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Alice Olivier, Se distinguer des femmes. Sociologie des hommes en formations « féminines » de l’enseignement

Victor Vey
Se distinguer des femmes
Alice Olivier, Se distinguer des femmes. Sociologie des hommes en formations « féminines » de l'enseignement supérieur, Paris, La Documentation française, coll. « Etudes & recherche », 2023, 175 p., ISBN : 978-2-11-157667-4.
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Texte intégral

  • 1 Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, Paris, (...)

1Cet ouvrage d’Alice Olivier, issu de sa thèse de doctorat en sociologie, restitue une enquête auprès d’hommes inscrits dans deux formations de l’enseignement supérieur où les femmes sont très largement majoritaires, la maïeutique et l’assistance en travail social. Si le livre porte principalement sur les ressorts de l’orientation socialement improbable de ces hommes ainsi que « leurs expériences concrètes une fois en formation » (p. 10), il a pour objectif d’étudier la reproduction des principes de l’ordre de genre dans des situations où les hommes sont (très) minoritaires, et ce avec une attention toute particulière à la pluralité autant inter- qu’intra-individuelle des masculinités. Pour ce faire, l’autrice s’appuie sur les outils de la sociologie dispositionnaliste portée notamment par Bernard Lahire1 et sur une enquête « multiméthode » (p. 16) qu’elle a menée entre 2013 et 2018. Le matériau, riche, comprend des entretiens avec 58 étudiants, 28 étudiantes et 35 enseignant·es et encadrant·es de stage, des observations en formation (dans les établissements et parfois sur les lieux de stage), et des documents écrits ou iconographiques (sites web et brochures des établissements, etc.). Les résultats de l’enquête sont présentés à travers six chapitres que l’on va suivre ici.

  • 2 C’est-à-dire « caractérisées par un certain équilibre entre socialisations conjuguées au “masculin” (...)

2Les deux premiers chapitres portent sur les déterminants sociaux de l’orientation atypique. L’analyse qu’elle en fait permet surtout à l’autrice d’aboutir à une typologie qui identifie quatre « logiques de l’orientation atypique » (p. 60) et qui articule les dispositions de classe et de genre et les contextes. La première, la « souplesse », est à l’œuvre chez des hommes issus des fractions culturelles des classes moyennes et supérieures qui ont connu des socialisations de genre « plurielles2 » et dont l’orientation est le produit de contraintes contextuelles – résultats décevants au concours de médecine, « sentiment de décalage » (p. 62) avec les valeurs des secteurs dans lesquels ils ont pu étudier ou travailler précédemment. Le choix de l’atypie est alors contraint, mais autorisé par des dispositions de genre plurielles et la « perspective d’un maintien relatif de la position sociale » (p. 63). La deuxième, l’« ouverture », concerne des étudiants qui, du fait d’origines sociales plus modestes et de socialisations souvent « conjuguées “au féminin” » (p. 64), ont vu « de façon relativement précoce la maïeutique ou l’assistance de service social comme des orientations attrayantes » (p. 63) et ont été encouragés par les espoirs de mobilité sociale de leurs parents. La troisième, le « pragmatisme », caractérise des hommes aux origines modestes ayant connu des socialisations de genre conformes et fait l’expérience de la précarité. Ces filières leur apparaissent alors comme une « solution de secours » permettant d’accéder « avant tout à la stabilité professionnelle » (p. 66). La quatrième, la « stratégie », est la logique que l’autrice identifie chez des hommes « majoritairement issus de milieux très favorisés », dont les dispositions de genre sont tout à fait conformes, et qui « misent sur ces filières en espérant rejoindre à court ou moyen terme des positions correspondant davantage à leurs aspirations » (p. 68) – via notamment la passerelle vers médecine pour les sages-femmes ou la promesse d’un accès rapide à des postes à responsabilité dans le travail social. L’intérêt de cette analyse et de cette typologie est double : non seulement elles soulignent l’effet des contextes dans les choix d’orientation atypiques – un facteur relativement négligé jusqu’à présent par rapport aux patrimoines dispositionnels des individus et aux goûts ou préférences qu’ils déterminent – mais elles montrent aussi, contrairement à ce sur quoi la littérature a insisté, que les choix d’orientation atypiques ne sont pas seulement, ni même majoritairement, le fait d’hommes atypiques – i.e. qui ont connu une socialisation de genre inversée.

