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Marie Garrau et Mickaëlle Provost, Expériences vécues du genre et de la race. Pour une phénoménologie critique

Elise Huchet
Expériences vécues du genre et de la race
Marie Garrau, Mickaëlle Provost (dir.), Expériences vécues du genre et de la race. Pour une phénoménologie critique, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Philosophies pratiques », 2022, 228 p., ISBN : 979-10-351-0800-7.
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Texte intégral

  • 1 Pour des précisions sur le rapport entre les deux versants de l’œuvre de Merleau-Ponty, je renvoie (...)

1La phénoménologie, tradition philosophique inaugurée par le philosophe allemand Edmund Husserl, puis prolongée dans des directions diverses au XXe siècle dans les travaux de Maurice Merleau-Ponty, de Jean-Paul Sartre, de Jan Patočka, ou encore de Michel Henry, semble au premier abord bien éloignée du politique, tant dans ses objets d’analyse que dans ses ambitions. Si certains travaux cherchent à articuler l’approche phénoménologique à une approche davantage sociologique, à l’instar du travail d’Alfred Schütz, cela reste à la marge de la tradition phénoménologique. De même, si certain·es phénoménologues développent des analyses plus directement politiques – que l’on songe par exemple aux analyses d’Husserl sur l’Europe, ou aux positions politiques de Merleau-Ponty –, c’est parallèlement à un versant plus épistémologique de leur réflexion et l’articulation entre les deux dimensions de leur travail ne semble souvent qu’indirecte1.

  • 2 Lisa Guenther, « Critical Phenomenology », in Gayle Weiss, Ann V. Murphy, Gayle Salamon (dir.), 50  (...)

2Or le pari de cet ouvrage, dirigé par Marie Garrau et Mickaëlle Provost et rassemblant des contributions de huit auteur·es, est de mettre en évidence les ressources offertes par la phénoménologie, comprise à la fois « en tant que tradition de pensée et en tant que méthode » (p. 5), pour penser le politique, et plus précisément pour « nous aider à penser et à combattre les oppressions dans leur dimension ordinaire » (p. 5). Il s’agit ainsi de prolonger la phénoménologie classique, et à certains égards de la corriger, pour développer ce que les auteures nomment, à la suite de Lisa Guenther2, une « phénoménologie critique ». Loin d’être inédite, cette démarche a été abondamment mise en œuvre dans le monde anglo-saxon depuis les années 1980, dans une tentative de décrire les expériences d’oppression et de penser les conditions de leur transformation. Les travaux qui s’inscrivent dans ce champ s’appuient sur les auteur·es classiques de la phénoménologie, et prolongent les lectures politiques qui en ont été faites, en particulier dans la phénoménologie existentielle chez Simone de Beauvoir et Frantz Fanon. L’ouvrage se propose d’introduire en France ce courant de la phénoménologie critique, dont les travaux restent méconnus et peu traduits, et ce malgré le développement récent de travaux dans ce champ. La très riche introduction revient sur l’émergence du courant, en identifie les textes fondateurs et insiste sur la fécondité des ressources qui y sont développées pour penser l’expérience de l’oppression du point de vue des sujets qui en sont victimes.

3L’une des tâches centrales que réalise l’ouvrage et les contributions qui le composent consiste à définir la démarche qui caractérise la phénoménologie critique, en particulier dans son rapport à la phénoménologie classique. Marie Garrau et Mickaëlle Provost précisent de manière synthétique dans l’introduction ce qui distingue la phénoménologie critique de la phénoménologie classique, en reprenant les analyses de Lisa Guenther. La distinction ne tient pas uniquement aux objets sur lesquels porte l’analyse, mais concerne également les méthodes mises en œuvre, ainsi que la visée de l’analyse phénoménologique (p. 8-9). À une ambition purement descriptive dans la phénoménologie classique vient s’adjoindre une ambition transformatrice dans le cas de la phénoménologie critique, en tant que « pratique de pensée inscrite dans une situation historique et sociale, visant à éclairer la relation au monde afin de le transformer et de l’ouvrir à d’autres manières d’être, de penser et d’agir » (p. 9). Les différentes contributions à l’ouvrage permettent de prolonger l’analyse des infléchissements introduites par la phénoménologie critique. Dans le chapitre 2 intitulé « Voir et faire voir les races », Magali Bessonne montre ainsi l’inscription historique et sociale de nos modes de percevoir, dénaturalisant nos perceptions et témoignant d’une prise de distance nette par rapport à un sujet transcendantal universel. De même, le chapitre 5 de Camille Froidevaux-Metterie, « Penser le corps vécu des femmes », infléchit les analyses merleaupontiennes du corps vécu en opposant au corps générique et universel présupposé par le phénoménologue français un corps sexué. Il s’agit ainsi, en s’appuyant sur l’œuvre de Simone de Beauvoir et d’Iris Marion Young d’articuler la notion de corps vécu à celle de genre. Enfin, dans ses « Petites réflexions de mère célibataire », Marion Bernard décrit et analyse l’expérience d’une mère responsable du soin et de la surveillance de son enfant et qui, de ce fait, ne trouve plus le temps de s’asseoir à sa table de travail. Elle dénonce l’insuffisance des outils de la phénoménologie classique pour penser cette expérience de vie et critique plus largement, la supposée universalité du sujet phénoménologique de la connaissance, abstrait et désintéressé.

