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Benoit Giry, Sociologie des catastrophes

Nicolas Posta
Sociologie des catastrophes
Benoit Giry, Sociologie des catastrophes, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2023, 128 p., ISBN : 978-2-348-07740-1.
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Texte intégral

  • 1 L’auteur reprend ici la définition de Charles Fritz parue en 1961 dans « Disaster », in Merton Robe (...)

1Ouragan, séisme, inondation, éruption volcanique, guerre, attentat terroriste, accident industriel, pandémie… le XXe siècle accuse une hausse statistique du nombre de catastrophes vécues. Entre possibles évolutions comptables et accélération de la diffusion de l’information à l’international, Benoit Giry retient surtout la hausse de l’importance sociale de ces évènements, impliquant une transformation du regard sociologique porté sur l’objet. L’auteur commence ainsi par définir la catastrophe comme « un évènement limité dans le temps et l’espace, au cours duquel une société, ou une subdivision relativement autonome d’une société, encourt un grave danger et subit de telles pertes pour ses membres et son patrimoine matériel que la structure sociale est perturbée et que l’accomplissement de tout ou partie de ses fonctions essentielles est empêché »1 (p. 7), avant d’entamer une chronologie épistémologique des recherches menées sur ces évènements particuliers.

2La sociologie s’empare des catastrophes dès 1920, après que l’explosion accidentelle d’un navire de guerre rasant une partie d’Halifax (Canada) conduit le pasteur Prince à s’intéresser aux comportements de ses concitoyens. La désorganisation des structures sociales collectives et individuelles (émotionnelle, psychologique…) entraîne alors une diversité de réactions (aide, pillage, violence…) et de contre-réactions – les unes comme les autres relatives aux caractéristiques biologiques, psychologiques et sociales des individus – venant recréer un équilibre social général. Mais c’est entre 1950 et 1970 que la sociologie des catastrophes s’intensifie : alarmée par les capacités de l’arme atomique, l’armée américaine finance de nombreuses enquêtes empiriques auprès de survivants, secours et volontaires d’évènements contemporains, afin de prévoir les réactions des populations en cas d’attaque. Entre efficacité du système social de secours et effets protecteurs des interactions sociales, le bilan démontre une quasi-absence de panique, mais une importante production de comportements prosociaux (entraide, soutien, empathie…), qui viennent poser les fondations des théories de restauration post-désastre (p. 22). Cette vision s’étiolera avec l’internationalisation de la sociologie des catastrophes et son tournant interdisciplinaire entre 1980 et 1990, qui entraîne de nouveaux regards sur les liens entre État et dispositifs de réparation : c’est la naissance d’une nouvelle discipline, les disasters studies. Celles-ci intègrent des déterminants cliniques, biologiques, physiques et anthropologiques afin d’identifier les catastrophes comme des constructions socio-historiques, résultant des sensibilités et de la maîtrise technologique des individus. Un regard néanmoins occidentalo-centré et normatif pour les critical disasters studies, qui considèreront ensuite que la catégorisation des catastrophes dépend d’une hiérarchisation des évènements en fonction des caractéristiques sociales des populations victimes.

3L’auteur s’intéresse ensuite aux causes sociales des catastrophes : leur catégorisation implique la reconnaissance d’une anormalité, enregistrée par des outils de mesure, provocant des souffrances humaines exceptionnelles. Les catastrophes ne peuvent être « naturelles », car elles n’existent que si l’évènement impacte une population humaine alors vulnérable. Cette propriété attire l’attention sur les nombreuses inégalités d’exposition, en fonction des caractéristiques sociales des individus : âge, catégorie professionnelle, niveau de revenu, origine ethnique et géographique, sexe, handicap… L’existence même de certaines catastrophes, alors entièrement anthropiques, repose sur une gestion humaine : c’est le cas des accidents industriels, qui résultent du croisement d’une grande énergie, mal contrôlée par des individus mal informés. De plus, la production de catastrophes est accentuée par les méconnaissances que portent les individus sur leur monde, considéré comme objectivable et stabilisable, une croyance accompagnée par l’incompatibilité entre désirs de protection et crainte des dispositifs préventifs restrictifs de libertés individuelles.