3Dans un deuxième temps, Alice Olivier se penche sur les effets socialisateurs que ces formations ont sur les hommes, en étudiant d’abord la socialisation à la pratique professionnelle puis la socialisation par les pair·es. Le chapitre trois est donc consacré à ce que l’apprentissage d’un métier relationnel et féminin fait à ces hommes. Tant en maïeutique qu’en assistance de travail social, les enseignant·es et les encadrant·es de stage attendent d’eux qu’ils s’approprient des qualités féminines comme l’empathie, l’écoute, qui sont réputées centrales dans « l’accompagnement des patientes et des usager·es » (p. 73). En outre, étant donné « le désajustement apparent entre leur sexe et leur profession » (p. 82), la formation les met en situation de « travailler leurs expressions genrées pour être perçus comme des professionnels légitimes » (p. 74). L’analyse des stratégies mises en place pour gérer ce désajustement montre qu’elles ne sont pas à égale portée de tous les étudiants : elles s’appuient en effet sur l’expérience progressivement acquise au cours de la formation et sont surtout favorisées par des dispositions de genre plurielles. Le chapitre suivant porte quant à lui sur les effets que les sociabilités étudiantes, caractérisées par l’entre-soi féminin, ont sur les étudiants hommes. Si leur présence est globalement perçue positivement, il est aussi attendu d’eux qu’ils s’adaptent à cet entre-soi. À ce sujet, l’autrice propose une typologie des différentes manières qu’ils ont de s’adapter ou non, à nouveau en fonction de leurs propriétés sociales. Un premier groupe rassemble des étudiants qui s’intègrent pleinement dans leur promotion mais y occupent une position spécifiquement masculine – de médiateur ou de fédérateur par exemple. Du fait de ressources, notamment culturelles, et de socialisations de genre plurielles, ils « jonglent aisément avec des pratiques de genre variées, adaptées au contexte d’interaction mais qui, dans l’ensemble, les distinguent positivement en tant qu’hommes » (p. 99). Dans le deuxième groupe se trouvent des étudiants qui, du fait de socialisations plutôt inversées, « intègrent volontiers l’entre-soi “féminin” [mais] rejettent l’idée d’y tenir un rôle spécifiquement “masculin” » (p. 100). Il s’agit donc dans ces deux cas d’une « socialisation de renforcement » (p. 99) qui prolonge des dispositions plurielles pour les premiers, des dispositions plus féminines pour les seconds. Les étudiants du troisième groupe, issus de milieux modestes et socialisés avant tout au masculin, connaissent quant à eux une « socialisation de transformation » (p. 101) : initialement peu à l’aise dans cet entre-soi féminin, ils y acquièrent pourtant au fur et à mesure « des dispositions de genre moins uniformément “masculines” » (p. 102). Les étudiants du dernier groupe, caractérisés par des socialisations antérieures très masculines et des origines sociales très favorisées, résistent à l’effet du groupe étudiant : ils s’en tiennent à distance et affirment leur appartenance de sexe, jusqu’à parfois être marginalisés et catégorisés comme « machos » (p. 103). Ainsi, ces formations constituent des contextes qui non seulement favorisent mais aussi valorisent l’acquisition ou le renforcement de dispositions de genre plurielles. Que ce soit dans la pratique professionnelle ou avec leurs pair·es, ce sont les étudiants qui savent « jongler avec le féminin et le masculin » (p. 90) qui « tirent le plus aisément profit de leur présence atypique » (p. 111).

