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Fabrice Langrognet, Voisins de passage. Une micro-histoire des migrations

Inès Baude
Voisins de passage
Fabrice Langrognet, Voisins de passage. Une microhistoire des migrations, Paris, La Découverte, coll. « Histoire-monde », 2023, 363 p., Préface de Nancy Green, ISBN : 978-2-348-07746-3.
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Texte intégral

  • 1 Dans sa préface, Nancy Green cite pour la littérature L’Origine de la terre promise de Henry Roth ( (...)

1Un « endroit neutre qui est à tous et à personne, où les gens se croisent sans presque se voir », « partagent les mêmes espaces répétés le long des étages » et « font les mêmes gestes en même temps » : c’est ainsi que Georges Pérec décrit le personnage central de son roman La Vie mode d’emploi, le 11 rue Simon-Crubellier. Si romanciers, artistes et sociologues se sont saisis de l’échelle de l’immeuble1, peu d’historiens se sont aventurés dans des enquêtes « racontée[s] à travers le trou de la serrure » (p. 269). Fabrice Langrognet propose d’écrire une histoire des migrations à hauteur d’immeuble à partir du cas monographique des anciens numéros 96 à 102 de l’avenue de Paris dans le quartier de la Plaine Saint-Denis entre 1882 et 1932, aujourd’hui disparus. Comme le souligne Nancy L. Green dans sa préface de l’ouvrage, ce petit objet en apparence permet de rendre compte de « l’intersection des existences » (p. 18) de différents groupes migrants. La démarche contraste avec la compartimentation des études sur les migrations qui s’appuient sur des origines nationales pré-admises et conduisent à ce que chaque détiennent « ses » chercheurs. Fabrice Langrognet se place ainsi résolument du côté des sciences sociales pour qui « l’existence des groupes ethniques doit être une question et non un point de départ » (p. 33).

2Le premier chapitre décrit l’immeuble et le replace dans son histoire et son espace. Le choix des numéros 96-102 s’explique par des raisons pratiques : une mention fréquente dans les journaux numérisés, laissant présager l’existence d’autres sources et une diversité démographique suffisante pour rendre compte de processus de différenciations internes à la cité (selon l’origine ethnique, la nationalité, le genre, l’âge, la profession, etc.). L’immeuble, constitué de plusieurs bâtiments, comporte essentiellement des logements mais aussi un hôtel et des petits commerces dont un débit de boissons. Dans le second chapitre, Fabrice Langrognet dresse le portrait socio-démographique des habitants. 4 845 individus, nés dans plus de 1 000 localités différentes, situées dans une vingtaine de pays, ont pu être identifiés. Le chercheur estime que ce nombre obtenu par une collecte tous azimuts de sources reste très en deçà du nombre d’individus probablement passés par l’immeuble. En 1901, plus de 70 % des résidents de plus de 11 ans sont employés par l’usine de verrerie Legras. La plupart d’entre eux découvrent le monde industriel lors de leur arrivée à la Plaine : ils et elles étaient auparavant domestiques, maçons mais surtout marqués par la ruralité, anciens ouvriers agricoles ou petits artisans. Sur la période étudiée, jamais le nombre des natifs de Saint-Denis, bien souvent eux-mêmes enfants de migrants, ne dépasse le quart des résidents de l’immeuble. À la fin du XIXe siècle, l’Alsace et la Lorraine constituent les régions de naissance les plus fréquentes. Jusqu’en 1908, ce sont les Italiens qui constituent le groupe en forte croissance dans l’immeuble, puis les Espagnols et, avec la Première Guerre mondiale, les originaires du Nord et du Pas-de-Calais. Il s’agit là de tendances qui ne sauraient rendre compte de la pluralité internationale des origines des migrants.

3Le troisième chapitre revient en détail sur les mobilités géographiques des locataires ayant pour cause et pour effet des mobilités sociales. Il rappelle un certain nombre de résultats de l’histoire et la sociologie des migrations : le rôle des conditions économiques précipitant les départs, la non-linéarité des migrations faites d’allers-retours (réémigration, par exemple pour accoucher ou pour effectuer son service militaire) et d’étapes, les 96-102 restant un lieu de passage parmi d’autres. Le chercheur insiste sur les déplacements symboliques que connaissent des locataires pourtant immobiles : les migrations des voisins et l’arrivée « d’autres » modifient les places sociales, « la présence de ceux-ci contribuant à indigéniser ceux-là » (p. 118). Dans le chapitre 4, l’auteur décrit les chaînes migratoires expliquant les arrivées dans l’immeuble. Il pointe le rôle des femmes qui ne migrent pas mais qui rendent possibles les migrations des hommes de leur famille. Un développement particulièrement stimulant est consacré aux migrations collectives de jeunes enfants recrutés à la verrerie. L’auteur s’attarde sur les filières de recrutement (comme les padroni italiens, intermédiaires entre les patrons et les familles), sur les arrangements avec le droit (utilisation du consentement et de l’autorité parentaux pour éviter les poursuites juridiques, implication d’agents publics, dissimulation des enfants lors des inspections) mais il rappelle également l’agency des enfants (tentatives de fuite ou de dénonciations), conformément à son cadre théorique cherchant en permanence à tenir ensemble espaces des contraintes et des possibles, déterminations et marges de manœuvre.

