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Dominique Cardon, Sylvain Parasie, Donato Ricci (dir.), Atlas du numérique

Thomas Michaud
Atlas du numérique
Dominique Cardon, Sylvain Parasie, Donato Ricci (dir.), Atlas du numérique, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2023, 127 p., ISBN : 978-2-7246-4150-9.
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Texte intégral

1Ce livre traite des technologies de l’information et de la communication (TIC) sous un angle à la fois technique, philosophique et sociologique. Il aborde notamment l’histoire d’Internet à travers une succession de doubles pages thématiques richement illustrées par les schémas et dessins de l’Atelier de cartographie de Sciences Po. Quatre grandes thématiques sont traitées à travers une dizaine de sous-catégories. La première aborde la conquête du numérique, sous un angle historique. La deuxième traite de la société numérique. Puis, l’ouvrage se polarise sur les transitions du monde sous l’impact de ces innovations. Enfin, la gouvernance des TIC fait l’objet de la dernière partie.

2Les auteurs rappellent en introduction qu’Internet véhicule de nombreux mythes, notamment celui de l’avènement d’une société plus transparente. D’autres représentations construisent l’image d’une humanité manipulée par les algorithmes, asservie par l’intelligence artificielle et victime d’une addiction aux réseaux sociaux. Ces récits méritent d’être décodés et confrontés à la réalité statistique. Le recours à l’expertise de Dominique Cardon, Sylvain Parasie et Donato Ricci permet de donner aux lecteurs les clés de compréhension de l’évolution d’un univers numérique en pleine expansion et aux conséquences multiples sur la vie des individus.

3Un rapide historique rappelle la chronologie d’Internet, évoquant notamment l’existence préalable du Minitel. Contrairement à ce dernier, qui avait émergé du monde des télécoms, Internet vient de celui de l’informatique, les premiers ordinateurs ayant été connectés dans le projet Arpanet (Advanced Research Projects Agency Network). Personne n’imaginait à l’époque l’ampleur qu’allait prendre cette innovation, véritable révolution planétaire. Cet aspect global ne doit pas faire oublier que les routes et flux d’Internet se déploient à travers le monde de manière très inégalitaire, créant des zones mieux connectées que d’autres au réseau des réseaux. Dès les années 1970, la taille des machines a diminué, démocratisant l’accès à ces technologies, mais en 2020, seuls 45 % des habitants d’Asie et 29 % de ceux d’Afrique avaient accès à Internet. Le livre aborde aussi Internet et les TIC sous l’angle culturel. En effet, c’est en partie la culture hacker est à l’origine de l’esprit d’Internet. Le terme, tiré de l’anglais hack, signifiant détourner, manipuler, et désigne des individus maitrisant le fonctionnement de ces machines, obscur pour le commun des mortels. Il a donné naissance à l’expression hacktivisme, désignant des individus qui, comme Aaron Swartz, ont œuvré pour la liberté d’expression dans le cyberespace, bien que leurs activités soient parfois assimilées à de la cybercriminalité par la justice. Aaron Swartz, hacker surdoué, a ainsi mis fin à ses jours en 2013 à seulement 27 ans, après avoir été condamné à une peine de prison pour avoir téléchargé un grand nombre d’articles scientifiques de la plateforme JSTOR depuis le campus du MIT de Boston. Les développeurs open source et les adeptes de l’éthique hacker s’engagent par ailleurs dans l’activité numérique par intérêt personnel, pensant que leur passion pour les TIC et leur œuvre désintéressée leur profiteront indirectement.

  • 1 La dataification consiste à transformer de nombreux aspects de la vie des individus en données util (...)

