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AccueilLireLes comptes rendus2023Pierre Blanc, Géopolitique et Climat

Pierre Blanc, Géopolitique et Climat

Fanny Bourgeau
Géopolitique et climat
Pierre Blanc, Géopolitique et climat, Paris, Les Presses de Sciences Po, 248 p., ISBN : 978-2-7246-4120-2.
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Texte intégral

1Si le changement climatique occupe la presse, les esprits et les discussions, c'est souvent pour rappeler le manque de durabilité de nos modes de consommation. La question de l'influence du climat sur la puissance, des inégalités qu'il provoque est plus rarement soulevée. Or, certaines parties du monde commencent déjà à croiser le « visage brutal » (p. 8) du changement climatique. En 2022, des inondations au Pakistan ont causé des pertes humaines et matérielles catastrophiques, faisant tristement échos aux inondations de 2010. Climat et puissance entretiennent des liens structurants, et ce sont ces liens que Pierre Blanc entend explorer au fil de son argumentaire.

2L'auteur s’intéresse particulièrement aux relations qu’entretient la puissance (dans son ouvrage, il se réfère essentiellement à la puissance étatique, qu’elle relève d’un hard power économique, militaire ou d’un soft power culturel, social) et le climat (autant ses variations que ses stabilisations). Il propose d’analyser comment ces deux composantes agissent l’une sur l’autre, positivement ou négativement. Cet état des lieux lui permet alors de formuler une analyse géopolitique. Comprendre comment le climat agit sur la notion de sécurité, réfléchir scientifiquement aux prospectives de guerres climatiques, définir les perdants et gagnants du changement climatique en cours ; voilà les principaux chantiers de Géopolitique et climat.

3Cette analyse a pour ambition de décrire le monde dans sa globalité en considérant différentes échelles : des situations très localisées, des descriptions intraétatiques et des analyses de régions du monde. Finalement, l’ambition semble être de dresser un tableau le plus exhaustif possible de l’état actuel de puissance ou de vulnérabilité d’un point de vue climatique. Une autre méthode de l'auteur est de reprendre certains discours émis sur le climat (notamment au sujet des guerres de l'eau) et de les confronter à des observations scientifiques. Ainsi, dans une analyse de la guerre civile de 2011 en Syrie, Pierre Blanc relativise son appellation de « guerre de l'eau » en rappelant les causes plus directes qui ont mené au conflit, sans gommer le rôle aggravant de la sécheresse sur la vulnérabilité du territoire.

  • 1 PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR LE DEVELOPPEMENT (PNUD), Rapport sur le développement humain, 1994 (...)

4L’ouvrage est composé de six chapitres. Le premier s’attarde sur les interactions entre climat et puissance. Le deuxième se focalise sur les différents types de régimes politiques et leur propension à lutter contre le changement climatique. L'observation par l’auteur de la timidité des régimes démocratiques à s'engager dans des changements de politique conséquents sur l’énergie, le climat et l’écologie se conclut néanmoins sur une note d'espoir, en soulignant le rôle de l'implication citoyenne dans la transition environnementale. Les régimes populistes vont souvent de pair avec un scepticisme climatique, alors que les régimes autoritaires ont une position plus contrastée, mais limitée quant à leur réelle implication pour le climat. Le troisième chapitre explore la résonance du climat avec le concept de « sécurité humaine »1, et traite de la disponibilité des ressources (alimentaires et en eau) et de conflictualité. Si le concept de sécurité a longtemps été théorisé et perçu comme étroitement lié avec l’absence de conflits militarisés, l’auteur introduit d’autres composantes de la sécurité humaine (sécurité économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, politique, personnelle et communautaire), donnant des outils pour penser la manière dont le climat et ses altérations peuvent atteindre les populations à travers le monde.

