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Cécile Barth-Rabot, La lecture. Valeur et déterminants d’une pratique

Fabienne Barthélémy
La lecture
Cécile Barth-Rabot, La lecture. Valeur et déterminants d'une pratique, Paris, Armand Colin, coll. « U Lettres », 2023, 317 p., ISBN : 978-2-200-63519-0.
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Texte intégral

1L’ouvrage de Cécile Barth-Rabot propose une analyse riche, originale et stimulante de la lecture, présentée comme socialement située et déterminée. La problématique traitée renvoie ainsi à la pratique de la lecture et au sens qui lui est donné : qu’est-ce qu’être lecteur dans un temps où la lecture est dite « en crise » ? Comment se construit socialement la valeur de la lecture ? À cela, Cécile Barth-Rabot répond, par une argumentation fine et documentée, que la pratique et les choix de lecture renseignent sur l’identité du lecteur et de son médiateur. Se dire lecteur ou se promouvoir comme militant de la lecture, professionnel ou bénévole, dit beaucoup de son propre parcours et de son identité, ou encore de ce pour quoi l’on veut être reconnu.

2Cet ouvrage se structure en quatre parties et dix chapitres. Méthodologiquement, il s’appuie sur trois sources : la relecture de travaux existants (ouvrages et articles de sciences humaines et sociales, analyse qualitative de rapports, sites institutionnels, blogs), la conduite d’une trentaine d’entretiens approfondis menés avec l’aide d’étudiants d’un diplôme universitaire de médiation documentaire, et l’analyse d’une littérature d’autobiographies de lecteurs, rédigée par des bibliothécaires, des chercheurs, des journalistes, des militants ou des hommes politiques.

3Cécile Barth-Rabot propose une analyse de la lecture comme étant à la fois le fruit de déterminations sociologiques (héritées notamment d’un environnement familial doté en « capital » littéraire, selon le vocable de Pierre Bourdieu) et socialement construites par les interactions dont l’enjeu est le livre (car c’est bien la lecture de livres dont il est ici question et non celle de journaux ou d’articles sur un ordinateur ou un téléphone). L’originalité et la singularité de cet ouvrage sont de désacraliser le mythe de la rencontre magique entre un lecteur et un auteur qui, nous dit Cécile Barth-Rabot, « escamote toute la chaîne des intermédiaires et tout le travail de construction de la valeur et de la visibilité » (p. 20) : une rencontre entre un lecteur et un auteur est ainsi le fruit de socialisations infantiles, familiales, scolaires, amicales, déviantes par rapport à ces schèmes, de coordinations et d’agencements qui n’ont rien d’un coup de foudre ou d’un choix individuel. Ce que confirme Cécile Barth-Rabot est donc la nature hautement sociologique de la lecture.

4Nous choisissons de développer ici trois arguments forts autour desquels s’articule cet ouvrage.

5Un premier argument saillant, que l’on pourrait nommer « symbolique » est mis en évidence dans la première partie de l’ouvrage : il se structure autour de l’idée selon laquelle la lecture est érigée en valeur. Le livre est socialement considéré comme un objet sacré, aux multiples vertus. Cécile Barth-Rabot retrace ainsi le processus de sacralisation du livre, aujourd’hui mâtiné de tabous (on ne jette pas un livre, on ne déchire pas un livre). L’ouvrage montre le changement de regard et de croyance portés sur le livre : d’un instrument élitiste associé à la maîtrise de la langue puis à la réussite scolaire, puis objet de démocratisation du savoir sous l’égide des institutions et professionnels de la bibliothèque, et aujourd’hui, imprégné d’une dimension de soin, de compréhension de soi et de sens moral. L’ouvrage mentionne à juste titre l’engouement actuel pour la bibliothérapie, qui s’apparente à une activité professionnelle en expansion (entre spiritualité, développement personnel et littérature) et qui considère à l’instar de la militante Régine Detambel que le livre peut offrir en situation de crise une forme de reconquête de soi et de résistance.

  • 1 Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, Paris, 1979.

6Un deuxième argument « historique » ou « processuel » traverse l’ouvrage de Cécile Barth-Rabot, qui montre que le livre a fait l’objet d’une appropriation progressive par les pouvoirs publics. D’attribut élitiste qui exclut plus qu’il ne rassemble (au début du XIXe siècle), il a été en 2021 promu « grande cause nationale » par le gouvernement, qui a incité les institutions et les professionnels de la lecture à promouvoir la lecture au plan territorial. L’ouvrage retrace ce processus : de l’alphabétisation massive de la population dans la seconde moitié du XIXe siècle via un effort soutenu en faveur de la scolarisation (qui vise moins à émanciper qu’à administrer et contrôler) à la promotion de la lecture dans les années 1970, visant à traiter une crise de la lecture, l’École étant alors pointée comme en difficulté pour donner le goût de la lecture aux élèves. Se déploie alors une rhétorique du plaisir (le devoir du lire par plaisir est alors le moteur essentiel de la pratique) comme caractéristique de la petite bourgeoise nouvelle1. Le devoir de lecture est également progressivement promu par le vaste réseau décentralisé des bibliothèques et de manifestations destinées à la promotion du livre : là encore, la rhétorique développée articule vertu de la lecture et plaisir de lire. Cécile Barth-Rabot souligne que les professionnels des métiers du livre se donnent pour mission de faire émerger et de nourrir une pratique de lecture autonome et libre, mais contribuent à élaborer, par les opérations de classement et de référencement, des normes de légitimités qui renseignent beaucoup sur le capital social des bibliothécaires et qui orientent les lectures (il serait bien vu, voire souhaitable, de lire tel ou tel ouvrage si l’on veut valider les normes érigées).

