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Gérard Mauger et Willy Pelletier, Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires ?

Pierrick Tange
Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires ?
Gérard Mauger, Willy Pelletier (dir.), Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires ?, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2023, 352 p., ISBN : 978-2-36512-389-1.
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Texte intégral

  • 1 Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les classes populaires et le FN. Explications de votes, Vu (...)

1Cet ouvrage co-dirigé par Willy Pelletier et Gérard Mauger est une version actualisée et augmentée de celui paru en 2016 aux éditions du Croquant1. Né de l’inquiétude suscitée chez les militants, intellectuels « de gauche » ou chercheurs en sciences sociales par l’ascension du Front National (FN), l’intérêt de ce livre n’a été que renforcé par les résultats des élections présidentielles et législatives de 2022. L’objectif de ce travail est alors de tenter de rendre compte sociologiquement de l’essor du vote pour le Rassemblement National (RN) dans les classes populaires, avec l’idée qu’une meilleure connaissance de ce phénomène permettrait d’aider tout citoyen à en déjouer les mécanismes.

  • 2 Gérard Mauger, « Neutralité axiologique et engagement sociologique », in Repères (III) pour résiste (...)
  • 3 L’ouvrage ayant une portée historique, les deux appellations du parti politique seront utilisées en (...)
  • 4 Daniel Gaxie, « Des penchants vers les ultra-droites », in Annie Collovald et Brigitte Gaïti (dir.) (...)

2Dans la lignée de cette volonté d’éclairage sociologique, Gérard Mauger débute l’ouvrage en soulignant que, si soucieuse soit-elle de « neutralité axiologique », la sociologie est une science politique puisqu’elle porte à des conséquences politiques2. La recherche sociologique permet d’éclairer la pratique politique, ici dans le cas du vote pour le RN. Dans une première partie, Patrick Lehingue tente alors d’invalider quelques idées reçues sur l’électorat du FN3. Il souligne d’abord qu’il n’est pas le « nouveau Parti de la classe ouvrière » (p. 35). En effet, si l’on prend en compte les ouvriers non-inscrits sur les listes électorales et les abstentionnistes, seulement un ouvrier sur sept a voté pour le FN lors des élections régionales de 2015 (p. 42). De ce point de vue, Patrick Lehingue s’inscrit dans le sillage de Daniel Gaxie qui préférait déjà en 2004 la notion de « conglomérat électoral », à savoir un espace de préférences à plusieurs dimensions, à celle d’électorat4. Ce dernier explique d’ailleurs que l’histoire électorale du FN est celle de « conglomérats successifs » rassemblant, le temps d’un scrutin et autour d’une même marque et d’un même leader, des segments sociaux disparates. Dans les fractions inférieures, certains des membres les plus en difficultés peuvent voter FN/RN afin d’envoyer un message d’alerte et d’exaspération aux gouvernants qu’ils jugent insensibles à leur sort. Au contraire, le vote FN/RN de certains membres des catégories supérieures est un message en faveur de politiques conservatrices, plus fermes dans le maintien de l’ordre ou encore plus soucieuses d’alléger les fiscalités, en somme plus libérales en matière économique (p. 99). Pour lui, cette dispersion sociale apparaît comme une faiblesse évidente du RN qui peut donner prise à la lutte. Dans la même perspective, les chapitres de Safia Dahani puis de Guillaume Letourneur viennent contredire la thèse selon laquelle le RN serait un porte-parole des classes populaires. En effet, ces deux textes nous amènent à comprendre comment la composition du parti se fait au désavantage des classes populaires qui sont bien souvent réduites à des rôles minoritaires, confrontées à un « plafond de verre » (p. 304) lié au poids des hiérarchies sociales. Safia Dahani explique en effet que le RN est « un parti très peu populaire tant dans sa structure que dans les logiques de sélection de ceux qui sont appelés à le diriger » (p. 288).

  • 5 Voir à ce sujet Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture d (...)
  • 6 Voir par exemple Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usin (...)

