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Pierre Cahuc, Jérémy Hervelin, Quelles politiques de l’emploi pour les jeunes ?

Lisa Wacogne-Triplet
Quelles politiques de l'emploi pour les jeunes ?
Pierre Cahuc, Jérémy Hervelin, Quelles politiques de l'emploi pour les jeunes ?, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Sécuriser l'emploi », 2023, 180 p., ISBN : 978-2-7246-4095-3.
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Texte intégral

  • 1 Au sens du Bureau international du travail (BIT), chiffres fournis par l’Insee, enquête Emploi.
  • 2 Pour une définition des « politiques de l’emploi » ainsi que des termes « actives » et « passives » (...)

1Au troisième trimestre 2023, le taux de chômage des 15-24 ans atteint 17,6 %1 en France, contre 7,4 % pour la population des 15-64 ans. Comme Pierre Cahuc et Jérémy Hervelin l’explicitent dans leur introduction, la comparaison du ratio français entre le taux de chômage des jeunes et celui des adultes laisse à penser qu’il existe des difficultés d’accès à l’emploi spécifiques aux jeunes (p. 10-12). L’insertion professionnelle des jeunes a pourtant connu une longue histoire de mesures et dispositifs divers ayant vocation à l’améliorer. Parmi les exemples récents, on pourra notamment citer l’initiative gouvernementale 1jeune1solution, ou encore la réforme de la voie professionnelle mise en œuvre en 2023. La France fait néanmoins encore face aujourd’hui à un taux de chômage des jeunes élevé, en particulier parmi les moins qualifié·es, souvent issu·es de milieux modestes. Comment expliquer cet échec malgré les efforts déployés par les gouvernements successifs ? D’après les connaissances actuelles, quels sont les leviers les plus efficaces pour améliorer le taux d’emploi chez les jeunes ? En moins de deux cents pages, les deux économistes dressent un panorama des principaux axes des politiques de l’emploi françaises à destination des jeunes. L’ouvrage est organisé en deux parties : la première traite des politiques actives2 ciblées sur les jeunes hors du système éducatif, la seconde porte sur les politiques centrées sur ce dernier.

  • 3 Les PEC (Parcours emploi compétences) ont succédé aux CUI-CAE (Contrat unique d’insertion – Contrat (...)
  • 4 L’efficacité d’un contrat aidé est entendue ici comme l’obtention plus fréquente d’un emploi non ai (...)
  • 5 Terme désignant les jeunes n’étant ni en emploi, ni en études, ni en formation (de l’anglais Not in (...)

2Les auteurs dégagent plusieurs axes communs à ces politiques actives, à savoir l’aide à la recherche d’emploi ou encore les contrats aidés, ces derniers désignant une catégorie de dispositifs très nombreux, tels que les contrats PEC ou les CUI-CIE3. On peut notamment retenir de ces politiques actives l’impact de la « qualité » des conseiller·ères, c’est-à-dire de leur expérience, de la fréquence de contact avec le ou la jeune accompagné·e, ou encore de leurs caractéristiques sociodémographiques, dans l’efficacité des dispositifs déployés pour les publics éloignés de l’emploi. Cet effet positif sur les bénéficiaires de l’aide à la recherche d’emploi est néanmoins contrebalancé par les effets d’éviction sur les non-bénéficiaires. Les contrats aidés ont de multiples objectifs : éviter l’exclusion sociale, favoriser la confiance en soi, permettre l’acquisition de compétences dites « transférables » via la formation et l’expérience, améliorer la socialisation des jeunes aux codes professionnels, ou encore agir rapidement sur le taux de chômage en période électorale. Si la majorité des évaluations existantes concluent à une plus grande efficacité4 des contrats aidés dans le secteur marchand que dans le secteur non-marchand, les auteurs soulignent que cette différence peut être attribuée à de multiples facteurs, notamment la non-prise en compte dans ces études du type de compétences acquises lors de l’expérience professionnelle. De plus, d’autres finalités de ces dispositifs, comme l’amélioration de la confiance en soi, ne sont pas évaluées par ce type d’études. Ces éléments rendent par conséquent difficile une comparaison stricte entre les secteurs marchand et non-marchand. Un autre chapitre s’intéresse en particulier à la formation des NEET5, en mettant notamment en relief les difficultés rencontrées par ce public et l’effet incertain des mesures prises. Ce sont avant tout les dispositifs prévoyant des formations longues qui semblent les plus efficaces, bien qu’ils se révèlent très coûteux.

3C’est la seconde partie de l’ouvrage qui constitue le noyau dur des propositions des deux économistes. Dans cette partie qui se focalise sur le système éducatif, les auteurs retracent tour à tour l’offre de formation, les spécificités de la formation en alternance, ainsi que les questions de l’orientation et de l’insertion professionnelle. Ils soulignent les particularités du système français mais également le manque de données sur le futur des sortant·es des cursus professionnel et général. Parmi les nombreux résultats présentés, citons la grande amplitude des débouchés professionnels en fonction de la spécialité du titre obtenu, ou encore un « effet de l’établissement » pouvant résulter de divers facteurs : « différences de niveau des élèves, de qualité des enseignants, des équipes de directions d’établissements, des conseillers d’orientation, d’adaptation des programmes, de dynamisme du marché local du travail […] » (p. 109). En comparant la voie professionnelle et l’apprentissage, les auteurs rappellent la meilleure insertion des apprenti·es, possiblement due à une meilleure adaptation de l’offre de formation permise par la participation de l’entreprise employeuse. Ils relativisent néanmoins ce résultat. D’une part, l’efficacité de l’apprentissage reposerait en partie sur le maintien des apprenti·es dans leur entreprise de formation, ce qui pose la question de la transférabilité et de la valorisation de leurs compétences au sein d’autres entreprises que celles dans lesquelles ils et elles ont été formé·es. D’autre part, les performances de l’apprentissage, tout comme la voie professionnelle, se révèlent dépendantes de la spécialité et de l’établissement de formation. Le choix de la formation cache néanmoins de profondes asymétries d’informations entre les élèves vis-à-vis des débouchés possibles et du rapport coût/bénéfice de la formation en question. Les auteurs suggèrent que ces biais pourraient être réduits par un accompagnement de qualité de la part des conseiller·ères d’orientation, comme cela a été démontré dans le cas états-unien.