7Troisième argument, épistémologique : le positionnement comme lecteur est le résultat d’une socialisation et d’un positionnement social. Dit autrement, la lecture est une pratique qui marque une position sociale : la lecture renseigne sur les normes qui ont été intériorisées par le lecteur ; elle touche à l’identité (qui on a été, qui on aspire à être, qui on estime comme légitime) ; elle distingue, elle est faite de hiérarchies implicites (ce qui est considéré comme une lecture légitime ou non) ; elle est « classante, à l’instar des autres pratiques culturelles » (p. 89). Comme le souligne Pierre Bourdieu dans La Distinction (1979), la légitimité vient non seulement de la lecture mais surtout des classements et des préférences établis par ceux qui se positionnent comme « sachants » ou ayant du goût.

  • 2 Pasquier Dominique, « Spectateur de théâtre : l’apprentissage d’un rôle social », Sociologie de l’a (...)

8En conclusion, l’ouvrage est une pierre angulaire des travaux sociologiques donnant à réfléchir quant à une pratique courante, la lecture, hautement sociologique car déterminée et socialement construite. Cet ouvrage nous inspire deux commentaires permettant de prolonger la réflexion. D’une part, quand l’auteur décrit les mécanismes par lesquels le livre est devenu un objet entouré de tabous et sacralisé, cela n’est pas sans rappeler cette autre pratique culturelle – aller au théâtre – ritualisée et régulée par des règles et interdits collectifs puissants, extrêmement bien documentés par la sociologue Dominique Pasquier2. Des ponts avec cette autre pratique culturelle auraient pu être envisagés ; cette comparaison aurait été heuristique. D’autre part, si l’ouvrage de Cécile Barth-Rabot nous permet d’entrer dans les bibliothèques, grâce à ses descriptions très fines, on peut regretter de ne pas rentrer dans la boîte noire des mécanismes politiques, organisationnels et gestionnaires qui essaiment une certaine vision normée du livre. Dit autrement, comment se diffusent concrètement les normes de ce que doit être un lecteur soutenu par les institutions ? Comment les managers et professionnels du livre prennent des décisions organisationnelles qui vont impacter le lecteur, comme la création foisonnante de bibliothèques tiers-lieux, dites alternatives ? Cet aspect aurait pu être davantage développé.

9Au demeurant, cet ouvrage promet une découverte stimulante et riche d’enseignements car il révèle le livre comme un objet de médiations au croisement de déterminants et d’interactions. Médiations car le livre est au cœur d’un système d’interactions (on conseille un livre, on le référence, on le classe, on le choisit selon notre expérience de vie, notre socialisation, etc.) : derrière un livre se cache pléthore d’individus (l’écrivain, le lecteur, le professionnel du livre, le manager d’un lieu culturel, l’homme politique). Le livre porte donc en lui tout un système relationnel. Cet ouvrage permet également d’apprendre beaucoup des professionnels du livre : il invite à conscientiser et informer son propre rapport au livre en décryptant ses déterminants sociologiques, familiaux, idéologiques, qui fondent l’acte de médiation, de transmission. C’est tout cet ensemble qui appuie la légitimité à promouvoir un livre, à le conseiller, à le valoriser. Cette honnêteté de conscientisation des déterminants sociaux de la pratique de promotion du livre est ici instaurée comme valeur de médiation du livre. Car, comme le souligne à juste titre Cécile Barth-Rabot, conseiller un ouvrage dit plus de celui qui recommande que de celui qui reçoit le livre.

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Notes

1 Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Éditions de Minuit, Paris, 1979.

2 Pasquier Dominique, « Spectateur de théâtre : l’apprentissage d’un rôle social », Sociologie de l’art, vol. 25-26, n° 1-2, 2016, p. 177-192.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Fabienne Barthélémy, « Cécile Barth-Rabot, La lecture. Valeur et déterminants d’une pratique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 décembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63138

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Rédacteur

Fabienne Barthélémy

Sociologue du travail, Fabienne Barthélémy est maître de conférences en sociologie à l’Université de Reims Champagne-Ardenne, chercheuse au Cérep, associée au Centre Max Weber, UMR CNRS. Elle est aussi artiste plasticienne diplômée de l’Université Panthéon-Sorbonne et pratique la recherche-création photographique et iconographique.

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