4Sur un autre plan, un grand nombre de personnes travaillent directement pour l’économie numérique (800 000 personnes en France en 2017, soit 3 % de la population). Ces nombreuses activités sont régulièrement associées à l’accumulation de données. Toutefois, les auteurs émettent un doute sur l’intérêt de ce qu’ils nomment la « dataification »1. Ce processus permet en effet la surveillance et le ciblage des consommateurs, aussi s’avère-t-elle particulièrement fréquente dans le marketing. Toutefois, « le rêve d’une forme supérieure d’intelligence qui donnerait accès à ses connaissances autrefois hors d’atteinte se heurte à la qualité souvent médiocre des données recueillies et au risque d’établir des corrélations statistiques qui n’ont pas forcément de sens » (p. 28).

  • 2 L’IA symbolique repose sur la manipulation de symboles et de règles logiques pour résoudre des prob (...)

5L’ouvrage s’intéresse aussi à l’histoire de l’intelligence artificielle, soulignant que depuis 2011, la technique des réseaux de neurones se développe et se complexifie. Cette complexification résulte notamment du passage d’une IA « connexionniste » à un IA « symbolique »2. Les discours qui ont accompagné le développement de l’IA sont ambivalents, tantôt enthousiastes, tantôt qualifiés d’« hivers de l’IA » pour désigner des attentes déçues et celles, revues à la baisse, d’une telle innovation. L’imaginaire qui l’entoure est fortement empreint de science-fiction. Il est relayé par un autre discours critique, relevant les dangers pour l’éducation et la santé des technologies déployées dans les environnements quotidiens tels que les applications mobiles, les enceintes connectées ou les algorithmes du web.

6Les auteurs rappellent que la plupart des utilisateurs de ces technologies résident dans les pays riches, où les catégories défavorisées ont d’ailleurs un accès dégradé aux réseaux numériques. À ces inégalités s’ajoutent de flagrantes inégalités de genre, les utilisatrices de plateformes comme YouTube ou Twitch étant systématiquement moins visibles que leurs homologues masculins. L’âge joue aussi un rôle dans l’accès aux réseaux, les plus jeunes étant bien plus actifs que leurs ainés. Par ailleurs, le secteur du numérique peut aussi être critiqué pour un travers écologique, puisqu’il contribuait à 3,5 % des émissions de gaz à effets de serre en 2019. Ainsi, il ne s’agit pas de technologies « propres », contrairement à ce qu’avaient imaginé les pionniers : la révolution numérique puise abondamment dans les ressources terrestres, par exemple du silicium, de l’arsenic, du lithium ou de l’ytterbium. Elle contribue surtout au développement de la technosphère – concept élaboré par le géologue et ingénieur américain Peter Haff – qui altère les conditions d’habitabilité de la planète.

7Dans un autre chapitre, les auteurs notent un « effet Matthieu » des technologies numériques, se caractérisant par le petit nombre d’individus à l’origine de la vaste majorité des contributions. L’attention se porte aussi sur très peu d’entre elles. Le nom de ce phénomène fait référence à l’Évangile de Saint Matthieu : « Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a ». Les auteurs rappellent que « l’expression est utilisée en sociologie et en psychologie pour désigner un phénomène par lequel les personnes déjà avantagées sont encore plus susceptibles de l’être (et d’accroitre ainsi leur hégémonie) » (p. 52). Ainsi, la vie sociale sur Internet correspond à celle de la vie réelle, privilégiant l’homophilie des relations. Le rêve des pionniers d’Internet, celui d’un village global, semble donc bien éloigné de la réalité contemporaine.

  • 3 Srnicek Nick, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, London, (...)