3Cela dit, l’ouvrage se concentre avant tout sur les explications du vote RN, non sans difficultés : les sociologues peuvent alors s’exposer au soupçon de rechercher des « excuses sociologiques » (p. 338) au vote RN5. Pour ce faire, les auteurs s’appuient principalement sur des enquêtes ethnographiques. Ces dernières se concentrent d’abord sur les interprétations banalisées du vote RN, notamment celles qui concernent les prétendues différences géographiques de ce vote. En effet, Violaine Girard explique qu’il n’existe par exemple pas de vote FN unifié dans le périurbain. Les comportements des classes populaires qui y habitent sont fortement diversifiés entre abstention, participation intermittente, vote de façon plus ou moins constante pour les partis de droite ou de gauche, et votes FN. Cependant, le lieu de résidence n’est pas le seul facteur qui permet d’expliquer ces votes. Les enquêtes ethnographiques permettent ainsi d’en identifier d’autres, comme la politisation de longue date à droite ou les transformations du travail, et de mettre en lumière des interprétations alternatives au vote RN. L’existence du conglomérat RN peut par exemple s’expliquer par la désignation des immigrés à la vindicte collective, renversant le clivage social en un clivage racial, et par la dénonciation de ceux qui vivent des aides publiques par ceux qui travaillent dur. Louis Pinto met en exergue combien le conglomérat RN souhaite voir être mise en place une « politique par la morale » (p. 212) permettant de faire prévaloir l’ordre des choses, un ordre social brouillé qui doit être restauré pour permettre aux « braves gens » de retrouver leur rang et leur dignité perdus. Ce « souci de respectabilité » dont parle Gérard Mauger (p. 235) s’illustre dans le chapitre de Romain Pudal, qui a mené une enquête auprès de pompiers de banlieue parisienne. Il tente de résumer leur penchant pour le FN à travers une équation simplifiée qui rappelle leur quête de respectabilité : « des conditions de vie détériorées et précarisées + une offre politique médiocre, raciste et réactionnaire + un mépris de classe de toute une partie des élites de gauche = votes FN » (p. 253). Ces « luttes de concurrence » (p. 189) entre français et immigrés se retrouvent dans les travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux6, dont nous retrouvons des extraits inédits dans ce livre, mais aussi dans l’enquête de Lorenzo Barrault-Stella et Clémentine Berjaud, qui porte sur les significations du vote FN d’un groupe de dix jeunes lycéens de classes populaires vivant en banlieue parisienne (p. 257). L’un de leurs enquêtés, Thomas, raconte de nombreuses altercations routinières, au lycée comme ailleurs, lors desquelles ses amis et lui tentent de « choper des racailles rebeus et renois » (p. 261), car « ils cherchent la merde, ils volent, ils font des tournantes dans les caves, tout le monde sait ça » et lui « n’a pas envie de se laisser faire, ce n’est pas son style » (p. 261). Ces conflits sont sous-tendus par le souci de se distinguer de ces « autres », des populations « en difficulté », issues de l’immigration maghrébine ou d’Afrique noire.

  • 7 Collectif Focale, Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la prési (...)

4En outre, la crise des sociabilités populaires apparait comme une cause assez transversale du vote RN, ce qui s’exprime à travers plusieurs enquêtes de l’ouvrage dans lesquelles les auteurs mêlent méthodes quantitatives et qualitatives. Le travail du Collectif Focale7 (p.161) revient sur l’idée selon laquelle le développement de l’extrême-droite prospérerait sur la déréliction et l’abandon des sociabilités de quartiers ou de village et souligne à travers des modèles statistiques qu’un score élevé d’anomie semble en effet jouer en faveur du vote pour le FN dans la commune urbaine d’environ 10 000 habitants, située dans un ancien bassin minier du nord de la France, dans laquelle l’enquête a été menée. Emmanuel Pierru et Sébastien Vignon (p. 127) illustrent eux aussi, dans leur contribution, combien le développement du vote frontiste résulte en grande partie de la déstructuration des sociabilités en milieu rural, notamment associatives, et de la marginalisation d’une partie des habitants.