5La géopolitique du monde s’articule à la fin du XXe siècle en grande partie autour d’un enjeu d’accès aux ressources, qu’elles soient minières, fossiles, alimentaires, hydrauliques, etc… Ainsi, la tentation est grande de penser certains événements politiques en relation avec des crises climatiques (fragilisation la sécurité alimentaire, de l’accès à l’eau etc.). à l’instar de la crise de 2010-2011 dans les pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient, ou encore de la crise hydrique que connaît actuellement l’Iran, voyant ses principaux cours d’eau s’assécher progressivement. Mais l’auteur réfute l’idée d’une forme de détermination des événements politiques par le climat. Il argumente en faveur d’une analyse de la manière dont « le politique décuple le climatique » (p. 94), expliquant que la manière dont un Etat organise sa gestion des ressources (alimentaires ou hydriques) est l’élément déterminant les crises politiques associées à des pressions climatiques.

6Le chapitre quatre analyse des scénarios de guerre climatique, émettant des réserves quant à ces derniers, l'intensification des événements climatiques se traduisant plutôt par des conflits internes. Le cinquième chapitre identifie des gagnants directs, l'analyse se centrant essentiellement sur la Russie dont l'importance des terres en Arctique vient remanier la disponibilité territoriale. Les perdants directs du changement climatique constituent un « long cortège » (p. 171), constitué essentiellement de pays d'Asie de l'Est et d'Afrique confrontés à des événements climatiques de plus en plus brutaux. La notion d’injustice environnementale peut être convoquée pour décrire la situation des pays les plus touchés, qui sont souvent aussi les moins émetteurs de CO2. Le dernier chapitre s'attache à analyser les issues pour les pays dont l'économie se concentre sur la production d'énergie carbonée, et les opportunités pour les pays producteurs de matériaux nécessaires aux green-tech, c’est-à-dire aux technologies décarbonées (tels le lithium, l’étain et le nickel utilisés dans la production de batteries électroniques)

7Au risque de trahir la nuance et la complexité des analyses réalisées au fil de l'ouvrage, il est possible de définir quelques grandes idées qui ressortent particulièrement de sa lecture. Le sujet du déterminisme environnemental est traité avec toute la finesse nécessaire. L'auteur rappelle et critique certaines thèses expliquant les mœurs d'une société à la lumière du climat. Pour autant, il ne renonce pas à une description critique du rôle du climat dans la puissance, allant même jusqu'à décrypter des corrélations observées entre climat et criminalité. Dans toutes les analyses portant sur la conflictualité, l’intervention du climat est identifiée dans une double temporalité. En effet, en amont, le climat n'est jamais présenté comme cause directe des conflits, mais plutôt comme un facteur aggravant, parfois déclencheur. En aval, le climat peut accentuer la vulnérabilité des pays en conflit, comme les conflits peuvent aggraver la vulnérabilité aux aléas climatiques. Par ailleurs, l’analyse des événements climatiques est toujours distinguée du rôle du changement climatique dans sa globalité. Si des prospections sur ce dernier peuvent être réalisées sur le long terme, assurer qu'un événement climatique précis découle du changement global est un raccourci tentant, mais peu sûr (p. 148 à 153).

8Finalement, cette étude dresse un tableau général de la situation géopolitique à la lumière des enjeux climatiques actuels et passés. Une ouverture est faite à la fin de l'ouvrage sur l'idée de la « puissance de la sobriété », ouvrant des perspectives sur une analyse globale des enjeux climatiques non plus par le prisme de la puissance capitaliste, économique, mais au contraire, rendant compte des liens tissés créant une forme de puissance autre, luttant pour le climat. En effet, le cadre gagnant/perdant montre assez bien les contours, assumés et critiqués, de cette analyse géopolitique essentiellement basée sur un régime de valeur capitaliste. En refermant ce livre, une envie reste de mieux comprendre les enjeux de justice environnementale, d'autant qu'on y lit aussi, parfois, des discours prônant un devoir d'exemplarité des pays les plus puissants (et donc de prolongation de cette puissance par le soft power), alors que ceux-ci restent les principaux responsables de la crise globale climatique et environnementale.

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Notes

1 PROGRAMME DES NATIONS UNIES POUR LE DEVELOPPEMENT (PNUD), Rapport sur le développement humain, 1994.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fanny Bourgeau, « Pierre Blanc, Géopolitique et Climat », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63166

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Rédacteur

Fanny Bourgeau

Étudiante en Géographie et Géomorphologie à l’Université Lyon 2.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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