  • 6 La segmentation du marché du travail et le coût des emplois peu qualifiés ne sont pas développés da (...)

4Prenant soin tout au long de l’ouvrage de comparer et inclure des mesures déployées par d’autres pays, les auteurs concluent sur trois recommandations : travailler à la réduction des difficultés d’accès à l’emploi dues à « la segmentation du marché du travail entre emplois stables et instables et du coût des emplois peu qualifiés » (p. 170)6, repenser le système éducatif dans le sens d’une meilleure orientation des jeunes, et enfin améliorer la coopération entre le service public de l’emploi et le système d’enseignement professionnel. Les auteurs insistent sur l’intérêt de recourir à des données longitudinales fines pour orienter les élèves, mais aussi pour saisir et évaluer les effets des politiques sur les trajectoires scolaires et professionnelles des jeunes, tout en prenant en compte la qualité des emplois décrochés. Parmi les apports de ce travail, on peut souligner le regard critique des auteurs sur les évaluations des politiques françaises et étrangères qu’ils citent, ce qui permet d’apprécier les forces et faiblesses de ces études, tout comme les qualités pédagogiques des deux économistes lorsqu’il s’agit de présenter les méthodologies de ces évaluations. Ceux et celles qui travaillent sur des données quantitatives seront sans doute intéressé·es par ce dernier élément, de même que par les quelques remarques des auteurs sur les bases de données récentes vis-à-vis du devenir des sortant·es du système éducatif. On retiendra notamment à ce propos les possibilités offertes par celle d’InserJeunes, même si elle ne se révèle pas exempte de défauts (p. 114).

  • 7 Par exemple : Marie Duru-Bellat, « Les choix d’orientation : des conditionnements sociaux à l’antic (...)

5L’ouvrage de Pierre Cahuc et Jérémy Hervelin n’a pas pour but de retracer une chronologie exhaustive des diverses politiques de l’emploi ciblées sur les jeunes et de leurs contextes d’émergence. Il présente plutôt l’intérêt majeur d’exposer, dans un format court et accessible, un résumé des connaissances en sciences économiques concernant leur efficacité. Chaque lecteur·trice intéressé·e par une catégorie de mesures ou un des axes principaux de l’ouvrage pourra par ailleurs se référer à la vaste bibliographie y figurant. Les sociologues pourront néanmoins regretter l’absence de références sociologiques sur les processus d’orientation des élèves au sein du cursus scolaire7.

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Notes

1 Au sens du Bureau international du travail (BIT), chiffres fournis par l’Insee, enquête Emploi.

2 Pour une définition des « politiques de l’emploi » ainsi que des termes « actives » et « passives », voir Christine Ehrel, Les politiques de l’emploi, Paris, Presses universitaires de France, 2020.

3 Les PEC (Parcours emploi compétences) ont succédé aux CUI-CAE (Contrat unique d’insertion – Contrat d’accompagnement dans l’emploi) en tant que contrats aidés dans le secteur non marchand. Les CUI-CIE représentent quant à eux les contrats aidés dans le secteur marchand.

4 L’efficacité d’un contrat aidé est entendue ici comme l’obtention plus fréquente d’un emploi non aidé à la suite de ce contrat, par rapport à d’autres jeunes au profil similaire n’ayant pas eu accès à ces dispositifs.

5 Terme désignant les jeunes n’étant ni en emploi, ni en études, ni en formation (de l’anglais Not in Education, Employment or Training).

6 La segmentation du marché du travail et le coût des emplois peu qualifiés ne sont pas développés dans cet écrit. Ces deux éléments portent effectivement davantage sur le fonctionnement global du marché du travail, or l’ouvrage de Pierre Cahuc et Jérémy Hervelin a pour but de traiter des difficultés spécifiques des jeunes vis-à-vis de l’accès à l’emploi, et des leviers permettant de les réduire.

7 Par exemple : Marie Duru-Bellat, « Les choix d’orientation : des conditionnements sociaux à l’anticipation de l’avenir », in Yannick Lemel, Bernard Roudet (dir.), Filles et garçons jusqu’à l’adolescence. Socialisations différentielles, Paris, L’Harmattan, 1999, p. 117-150 ; Joanie Cayouette-Remblière, « Les classes populaires face à l’impératif scolaire. Orienter les choix dans un contexte de scolarisation totale », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 205, n° 5, 2014, p. 58-71.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lisa Wacogne-Triplet, « Pierre Cahuc, Jérémy Hervelin, Quelles politiques de l’emploi pour les jeunes ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 janvier 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63246 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63246

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Rédacteur

Lisa Wacogne-Triplet

Doctorante en sociologie à l’Université de Lille, membre du laboratoire Clersé (UMR 8019).

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Droits d’auteur

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