  • 8 Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire  (...)
  • 9 Voir aussi, à ce sujet : Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires dep (...)
  • 10 Voir aussi Claude Grignon, « Racisme et racisme de classe », Critiques sociales, n° 2, 1991, p. 3-7 (...)

5Dès lors, s’intéresser à cette question des sociabilités populaires semble être l’une des pistes de lutte contre le développement du RN avancée dans cet ouvrage. Le Collectif Focale met en lumière comment une « participation à la vie associative de la commune, des formes de “capital d’autochtonie8”, des héritages politiques familiaux » (p. 184), quand ils sont ancrés à gauche, sont autant d’éléments qui pourraient permettre de freiner l’attrait du bulletin de vote Front National. Néanmoins, comme le montre Julian Mischi dans son chapitre, la décomposition de la gauche en milieu populaire et l’érosion de la base populaire du PCF9 sont des tendances qui ne permettent plus autant qu’auparavant d’assurer cet encadrement par la gauche des classes populaires. Par ailleurs, dans la dernière partie de l’ouvrage, les auteurs tentent de dresser plusieurs conclusions politiques. Willy Pelletier semble percevoir comme une impasse la stratégie des militants « anti-FN » qui se montrent prêts à dénoncer discrimination et racisme en toute occasion, et qui associeraient leur haine des « prolos bornés et racistes » à la défense inconditionnelle des « immigrés » identifiés à des victimes exemplaires. D’après lui, ces individus travaillent davantage à se distancier de la morale commune qu’à réellement combattre le racisme10.

6En somme, les enquêtes présentées dans cet ouvrage indiquent d’après Gérard Mauger et Willy Pelletier que la reconquête des classes populaires peut certainement advenir de la « réhabilitation d’un ethos traditionnel des classes populaires, “Français” et “immigrés” confondus » (p. 342), et d’une attention accrue portée au souci partagé de respectabilité des membres des classes populaires

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Notes

1 Gérard Mauger et Willy Pelletier (dir.), Les classes populaires et le FN. Explications de votes, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, coll. « Savoir/agir », 2017 ; compte rendu de Romain Castellesi pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.22848.

2 Gérard Mauger, « Neutralité axiologique et engagement sociologique », in Repères (III) pour résister à l’idéologie dominante, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, coll. « Savoir/agir », 2022, p. 13-31.

3 L’ouvrage ayant une portée historique, les deux appellations du parti politique seront utilisées en fonction de la dénomination qui était celle du parti au moment où ont été menées les différentes enquêtes sur lesquelles reposent les chapitres.

4 Daniel Gaxie, « Des penchants vers les ultra-droites », in Annie Collovald et Brigitte Gaïti (dir.), La démocratie aux extrêmes : sur la radicalisation politique, Paris, La Dispute, 2004.

5 Voir à ce sujet Bernard Lahire, Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse », Paris, La Découverte, série « Cahiers libres », 2016, p. 116 ; compte rendu de Sébastien Zerilli pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.20101.

6 Voir par exemple Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 1999 et Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Violences urbaines, violence sociale. Genèse des nouvelles classes dangereuses, Paris, Fayard, 2003.

7 Collectif Focale, Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale dans la présidentielle de 2017, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2022 ; compte rendu de Lou-Andréa Chéradame pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.56910.

8 Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, n° 63, vol. 3, 2003, p. 121-143.

9 Voir aussi, à ce sujet : Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Marseille, Agone, 2014 ; compte rendu de Nicolas Simonpoli pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.15763.

10 Voir aussi Claude Grignon, « Racisme et racisme de classe », Critiques sociales, n° 2, 1991, p. 3-71.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierrick Tange, « Gérard Mauger et Willy Pelletier, Pourquoi tant de votes RN dans les classes populaires ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 11 décembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63106

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Rédacteur

Pierrick Tange

Étudiant en deuxième année de master MEEF SES à l’Université Paris Nanterre.

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