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Seth Abrutyn, Jonathan Turner, The First Institutional Spheres in Human Societies. Evolution and Adaptations from Foraging to the Threshold of Modernity

Alexandre Tawil
The First Institutional Spheres in Human Societies
Seth Abrutyn, Jonathan H. Turner, The First Institutional Spheres in Human Societies. Evolution and Adaptations from Foraging to the Threshold of Modernity, New York, Routledge, 2022, 482 p., ISBN : 978-1-032-12413-1.
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Texte intégral

  • 1 La notion de « sphère institutionnelle » est plus large que celle d’institution. Par exemple, la sp (...)

1Les institutions sont un objet central des sciences sociales, que ce soit en économie, en sociologie, en sciences politiques ou en histoire. Deux sociologues états-uniens ont publié en 2022 un ouvrage traitant de l’émergence des sphères institutionnelles dans l’histoire des sociétés humaines, s’arrêtant aux portes de la modernité. Plus précisément, les deux auteurs abordent, par ordre d’apparition, les sphères institutionnelles que sont la parenté, la politique, la religion, l’économie et le droit1. Les sphères institutionnelles sont caractérisées par leur autonomie les unes par rapport aux autres, même si elles interagissent entre elles. Une sphère institutionnelle implique la présence pour chacune d’un « médium symbolique généralisé » : pour la parenté, la loyauté et/ou l’amour ; pour la politique, le pouvoir et/ou l’autorité ; pour la religion, le sacré et/ou la piété ; pour l’économie, la monnaie ; pour le droit, la justice et/ou la résolution des conflits.

  • 2 Voir aussi Turner Jonathan H., Machalek Richard S., The New Evolutionary Sociology: Recent and Revi (...)
  • 3 Van Parijs Philippe, Evolutionary Explanation in the Social Sciences: An Emerging Paradigm, Totowa, (...)
  • 4 Qui correspondent à des traits apparents, par opposition au génotype.

2Abrutyn et Turner clarifient leur démarche dans les cent premières pages. Les auteurs défendent une « sociologie évolutionnaire »2 qui prend en considération l’évolution de l’espèce, des apports de la biologie, de la primatologie, mais aussi quantité de travaux en sciences sociales. Une question centrale s’impose pour restituer la ligne argumentative des auteurs : dans quelle mesure une approche évolutionnaire s’avère-t-elle féconde pour penser l’évolution institutionnelle des sociétés humaines ? Il est ici important selon nous de faire la distinction entre le terme « évolutionniste » et le terme « évolutionnaire », le premier renvoyant plutôt à la direction, ou en d’autres termes à l’idée d’une succession de changements au sein d’un système, le second à la présence d’un mécanisme de sélection3. En ce sens, Abrutyn et Turner centrent leur propos sur l’idée de pressions sélectives. Dans une perspective néodarwinienne, la sélection opère certes sur des variations phénotypiques4 individuelles mais aussi au niveau socioculturel, ce qui renvoie en particulier aux institutions. Ainsi la sélection est-elle le principe fondamental qui explique l’évolution institutionnelle. Les sphères institutionnelles sont des adaptations permettant ainsi aux humains de mieux faire face aux contraintes de leur environnement, biotique ou social.

  • 5 Le terme original est « fitness », une notion au centre de la logique évolutionnaire. Voir par exem (...)

3La famille nucléaire et la parenté sont traitées comme la première sphère institutionnelle. Un préalable à l’apparition de la famille nucléaire et de la parenté est la croissance du cerveau, qui distingue l’Homme des grands singes. Ensuite, la sélection naturelle a facilité la propension à accroitre les liens sociaux entre les individus grâce aux émotions et a en particulier débouché sur la famille nucléaire. L’apparition de celle-ci s’explique en termes d’accroissement de l’aptitude5 de l’espèce, ou autrement dit de bénéfices accrus pour la survie et la reproduction des humains. Dans le même ordre d’idée, l’émergence du langage et de la culture ont par ailleurs rendu possible une meilleure coopération entre les humains, d’où un bénéfice en termes de survie. Abrutyn et Turner soulignent l’idée importante selon laquelle la présence du langage et de la culture sont des conditions de possibilité de l’évolution institutionnelle postérieure.