8Ainsi, l’émergence d’Internet correspond à une nouvelle forme de capitalisme, avec une tendance au monopole, à la surveillance des travailleurs et à la division du travail. Dominé par les multinationales comme les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), ce système économique repose notamment sur l’existence de plateformes qui jouent un rôle central dans de nombreux secteurs. Après avoir été très innovants, ces géants ont eu tendance à freiner l’innovation en profitant de leur position de force pour racheter très rapidement les jeunes concurrents. L’économie a bouleversé le monde du travail, automatisant certaines tâches et permettant d’accéder à des activités plus créatives. De même, de nouvelles activités mal rémunérées, réalisées par des « travailleurs du clic », se sont répandues, particulièrement dans les pays les plus pauvres. Dans les territoires plus riches, Internet a permis le développement de services comme Uber, court-circuitant les intermédiaires traditionnels entre l’offre et la demande. L’automatisation du travail pourrait aussi être favorisée par ces tendances. Des auteurs comme Nick Srnicek et Alex Williams dans Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work3 incitent à imaginer un avenir meilleur dans lequel les humains ne seraient plus forcés d’être des travailleurs, la production et la distribution étant démocratiquement déléguées à une infrastructure automatisée.

  • 4 La sousveillance désigne la surveillance par les individus ordinaires des groupes ayant un pouvoir (...)

9La dernière partie du livre s’intéresse à la gouvernance d’Internet. Partant du constat que l’utopie des pionniers prenait racine dans la contre-culture américaine des années 1960, Cardon, Parasie et Ricci rappellent que l’informatique s’opposait au contrôle des individus par les bureaucraties. Toutefois, les États disposent d’un pouvoir considérable sur cette technologie et le contrôle étatique et commercial des réseaux soulève des réflexions éthiques sur les enjeux relatifs au respect des libertés publiques. À travers une illustration très complète sur la censure progressive des voix indépendantes sur l’Internet russe entre 2012 et 2023, l’ouvrage montre qu’Internet peut aussi bien être un formidable outil d’émancipation qu’un moyen de museler l’opposition dans les régimes autoritaires. Ainsi, en 2019, l’État russe a testé avec succès la déconnexion de son réseau de l’Internet mondial, annonçant la création d’un « Internet souverain », dit RuNet. La répression via Internet s’est particulièrement répandue depuis le début de la guerre en Ukraine en février 2022. La surveillance des individus est relayée par la « sousveillance »4, plus insidieuse, immatérielle et omniprésente, renforcée par les interconnexions entre individus.

10Ainsi, cet ouvrage particulièrement riche et stimulant révèle les aspects positifs et négatifs d’Internet, de l’intelligence artificielle, et des technologies numériques en général. Faisant souvent référence aux utopies des fondateurs de ces innovations majeures, il invite le lecteur à s’interroger sur le sens donné au progrès technique, et sur la trajectoire de nos sociétés depuis l’interconnexion croissante entre les individus. Les constats sociologiques sont souvent très pertinents, et le lecteur trouvera dans ce livre une formidable synthèse des connaissances sur les TIC, permettant notamment une réflexion prospective enrichie par une expérience visuelle très percutante, les schémas, diagrammes et dessins éclairant particulièrement bien un texte clair et facile d’accès.

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Notes

1 La dataification consiste à transformer de nombreux aspects de la vie des individus en données utiles à la création de valeur. Le business model des réseaux sociaux repose notamment sur cette pratique.

2 L’IA symbolique repose sur la manipulation de symboles et de règles logiques pour résoudre des problèmes alors que l’IA connexionniste s’appuie sur des modèles inspirés du fonctionnement neuronal et apprend à partir de données.

3 Srnicek Nick, Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, London, Verso Books, 2015.

4 La sousveillance désigne la surveillance par les individus ordinaires des groupes ayant un pouvoir sur la société, comme les gouvernements ou les entreprises.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas Michaud, « Dominique Cardon, Sylvain Parasie, Donato Ricci (dir.), Atlas du numérique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 04 janvier 2024, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63241 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63241

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Rédacteur

Thomas Michaud

Chercheur associé au laboratoire ISI/Lab RII, Université du littoral, Côte d’Opale. Docteur en sciences de gestion et MBA, il est spécialisé dans l’étude de l’influence de la science-fiction sur les processus d’innovation technologique, et notamment sur le secteur de la réalité virtuelle.

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