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Thomas Angeletti, L’invention de l’économie française

Corinne Delmas
L'invention de l'économie française
Thomas Angeletti, L'invention de l'économie française, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Académique », 2023, 258 p., ISBN : 978-2-7246-4115-8.
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Texte intégral

  • 1 Thomas Angeletti, Le laboratoire de la nécessité : économistes, institutions et qualifications de l (...)

1L’économie constitue une catégorie centrale de notre modernité, selon au moins trois points de vue. Son développement est d’abord associé à l’idée de progrès et à celle d’une direction qui serait donnée aux sociétés depuis le 18e siècle. Il s’agit également d’une discipline scientifique ayant structuré, en France, les sciences sociales. Enfin, lieu privilégié d’intervention de l’État depuis près d’un siècle, elle émerge au cours de la première moitié du 20e siècle comme une catégorie d’action publique. Ce pouvoir de l’économie est au cœur de l’ouvrage, issu d’une thèse en sociologie1, de Thomas Angeletti.

2Il s’agit, souligne l’auteur, d’expliquer comment l’activité des économistes contribue à progressivement constituer l’économie française comme un domaine sur lequel il est possible d’intervenir et d’agir, mais dont les mouvements peuvent également faire l’objet de mesures et de prévisions, comme s’il était muni de forces propres. L’ouvrage montre aussi combien la notion d’économie nationale résulte d’un lent travail d’institutionnalisation entrepris, en France, durant l’entre-deux-guerres, dans l’espoir de redonner une certaine marge de manœuvre à l’État en lui fournissant de nouveaux terrains d’investigation. Thomas Angeletti cible ainsi le rôle joué non seulement par des économistes, mais aussi par des statisticiens, des représentants patronaux et syndicaux et des responsables politiques et administratifs, dans l’accumulation de preuves de l’existence objective d’une entité économique dont on souhaite en particulier mesurer les variations. Toutefois, cet objet primordial d’action publique qu’est l’économie, après avoir servi de cadre privilégié à la planification étatique, va révéler sa force contraignante sur les politiques publiques, et c’est l’un des apports de cet ouvrage que d’interroger ce retournement.

3Thomas Angeletti mobilise des données issues de plusieurs enquêtes par entretiens, archives et observations ethnographiques. Avant de retracer quelques épisodes fondateurs de l’économie française, au cours du 21e siècle, il fait le point, dans le cadre d’un premier chapitre intitulé « L’économie a-t-elle une date de naissance ? », sur les débats historiographiques et théoriques portant sur l’émergence des économies nationales. Ces débats, centraux depuis plus de trente ans dans les sciences sociales, montrent combien les économies nationales sont à l’intersection de questions importantes dans la structuration des sociétés démocratiques et capitalistes modernes : l’autonomisation des sphères de la vie sociale, la commensurabilité des performances économiques des pays à partir de la mesure de leur richesse, le pouvoir accordé aux économistes…

  • 2 Le CNE sera supprimé sous Vichy avant de réapparaître en 1946 puis en 1958 sous le nom de Conseil é (...)

4Entrant dans le vif du sujet, le deuxième chapitre étudie la « descriptibilité » de l’économie, c’est-à-dire comment l’économie a été constituée. Il expose les enquêtes menées dans l’entre-deux-guerres par des économistes, des statisticiens et des hauts fonctionnaires pour attester la réalité de l’économie à l’échelle du territoire français et la nécessité de l’investir pour reprendre en main le pays. Il retrace notamment les tentatives de mesure de l’économie, les propositions planistes d’une politique coordonnée en matière économique et le rôle joué par le Conseil national économique (CNE). Ce dernier, créé en 19252 en conciliant une double logique d’expertise et de représentation, doit être considéré selon l’auteur comme une tentative de mise en forme de l’économie. Le chapitre suivant analyse « précisément comment l’économie française devient un nouveau domaine d’objectivité associé à l’espace national, comment elle est promue sur la scène publique et comment la direction qu’elle doit prendre mobilise toute l’attention politique, [de sorte qu’]un nouveau champ d’expérience politique est désormais ouvert » (p. 79). La sortie de la Seconde Guerre mondiale est marquée par un mouvement international de création des comptabilités nationales, par la distribution des fonds étatsuniens du plan Marshall, par le rôle joué par l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) et enfin par l’érection du revenu national en indicateur central de cette répartition des fonds. L’idée d’une économie arrimée au territoire national se renforce en France, avec l’essor des travaux de comptabilité nationale contribuant à « une autre mise en forme de l’économie française, tout attachée à l’interdépendance des phénomènes économiques et des différents secteurs » (p. 82). Une structure de l’économie est mise en lumière avec la production de tableaux qui s’efforcent d’exprimer la valeur ou « grandeur de l’économie française » (p. 90). Cette mise en place de la comptabilité nationale et d’une logique de quantification, associée à l’émergence de la croissance comme idéologie politique ainsi que du produit intérieur brut (PIB) comme instrument de mesure de la grandeur des nations, suscite des discussions politiques et médiatiques. Le concept d’économie se diffuse donc au-delà des sphères administratives au sein desquels il a été élaboré et soulève une nouvelle inquiétude collective autour de la bonne orientation de l’économie française.