4Les pressions sélectives dans le sens d’une régulation, du contrôle et de la coordination parmi les acteurs d’une société permettent d’expliquer ensuite l’apparition de la sphère politique. La pression démographique est ici un facteur explicatif clé car elle induit une pression sur les ressources et leur disponibilité. Ce processus prend de l’ampleur lorsque les sociétés plus peuplées font face à divers risques concernant la production, les attaques ou la guerre, un usage insuffisant des ressources ou un manque de ressources. Le commerce avec d’autres sociétés, le changement environnemental ou encore la circonscription par des sociétés voisines sont aussi des éléments explicatifs de l’apparition de la sphère politique. Celle-ci est ainsi liée à la révolution urbaine et correspond aux premières cités-États.

5Par la suite, les sociétés se complexifient et apparaissent plusieurs pressions sélectives au fondement de la religion : la peur, l’anxiété ou les tensions ; la nécessité de renforcer les normes sociales, les codes culturels ; celle d’un accroissement de la régulation et de la reproduction (biologique et socioculturelle) ; ou encore celle de légitimer des inégalités. C’est durant le premier millénaire avant notre ère que la religion s’est affirmée.

6Les deux auteurs traitent ensuite de l’autonomisation de la sphère économique vis-à-vis des autres sphères déjà présentées et mentionnent l’idée de Marx concernant l’importance de la base matérielle des sociétés, soit l’idée que les sociétés humaines doivent d’abord et avant tout faire face à un impératif : produire leurs moyens de subsistance. Abrutyn et Turner divergent de Marx sur ce point : selon eux, l’économie a longtemps été encastrée dans la parenté, la politique et la religion, aussi n’était-elle pas une sphère institutionnelle autonome. La production a dû croitre à un moment donné en vertu de l’accroissement de la population, qui a agi comme pression sélective. L’apparition des surplus est indissociable du rôle joué par les progrès technologiques. Avec la génération de surplus (et d’inégalités), mais aussi de nouveaux mécanismes de distribution des biens et des ressources, l’économie commence à avoir un impact sur les sociétés et sur les autres sphères institutionnelles. L’importance de la sphère économique va de pair avec l’affirmation du rôle clé joué par la monnaie, qui dynamise les marchés.

7Les sociétés ont donc connu une progressive complexification, qui a elle-même généré des pressions sélectives expliquant l’apparition du droit. Celle-ci se déroule plus lentement que les autres sphères institutionnelles, et permet de surmonter différentes problématiques résultant de la différenciation institutionnelle des sociétés telles que le contrôle, la coordination ou encore l’intégration entre les différentes sphères institutionnelles : les quatre sphères institutionnelles précédentes sont en effet intégrées par le droit, qui agit comme force intégratrice externe. La réforme grégorienne du XIe siècle a en particulier conduit à l’indépendance du clergé par rapport aux pouvoirs séculiers et s’avère historiquement importante pour rendre compte de l’autonomisation du droit en Europe. C’est grâce à ce dernier que l’Église s’affirme face aux pouvoirs temporels.

  • 6 Voir notamment Cosandey David, Le Secret de l’Occident, Paris, Flammarion, [1997] 2008.

8Le dernier quart du livre traite plus précisément de l’évolution institutionnelle au seuil de la modernité, soit au XVIIIe siècle. En effet, les positions défendues par les auteurs les conduisent à défendre une thèse qui leur est propre, à savoir que la modernité est sur le point d’apparaitre lorsque la politique, l’économie et le droit sont autonomes et interagissent. Pour rendre compte de cet aspect, Abrutyn et Turner attirent l’attention sur le rôle essentiel joué par la chute de Rome dans l’histoire européenne. Pour eux, cet évènement a ouvert la voie à l’autonomisation de la religion (Église catholique) et du droit. L’importance de la fragmentation de l’Europe est également mise en lumière. L’histoire du continent est intimement liée à la présence de nombreuses entités politiques rivales, avec pour conséquence l’impossibilité de surmonter durablement les divisions en question6. La place préalable donnée à la politique, à l’économie et au droit comme sphères institutionnelles a ensuite permis aux États-nations de s’affirmer pour ensuite déboucher sur le capitalisme.

  • 7 Les deux auteurs sont bien sûr aussi conscients des défauts des sociétés modernes.
  • 8 Maryanski Alexandra, Turner Jonathan H., The Social Cage: Human Nature and the Evolution of Society(...)

