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Éric Dacheux, Comprendre pourquoi on ne se comprend pas

Gilles Pinte
Comprendre pourquoi on ne se comprend pas
Éric Dacheux, Comprendre pourquoi on ne se comprend pas, Paris, CNRS, coll. « Biblis », 2023, 208 p., ISBN : 978-2-271-14530-7.
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Texte intégral

1L’auteur part du principe que la compréhension parfaite et réciproque est rare, que ce soit dans la sphère privée ou professionnelle. En effet, on ne se comprend pas ou jamais tout à fait en toute situation, que ce soit en amour, en amitiés ou dans les sphères administratives, politiques ou professionnelles. C’est à expliquer ce problème que l’auteur dédie cet ouvrage de vulgarisation, qui cependant mobilise le savoir scientifique des sciences de l’information et de la communication.

2Il s’articule autour de trois parties. Une première s’intéresse à l’ambiguïté de la communication. Celle-ci est bien un phénomène social et massif par lequel la société se constitue, mais elle est dans le même temps trop complexe, trop ambivalente, trop incertaine pour que quiconque puisse la maîtriser totalement : « Nous nous comprenons pour vivre ensemble, mais vivre ensemble ne nous permet pas toujours de nous comprendre » (p. 50).

3Une deuxième partie est axée sur l’élaboration du message et sa réception, qui oscille entre une intention floue de l’émetteur du message et une réception créatrice de l’interlocuteur. Ainsi émettre et comprendre un message sont comparés à un parcours d’obstacle pour le locuteur et l’interlocuteur. Il faut, pour le locuteur par exemple, choisir le sens des mots qui en ont plusieurs ou encore choisir le bon médium de communication.

4La dernière partie met l’accent sur le fait que des mondes intérieurs différents cohabitent sur une seule planète et que la communication même génère une incompréhension, dont la principale cause est la différence culturelle liée au fait que nous sommes traversés par des cultures différentes nationales, régionales, religieuses, familiales, sportives, associatives, politiques…

5Nous y avons déjà fait allusion, la communication est ainsi un processus qui ne peut pas être maîtrisé totalement. Tout message montre et cache en même temps. Il est difficile de produire un message compréhensible car les individus qui le produisent et le reçoivent sont à la fois proches et différents les uns des autres. De plus, dans une communication, les récepteurs, lors de l’écoute du message, recréent, reformulent celui-ci à partir de leurs propres histoires de vie. Enfin, si les outils numériques abolissent le temps et l’espace nécessaires à la compréhension réciproque en permettant la connexion entre les personnes, ils ne favorisent pas forcément la communication. Pour l’auteur, « la communication réclame du temps et de l’espace. Or la spécificité des outils numériques est justement de chercher à abolir le temps et l’espace. Ils ne favorisent pas donc pas la communication, ils empêchent son déploiement » (p. 16).

6Pour l’auteur, les sciences de l’information et de la communication peuvent apporter des enseignements pour déconstruire certains clichés de prêt-à-penser communicationnel. Communiquer, ce n’est pas seulement informer, c’est partager une relation. C’est aussi créer une relation sensible par du non verbal et du paraverbal. Communiquer de manière pertinente, c’est encore prendre du temps et construire son espace en étant à la bonne distance et en prenant du recul pour comprendre ce que l’on ne comprend pas. Un des moteurs de la communication est donc aussi l’incompréhension puisqu’en étant des individus uniques, nous interprétons différemment les messages.

7L’intérêt de cet ouvrage est de montrer que le fait d’émettre et de comprendre un message représente un parcours d’obstacles, qui ne permet pas une intercompréhension fluide entre les locuteurs. La communication répond surtout à une problématique de construction de sens, celle-ci n’étant pas seulement une opération cognitive ou logique, puisque nous interprétons en fonction de différents contextes individuels et de différents médias. Le caractère ambivalent de la communication peut s’illustrer par les théories psychologiques ou psychanalytiques : la communication est à la fois le problème (ce qui cause parfois la souffrance) et la solution (ce qui permet de guérir). Ainsi, communiquer, ce n’est pas uniquement s’exprimer. Communiquer, c’est entrer en relation avec un auditoire identifié pour co-construire du sens, sachant que, pour l’auteur, cette relation n’est pas hiérarchisée. Elle est égalitaire et chacun est libre d’entrer dans cette relation.