5Après avoir ainsi débuté sur les actions engagées pour faire advenir l’économie comme un domaine d’intervention en tant que tel, l’analyse se poursuit, dans le chapitre 4, sur « la mise en cause ». Les années 1960 y sont présentées comme la « période centrale dans la chosification de l’économie » (p. 22), celle-ci faisant alors l’objet de prévisions dans le cadre de la planification étatique via divers dispositifs. Un premier modèle macro-économique et systémique, qualifié de « physicofinancier » ou plus couramment « FIFI », vise à anticiper les mouvements « spontanés » de l’économie française. Ce modèle est élaboré par une jeune équipe d’économistes du Commissariat général au Plan et de l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE), dont certains entretiennent une proximité avec le marxisme assez développé alors dans la discipline économique, nonobstant une influence académique mesurée. « Toute une partie de ce travail de modélisation consiste à identifier, pas à pas, les “inquiétudes” à résorber » (p. 136). Ce chapitre retrace finalement les mutations de ce modèle, notamment dans le contexte de Mai 68 qui va engendrer des débats sur l’utilisation des méthodes de planification et sur la justesse des instruments de prévision. Par ce « formidable dispositif de mise en forme de l’économie française », les modélisateurs promeuvent une approche rationnelle spécifique de l’action publique et arriment la maîtrise des flux économiques sur l’action de l’État, seule entité à même de leur « résister » et de les « forcer » (p. 151). Le chapitre suivant montre toutefois combien cette conception de l’économie française ne s’impose pas de manière automatique. Loin d’être confinées à des débats d’experts, les prévisions s’inscrivent au cœur des conflits sociaux : elles sont discutées voire récusées par les syndicats ouvriers, et expérimentées par le patronat. L’économie française, ainsi objet de discussions, contraint l’action publique comme elle la motive.

6Formée au sein de l’État, l’économie semble particulièrement contraindre ce dernier et limiter son champ d’action sous l’effet des déséquilibres des années 1970. C’est ce retournement que retrace le chapitre 6, intitulé « la crise de la prévision ». La prévision économique et les modèles se diversifient au sein de l’administration économique, dans un contexte de luttes de concurrence entre grands corps de l’État et services statistiques, mais aussi de montée en force de la filière universitaire dans la formation des économistes. Au cours des décennies 1970 et 1980, la conception de l’économie française se transforme et avec elle celle de l’action publique, sous l’effet de l’homogénéisation de l’expertise économique au sein de l’État, de l’importation de paradigmes nord-américains et du renouvellement générationnel des économistes dans l’enseignement supérieur et la recherche académique. Les ressorts de l’action sont désormais perçus comme relevant non plus des responsables politiques, mais d’une réalité économique objective que les générations précédentes ont contribué à faire exister.

7Cet ouvrage éclaire ainsi le retournement d’une politique économique de l’État en une politique contrainte par l’économie, en questionnant l’émergence et la prégnance de cette entité collective. Ainsi, il rend compte du processus par lequel les phénomènes économiques ont pu apparaître, progressivement, comme des faits naturels et parfois même comme des faits nécessaires et indépassables. Il invite à poursuivre l’analyse à l’heure contemporaine, marquée par le défi climatique, et à interroger la façon dont l’accroissement du rôle de l’économie a contribué à déplacer les formes de légitimité sur lesquelles se fondent les régimes politiques.

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Notes

1 Thomas Angeletti, Le laboratoire de la nécessité : économistes, institutions et qualifications de l'économie, thèse de sociologie, sous la direction de Luc Boltanski, EHESS, 2013.

2 Le CNE sera supprimé sous Vichy avant de réapparaître en 1946 puis en 1958 sous le nom de Conseil économique et social (aujourd’hui Comité économique, social et environnemental).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Corinne Delmas, « Thomas Angeletti, L’invention de l’économie française », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 21 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63229

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Rédacteur

Corinne Delmas

Professeure de sociologie à l’Université Gustave Eiffel, membre du Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS, UMR 8134).

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