9Les sociétés modernes capitalistes donnent lieu à un jugement nuancé, globalement positif7, sur la base d’une comparaison avec des sociétés passées, en particulier les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Se basant sur la primatologie et sur le travail antérieur de Turner8, les auteurs soutiennent qu’il y a chez l’humain des tendances comportementales évoluées attachées à la défense de l’autonomie individuelle. À cet égard, contrairement aux sociétés horticoles et agraires, socialement plus répressives, les sociétés modernes et les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont un point commun car elles sont plus en phase avec ce legs de l’évolution.

10Un chapitre par ailleurs aborde la question de la stratification. Abrutyn et Turner s’inscrivent dans une perspective fonctionnaliste, qu’ils complètent par la dimension évolutionnaire. Cela dit, le côté fonctionnel des institutions (l’idée que les institutions remplissent une fonction et sont bien adaptées pour faire face aux contraintes posées par l’environnement) est amendé car ils défendent l’idée importante selon laquelle les inégalités et la stratification sociale augmentent les pressions sélectives pesant sur les différents domaines institutionnels. Autrement dit, les forces qui œuvrent à la conservation des sociétés, au premier abord bien adaptées pour faire face aux contraintes de l’environnement, génèrent elles-mêmes des pressions sélectives qui contribuent au changement. Il semble donc possible de combiner une approche fonctionnaliste qui intègre pertinemment le conflit et plus largement le changement social.

  • 9 Celle-ci permet notamment de prendre en compte la trajectoire singulière de certaines sociétés. Par (...)
  • 10 Aussi, Johnson Allen W., Earle Timothy, The Evolution of Human Societies: From Foraging Group to Ag (...)

11Cet ouvrage érudit se révèle très stimulant et se démarque de travaux qui traitent plus classiquement de l’évolution des sociétés, avec la succession bien connue : sociétés de chasseurs-cueilleurs ; sociétés horticoles ; sociétés agraires ; sociétés industrielles9. Les auteurs reconnaissent la pertinence de ces approches en termes de stades, qui, malgré leur schématisme, demeurent compatibles avec l’idée d’évolution multilinéaire10. La perspective évolutionnaire s’en distingue néanmoins, en mobilisant de façon féconde l’idée de pressions sélectives, dont les conséquences permettent de rendre compte de l’évolution institutionnelle des sociétés humaines.

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Notes

1 La notion de « sphère institutionnelle » est plus large que celle d’institution. Par exemple, la sphère économique est plus large que le simple marché.

2 Voir aussi Turner Jonathan H., Machalek Richard S., The New Evolutionary Sociology: Recent and Revitalized Theoretical and Methodological Approaches, New York, Routledge, 2018.

3 Van Parijs Philippe, Evolutionary Explanation in the Social Sciences: An Emerging Paradigm, Totowa, Rowman & Littlefield Publishers, 1981, p. 51-52.

4 Qui correspondent à des traits apparents, par opposition au génotype.

5 Le terme original est « fitness », une notion au centre de la logique évolutionnaire. Voir par exemple Sober Elliott, The Nature of Selection: Evolutionary Theory in Philosophical Focus, Chicago, University of Chicago Press [1984] 1993 ; Mayr Ernst, What Evolution Is: From Theory to Fact, Londres, W&N, 2002.

6 Voir notamment Cosandey David, Le Secret de l’Occident, Paris, Flammarion, [1997] 2008.

7 Les deux auteurs sont bien sûr aussi conscients des défauts des sociétés modernes.

8 Maryanski Alexandra, Turner Jonathan H., The Social Cage: Human Nature and the Evolution of Society, Stanford, Stanford University Press, 1993.

9 Celle-ci permet notamment de prendre en compte la trajectoire singulière de certaines sociétés. Par exemple, Nolan Patrick, Lenski Gerhard, Human Societies: an introduction to macrosociology, Boulder, Paradigm Publishers, 2005.

10 Aussi, Johnson Allen W., Earle Timothy, The Evolution of Human Societies: From Foraging Group to Agrarian State, Stanford, Stanford University Press, 2000.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Alexandre Tawil, « Seth Abrutyn, Jonathan Turner, The First Institutional Spheres in Human Societies. Evolution and Adaptations from Foraging to the Threshold of Modernity », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 janvier 2024, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63441 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63441

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Rédacteur

Alexandre Tawil

Agrégé de SES, doctorant en économie à l’université Reims Champagne-Ardenne, et à l’université de Grenoble. Sa thèse concerne l’institutionnalisme et traite de l’évolution en sciences sociales, dans une perspective pluridisciplinaire.

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