8Éric Dacheux a pu identifier plusieurs séries d’obstacles à une parfaite communication. La première est liée à la nature même de la communication. C’est un processus actif qui met en jeu nos sens et notre raison, nos émotions et notre rationalité. La communication est aussi polysémique dans la mesure où elle inclut en partie et se différencie partiellement de processus proches avec lesquels on la confond comme la persuasion, la connexion ou l’information. Un autre obstacle tient au fait que la communication n’est pas un processus automatique de transmission et de réception de messages. Ainsi, décoder ce qui est dit, vu ou entendu ne suffit pas, il faut aussi comprendre la manière dont est structuré ce qui est communiqué. Il faut aussi saisir ce qui est suggéré et prendre conscience de ce qui n’est pas dit, de ce qui est caché. Enfin communiquer à un auditoire demande une maîtrise de l’expression qui est souvent hors de portée du fait de la complexité des langages que nous utilisons et qui exige en plus une maîtrise des dispositifs utilisés, comme la rhétorique ou l’utilisation de l’humour.

9Il y a dans l’ouvrage un aller-retour entre des éléments théoriques tirés des sciences du langage et des exemples de communication tirés de la vie quotidienne qui illustrent bien les difficultés, propres au langage, de compréhension d’une communication verbale. Les sciences du langage (la linguistique, la sémiologie, etc.) ont en effet souligné le caractère social intentionnel et évolutif de la communication. De nombreuses théories ont ainsi engendré des définitions scientifiques variées : « un agir qui favorise l’intercompréhension (Jurgen Habermas) ; la co-construction d’une réalité à l’aide d’un système de signes (Rodolphe Ghiglione) ; une idéologie (Serge Proulx), une utopie (Philippe Breton) » (p. 34-35).

10C’est aussi un livre qui pourra intéresser des formateurs ou des enseignants qui s’intéressent à l’esprit critique, aux fake news ou aux processus de visibilisation et d’invisibilisation médiatique. Pour l’auteur, « [l]e média de masse n’est pas un support neutre où s’inscrit une donnée objective. C’est une entreprise qui fait des choix pour donner à voir certains faits, ce qui automatiquement en invisibilise d’autres. Les médias de masse construisent l’information pour proposer un sens à ceux qu’ils pensent être leur public. Pour ce faire ils mettent en avant certains faits et n’en relatent pas d’autres » (p. 76). Toujours selon l’auteur, la médiatisation s’apparente de plus en plus à la diffusion d’un sens que l’on cherche à imposer (on parle d’ailleurs de plus en plus d’influenceurs) alors qu’une communication médiatique, telle qu’on la conçoit dans le journalisme de presse écrite par exemple, réclame un patient travail de co-construction de sens. 

11C’est aussi un livre intéressant dans cette période de conflits géopolitiques et de guerres puisqu’Éric Dacheux présente un point intéressant sur la notion de « commune humanité » : « Sans cette reconnaissance de la commune humanité, pas de communication, pas de compréhension réciproque possible. Quand l’autre n’est plus humain, plus un étranger, mais un être étrange, quand on ne lui reconnaît pas l’égale dignité, quand on lui refuse les qualités de compréhension que l’on prétend avoir, alors toute communication devient impossible, toutes les “ex-communications” et par la suite toutes les “ex-actions” deviennent au contraire possibles » (p. 132).

12C’est un ouvrage qui articule finement des éléments théoriques et des exemples de communication tirés de la vie quotidienne et qui en ce sens correspond bien à la volonté de l’auteur de proposer un ouvrage de vulgarisation. On peut regretter quelques répétitions au sein du texte et la vision assez négative sur les outils numériques intitulée « un remède pire que le mal ». Ce chapitre aurait mérité d’être plus développé, voire plus nuancé, ce qui pourra éventuellement faire l’objet d’un prochain ouvrage du même auteur.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gilles Pinte, « Éric Dacheux, Comprendre pourquoi on ne se comprend pas », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 décembre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63123 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.63123

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Rédacteur

Gilles Pinte

Maître de conférences en sciences de l’éducation et de la formation. Membre du laboratoire PREFICS, Université Bretagne Sud.

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