage pouvant exister entre un agrégat de réponses aux sondages et le passage à une véritable opinion publique.

5L’émergence d’internet et des réseaux sociaux dans les années 2000 et 2010 marquerait un tournant pour l’opinion publique, avec l’émergence d’un « espace public alternatif » (p. 307) aux traditionnels médias de masse. Ce nouvel espace numérique devient alors le lieu privilégié de l’expression publique, et profite de la perte de confiance accordée aux sondages comme mesure de l’opinion publique, suite notamment à leurs erreurs de prévision de résultats électoraux majeurs. Les caractéristiques d’une nouvelle « opinion publique numérique » (p. 348) et les défis qui l’accompagnent apparaissent dès lors aussi complexes que multiples. Par exemple, la difficulté à garantir l’authenticité et la singularité des contenus derrière l’anonymat des auteurs, la multiplicité des supports d’expression, ou encore la diffusion des fake news sont autant d’éléments qui, s’ils amplifient sans conteste la parole publique dans l’espace numérique, la rendent aussi illisible, voire inaudible. Les auteurs en concluent que cet ensemble de failles, conjugué au succès des réseaux sociaux comme nouvel espace affranchi des médias et du pouvoir politique, participe à une reconfiguration graduelle et par « hybridation » (p. 403) du régime d’opinion publique.

6Cet essai se veut très accessible et généreux quant aux axes de réflexion qu’il propose. Sans jamais répondre de manière définitive et univoque à la question éponyme Qu’est-ce que l’opinion publique, il donne au lectorat de nombreuses clés de lecture pour aborder cette notion commune souvent insaisissable. Le lectorat sera ainsi en mesure d’appréhender les différentes manifestations de l’opinion publique et de comprendre les nouveaux contours de celle-ci à l’âge du numérique. L’ouvrage est de ce fait d’une grande utilité de par ses qualités didactiques, et il est jalonné d’exemples empiriques d’une grande diversité. En ce qu’il présente un état des lieux de la recherche universitaire et amorce des pistes de réflexion pour repenser la parole du citoyen dans l’espace public, il constituera un outil de réflexion très utile notamment aux étudiants en science politique.

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Notes

1 Un régime d’opinion publique étant défini par les auteurs comme « un complexe de croyances, d’outils, de normes et d’usages qui se structurent en une période donnée autour d’une vision de l’opinion » (p. 21).

2 Habermas Jürgen, L’Espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1962.

3 Voir aussi Entman Robert et Herbst Susan, « Reframing Public Opinion as We Have Known It », in Bennett Lance et Entman Robert (dir.), Mediated Politics : Communication in the Future of Democracy, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 203-225.

4 Blondiaux Loïc, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998.

5 Une attention particulière est adressée aux sondages délibératifs, ancêtres des town meetings américains (voir p. 245).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie Regnault, « Thomas Frinault, Pierre Karila-Cohen, Erik Neveu, Qu’est-ce que l’opinion publique ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 janvier 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63463 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63463

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Rédacteur

Sophie Regnault

Enseignante en sciences économiques et sociales.

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Droits d’auteur

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