4En fonction des contextes socio-historiques et géographiques, les catastrophes entraînent divers effets sociaux, tant conjoncturels que structurels, soit en réaction à l’évènement lui-même, soit à la réponse sociale qui lui est donnée. Ces situations forment des états de liminalité, où les comportements s’ajustent, c’est la « théorie de “l’émergence des normes” » (p. 66) : face à une situation critique, les individus sortent des attitudes institutionnalisées pour former de nouvelles normes par le biais du « milling » (p. 66) – interaction spécifique de formation et circulation d’information parmi la foule – et de la prise en charge des groupes par un « keynote » (p. 67), soit un orateur considéré collectivement comme fiable et compétent. Il convient de préciser toutefois que l’adaptation des normes et règles en vigueur dépend d’une convergence d’aides matérielles et humaines (volontaires, proches, victimes, curieux…) aux effets relatifs, en fonction des capitaux économiques, culturels et humains des individus et de l’homogénéité des groupes sociaux présents. L’auteur précise que ces effets s’appliquent pour les comportements prosociaux mais également pour les antisociaux (crimes, délits, violences conjugales…), qui se développent plus couramment au sein de territoires avec de fortes inégalités sociales, une perte de contrôle des autorités ou des niveaux de criminalités déjà importants. De fait, les structures sociales en place avant la catastrophe ont un impact sur ses conséquences, à la fois sur la distribution du pouvoir et dans l’accès aux ressources d’assistance : les populations favorisées, moins affaiblies grâce à leurs stocks de richesses et patrimoines, sont plus à même de capter ces aides grâce à leurs capitaux sociaux. À l’échelle des pays, ensuite, les catastrophes entraînent des transformations durables : accentuation des problèmes économiques, baisse temporaire de démographie le temps de retrouver un environnement stable, modification des flux migratoires au sein du pays comme à l’international, émergence d’une mémoire collective, d’attitudes et de savoirs propres au désastre…

5Enfin, les catastrophes passées et à venir mobilisent les pouvoirs politiques dans un travail de prévention, d’atténuation et de réparation, à condition d’avoir été définies comme « problèmes publics ». L’auteur insiste sur l’idée que cette gestion dépend essentiellement de l’imaginaire autour des propriétés réelles comme fantasmées de la catastrophe. La politique de reconstruction passe ensuite par la mise au travail d’un projet commun (entre acteurs institutionnels et populations locales) de recomposition d’un monde habitable. Celui-ci se doit d’intégrer une protection à la fois individuelle et collective, ce qui suppose d’avoir des institutions stables et sécurisantes sur le long terme. Cependant, les réactions politiques face aux catastrophes peuvent être variées, suivant la temporalité de l’évènement, les variables sociales et ethniques des populations impactées, ou encore le consensus autour de l’évènement. Dans la sidération du moment, la considération et la pitié qui atteint donateurs et contribuables s’appuient sur un imaginaire normatif, qui peut entraîner une recherche de coupables politiques. Bien que non sanctionnée électoralement, la mise en cause d’acteurs politiques et/ou institutions peut ainsi conduire, de leur part, à une occultation, ou une proclamation des causes (naturelles comme sociales) de la catastrophe, afin de justifier certains choix politiques. En sortie de crise, plusieurs modèles de reconstruction peuvent prendre forme, mais l’auteur précise que la politique actuelle tend vers celui de la résilience. Celle-ci organise une reprise formelle sur le quotidien avec les populations, en misant sur leurs capacités d’autogestion. De fait, elle nécessite des individus tout aussi formés et compétents que productifs, un environnement naturel et matériel adapté et un tissu social suffisamment dense pour rendre accessibles les ressources indispensables. Cependant, s’appuyant sur ces liens sociaux forts, le dispositif réduit les besoins en assistance publique et favorise le développement d’un modèle plus adapté aux besoins des populations. Toutefois, concevoir la résilience comme une opportunité post-catastrophe de croissance construite autour d’une meilleure compréhension du monde et de ses interdépendances peut conduire à des idéologies politiques aux horizons fatalistes (survivalisme, collapsologie…).

6Au travers d’une synthèse riche en références, Benoit Giry recense les évolutions et enjeux d’un siècle de recherches académiques en sociologie des catastrophes, tant sur les réactions humaines et les causes sociales que sur les effets sociétaux et politiques de ces sinistres évènements. La déconstruction du regard normatif porté sur ces derniers ne peut que résonner avec l’interprétation actuelle des enjeux climatiques auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés : vulnérabilités humaines, surexposition des populations défavorisées, politique de gestion de crise… Un ouvrage précieux pour quiconque souhaite interroger la perspective de catastrophes comme objets structurants de l’humanité, avec lesquels nous sommes voués à vivre.

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Notes

1 L’auteur reprend ici la définition de Charles Fritz parue en 1961 dans « Disaster », in Merton Robert K. et Nisbet Robert A. (dir.), Contemporary Social Problems, New York, Harcourt, Brace and World, 1961, p. 655.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Posta, « Benoit Giry, Sociologie des catastrophes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 16 janvier 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63459 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63459

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Rédacteur

Nicolas Posta

Doctorant en sociologie à l’Université Lumière Lyon II et membre du Centre Max Weber (UMR5283).

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