4Pour autant, les directrices de l’ouvrage voient dans la phénoménologie critique moins une rupture avec la phénoménologie classique que « l’approfondissement et la radicalisation de certaines tendances à l’œuvre dans la phénoménologie » (p. 13). Plusieurs contributions de l’ouvrage en témoignent. C’est le cas notamment du chapitre 1, rédigé par Mathieu Renault sur « Merleau-Ponty et les mondes non européens », qui s’intéresse aux ressources offertes par la pensée du phénoménologue pour penser une pluralité d’expériences situées et donc un perspectivisme de la connaissance. L’auteur confronte les textes épistémologiques de Merleau-Ponty avec ses positions plus directement politiques, posant ainsi frontalement la question de la possibilité d’une lecture postcoloniale du philosophe français. La tension dans l’articulation de l’épistémologique et du politique concerne également les pensées de Sartre et de Beauvoir, ainsi que le montre Mathieu Ferron dans le chapitre 4 qui porte sur « La transformation du concept d’aliénation dans Le Deuxième sexe de Beauvoir et Saint Genet de Sartre ». Il met ainsi en évidence différents concepts d’aliénation dans l’œuvre des deux philosophes, et en particulier une tension entre une conception anthropologique de l’aliénation comme structure de l’existence et une conception plus directement politique, articulée au marxisme et à la psychanalyse.

5L’ouvrage ne se contente toutefois pas de définir la méthode de la phénoménologie critique, et son rapport avec la phénoménologie classique : il en souligne également la fécondité pour l’analyse du politique. Cette fécondité tient premièrement à la possibilité d’approcher l’oppression dans ses formes ordinaires, dans la façon dont elle est vécue par les sujets qui en sont victimes. Cette inscription de l’oppression dans l’intimité de nos vies est au cœur des contributions d’Alexandre Ferron et de Camille Froideveaux-Metterie déjà évoquées, qui forment la deuxième partie de l’ouvrage intitulée « Le politique au prisme de l’intime ». La fécondité de l’approche phénoménologique du politique est liée également à sa capacité à enrichir la compréhension de certains phénomènes politiques. C’est le cas notamment des formes de résistance, ainsi que le met en évidence Mickaëlle Provost dans le chapitre 6, « Penser les résistances au prisme de la phénoménologie : Merleau-Ponty, Fanon et la possibilité d’une phénoménologie critique ». Pointant l’insuffisance d’une analyse des résistances à partir du concept de « prise de conscience » qui se limite à un « niveau cognitif, réflexif et représentationnel » (p. 159), l’auteure montre comment les réflexions d’inspiration phénoménologique de Fanon permettent de penser la dimension subjective du politique et notamment la façon dont les résistances s’enracinent dans le quotidien, « à un niveau sensible, affectif et corporel » (p. 159). La contribution de Mona Gérardin-Laverge sur « Les slogans féministes : transformation sociale et pratique politique de soi », prolonge cette analyse des résistances, en explorant les mécanismes de formation et de transformation de l’expérience dans la pratique de l’élaboration et de la profération de slogans féministes.

6Enfin, l’ouvrage souligne également les objections que l’on peut opposer à une approche de l’oppression se fondant sur l’expérience des sujets opprimés. L’introduction revient en particulier sur la méfiance formulée par Joan Scot à l’égard de la notion d’expérience, lorsque celle-ci est prise comme un donné sans que ne soit interrogée la façon dont elle est construite (p. 23-24). Dans l’entretien qui constitue la postface de l’ouvrage, la philosophe Johanna Oksala exprime quant à elle sa réticence à l’égard de la phénoménologie critique si celle-ci est comprise uniquement comme le fait d’inclure « des comptes rendus de récits personnels ou des citations directes provenant d’enquêté·es issu·es de groupes minoritaires » (p. 203). Loin d’invalider la démarche, les autrices soulignent, en réponse à ces objections, la nécessité d’articuler la méthode phénoménologique à d’autres approches critiques, prolongeant ainsi l’idée défendue par Iris Marion Young d’une nécessaire articulation des descriptions d’expériences individuelles à une mise au jour des structures sociales (p. 20). Cette articulation de la perspective phénoménologique avec d’autres perspectives est d’ailleurs à l’œuvre dans plusieurs contributions, et notamment dans le chapitre de Magali Bessone où l’approche phénoménologique vient prolonger un paradigme constructiviste dans la compréhension des phénomènes de racialisation, « explicitant le lien entre perception, subjectivité et production de la signification sociale » (p. 66). Dans la réflexion de Mona Gérardin-Laverge, l’analyse de l’interaction entre les pratiques discursives et l’expérience repose sur l’articulation d’une perspective post-structuraliste et phénoménologique afin de penser « tout à la fois la dimension expérientielle du langage et le langage comme une dimension de l’expérience, sans déréaliser le monde » (p. 182). Le travail de Johanna Oksala, enfin, mobilise aussi bien les analyses de Michel Foucault, de Marx, que de Husserl. Elle évoque la façon concrète dont les perspectives peuvent se compléter, en prenant l’exemple de son travail récent sur la gestation pour autrui.

7Tant pour la clarté de son introduction, de son appareil critique, que pour la richesse des contributions et des différentes perspectives qu’elles déploient, cet ouvrage est extrêmement précieux et ouvre de multiples pistes de recherche.

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Notes

1 Pour des précisions sur le rapport entre les deux versants de l’œuvre de Merleau-Ponty, je renvoie aux analyses de Mathieu Renault dans le chapitre 1, ainsi qu’à celles de Mickaëlle Provost dans le chapitre 6.

2 Lisa Guenther, « Critical Phenomenology », in Gayle Weiss, Ann V. Murphy, Gayle Salamon (dir.), 50 Concepts for a Critical Phenomenology, Chicago, Northwestern University Press, 2019.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Elise Huchet, « Marie Garrau et Mickaëlle Provost, Expériences vécues du genre et de la race. Pour une phénoménologie critique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 07 décembre 2023, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63063

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Rédacteur

Elise Huchet

Agrégée de philosophie et docteure en philosophie politique, post-doctorante à l’Université d’Utrecht au sein du projet « Theorizing from Below ».

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