  • 2 C’est-à-dire à vol d’oiseau.

4Le chapitre 5 s’intéresse à la nature et à la densité des liens sociaux noués entre locataires. Afin de s’affranchir de la pré-détermination des catégories ethniques et nationales et de l’identification de l’origine par la consonance du nom de famille, l’auteur propose de calculer la distance géodésique2 entre les coordonnées géographiques des communes de naissance des locataires. Cette méthode permet d’une part d’obtenir un critère de différenciation qui évite de réifier l’origine et d’autre part d’analyser plus finement les comportements matrimoniaux et les amitiés. Le livre démontre ainsi que l’endogamie des locataires, qui diminue au cours de la période, est une endogamie régionale voire communale plutôt que nationale ou ethnique. L’échelle locale est encore plus marquée pour le choix du témoin de mariage que pour le choix du conjoint : par exemple, jamais les habitants nés en Caserte ou en Molise ne choisissent leurs témoins nés dans d’autres provinces italiennes. Les accointances d’atelier, les camaraderies d’école et les fréquentations paroissiales (particulièrement chez les femmes) permettent de cimenter d’autres liens susceptibles d’être activés en solidarités. En miroir, le chapitre 6 porte sur les inimitiés. Il rappelle le caractère ordinaire de ces frictions dans un univers de promiscuité. Le recours à des catégories ethniques pour qualifier les violences est de manière générale peu fréquent et surimposé par l’extérieur, sauf lorsque les conflits impliquent des sujets coloniaux. Les insultes ethniques restent avant tout, dans leur formulation et dans leur adresse, masculines. Lorsque des femmes sont concernées par des altercations, les autres locataires les rappellent davantage à leur genre qu’à leur origine en utilisant le registre de la dépravation sexuelle et de la moralité.

5Le chapitre 7 revient sur le rôle des institutions publiques dans la construction des différences entre locataires. Il décrit les écarts entre identité officielle des habitants qui se manifeste concrètement par la possession de papiers (permis de séjour, récépissés d’identité, passeports, visas, carnets militaires, d’allocataires) et leurs propres sentiments d’appartenance. Si l’État contribue à la nationalisation des identifications, les locataires en font différents usages, par stratégie, par exemple pour se voir reconnaître des droits sociaux, mais aussi par ignorance. Les changements de nationalité ne modifient pas les liens transnationaux. Finalement, si la nationalité est d’un point de vue juridique toujours binaire, ses contours sont toujours « plus nets en théorie qu’en pratique » (p. 206). Enfin, le livre se clôt par un chapitre qui analyse les effets de la Grande Guerre, marquée par une accélération des flux migratoires à la Plaine, sur les démarcations sociales. La mobilisation des hommes en France ou dans leur pays d’émigration rend manifeste des différences nationales qui n’avaient auparavant pas nécessairement été ressenties comme telles. Ces différences se traduisent par une exposition inégale à la mort au front, et, pour une même nationalité, par des écarts considérables de revenus. La négociation des appartenances n’est pas abolie : des membres d’une même famille ou un même individu à différents moments de la guerre peuvent combattre dans des armées alliées distinctes, contribuant à « une forme secondaire de patriotisme, inclusif, en quelque sorte dénationalisé » (p. 243). L’arrivée de travailleurs d’Afrique du Nord et d’Indochine ajoute une nouvelle strate de démarcation à la nationalité, celle de la séparation entre citoyen et sujet. L’État lui-même produit de la différence raciale en empêchant par exemple le mariage entre un locataire indochinois et une locataire française, bafouant le principe de liberté matrimoniale. Cette négation est asymétrique : les couples formés par un colonisé et une Française mineure sont davantage susceptibles de subir une intrusion dans leur vie privée que ceux qui unissent une colonisée et un Français majeur.

6La spécificité de la co-présence dans l’immeuble annoncée comme angle théorique est souvent dissoute dans un récit plus large de la vie des habitants. Le lecteur est parfois frustré de trouver des développements généraux là où il aurait aimé que soient davantage détaillées les interactions entre voisins et retrouver les locataires de chapitre en chapitre. Il n’en reste pas moins que l’ouvrage arrive parfaitement à articuler variabilité des appartenances, intersectionnalité et agentivité tout en démontrant ce qui dans le processus de migration reste pourtant structurant pour des groupes migratoires différents.

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Notes

1 Dans sa préface, Nancy Green cite pour la littérature L’Origine de la terre promise de Henry Roth (1934), L’Immeuble Yacoubian de Alaa Al Aswany (2002). Pour la sociologie, on peut mentionner l’article devenu classique de Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, « Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement », Revue française de sociologie, 1970, n° 11, vol. 1, p. 3-33. Pour des œuvres plus récentes, voir le film Les Enfants du 209 rue Saint-Maur (2017) de la réalisatrice Ruth Zylbermann et l’ouvrage qui en est issu, 209 rue Saint-Maur, Paris Xe. Autobiographie d’un immeuble (2020).

2 C’est-à-dire à vol d’oiseau.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Inès Baude, « Fabrice Langrognet, Voisins de passage. Une micro-histoire des migrations », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 07 décembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/63009

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Rédacteur

Inès Baude

Doctorante au Centre européen de sociologie et de science politique (CESSP) et au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP).

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