4Les deux derniers chapitres sont consacrés à la reproduction des inégalités de genre dans ces formations. Le cinquième chapitre traite de la survisibilisation à laquelle sont exposés ces rares hommes et aux profits qu’ils en tirent, montrant notamment qu’ils bénéficient d’un traitement privilégié de la part du personnel encadrant. Il éclaire en particulier leur surreprésentation dans « les rôles de représentation étudiante » (p. 120) et ses déterminants. Les causes sont nombreuses mais l’autrice insiste sur « la façon dont [les] spécificités contextuelles s’articulent aux dispositions individuelles » (p. 122), notamment de genre. En effet, ceux qui ont des « dispositions peu genrées ou tournées vers le féminin s’investissement assez peu dans la représentation de groupe » (p. 123) alors que ceux qui ont des dispositions plus masculines le font volontiers et « y voient une opportunité de “masculiniser” leur expérience étudiante en mobilisant des pratiques et des savoir-faire usuellement associés à leur sexe » (ibid.). Le dernier chapitre poursuit l’analyse des privilèges que ces hommes tirent de leur appartenance de sexe en se penchant sur leurs expériences et trajectoires scolaires. S’ils rencontrent, notamment en stage, des situations inconfortables dans lesquelles leur genre est mis en question, celles-ci « empiètent peu sur leur sentiment de légitimité scolaire et professionnelle » (p. 130), alors même qu’ils ont des résultats en moyenne inférieure à ceux des étudiantes. Ils sont en outre plus nombreux qu’elles à se réorienter en cours de formation et plus encore à faire défection avec profit, grâce notamment aux enseignant·es qui anticipent et accompagnent beaucoup plus les réorientations masculines. L’autrice montre enfin que leur insertion professionnelle est largement favorisée, qu’ils bénéficient de « traitements de faveur » (p. 142) en stage et qu’ils sont accompagnés tout au long de leur scolarité de « prédictions » (p. 144) quant à la rapidité de leur insertion ou progression de carrière future.

5L’ouvrage d’Alice Olivier non seulement se distingue par la clarté du style, la précision du matériau empirique et la nuance de la démonstration, mais constitue une précieuse contribution à la sociologie de l’éducation, de la socialisation et surtout du genre. Il montre ainsi que, dans les formations féminines, ceux qui tirent leur épingle du jeu sont les hommes pluriels. Ces formations apparaissent alors comme des régimes de genre spécifiques dans lesquels la masculinité la plus typique n’est pas hégémonique : réticents à s’adapter tant aux normes professionnelles qu’aux normes du groupe étudiant, les étudiants les plus favorisés (notamment économiquement) ou qui ont connu les socialisations de genre les plus conformes y réussissent moins que les autres, y occupent une position relativement marginale et les quittent souvent en cours de route, même si ces défections se font en général par le haut. En maïeutique par exemple, ces « mauvais » étudiants finissent souvent médecins, une position plus valorisée tant en termes de classe (les salaires sont plus élevés, le métier est plus prestigieux, etc.) que de genre (c’est un métier plus masculin). Celles et ceux qui s’intéressent aux recompositions de la domination masculine pourront donc voir avec intérêt dans cet ouvrage des éléments qui montrent que la légitimité et la rentabilité de cette forme de masculinité plurielle restent circonscrites à des zones de l’espace social qui ne sont pas elles-mêmes les plus légitimes ou prestigieuses.

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Notes

1 Bernard Lahire, Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations, Paris, La Découverte, coll. » Laboratoire des sciences sociales », 2013.

2 C’est-à-dire « caractérisées par un certain équilibre entre socialisations conjuguées au “masculin” et au ”féminin” » (p. 56). Cela peut renvoyer au fait d’avoir eu autant des loisirs masculins que féminins ou mixtes, d’avoir une relation privilégiée – et donc de partager beaucoup d’activité – avec la mère, des sœurs ou des groupes d’ami·es mixtes voire très féminisés, etc.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Victor Vey, « Alice Olivier, Se distinguer des femmes. Sociologie des hommes en formations « féminines » de l’enseignement  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 décembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63164

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Rédacteur

Victor Vey

Doctorant en sociologie à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et au Legs (UMR 8238).

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