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Anouche Kunth, Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres

Roxane Bonnardel-Mira
Au bord de l'effacement
Anouche Kunth, Au bord de l'effacement. Sur les pas d'exilés arméniens dans l'entre-deux-guerres, Paris, La Découverte, coll. « À la source », 2023, 288 p., ISBN : 978-2-348-05790-8.
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Texte intégral

1Distingué par le prix Augustin-Thierry des Rendez-vous de l’histoire de Blois, l’ouvrage d’Anouche Kunth s’insère dans la collection « À la source » dirigée par Clémentine Vidal-Naquet qui invite historiens et historiennes à interroger un dossier d’archives, rencontré au cours de leur carrière mais jusqu’alors délaissé, par le biais d’un questionnaire décalé inspiré d’une approche sensible de l’histoire. La source en question est ici fournie par les duplicatas des certificats d’identité émis entre 1929 et 1941 par le bureau de Marseille de l’Office des réfugiés arméniens accrédité par le ministère des Affaires étrangères et par la Société des Nations pour pallier l’absence d’actes d’état-civil qui caractérise les migrants apatrides. Si les rescapés du génocide et les réfugiés des politiques d’exclusion de la République kémaliste ont emporté avec eux les certificats originaux – majoritairement perdus pour l’historienne donc –, l’administration, elle, a conservé sur du papier pelure des doublons de ces certificats. Les quinze boîtes de ces duplicatas, archivées dans les sous-sols de l’Office français de la protection des réfugiés et apatrides, offrent donc un terrain précieux pour saisir le profil sociologique des réfugiés arméniens.

2Comprendre qui sont les réfugiés n’est toutefois pas l’unique objet de l’enquête d’Anouche Kunth. Produits par des administrateurs et destinés à rester au sein de l’institution, les duplicatas sont enrichis de notes marginales, de ratures et de commentaires rectificatifs ou interrogateurs. La compilation de strates d’écritures rappelle la nature irréductiblement humaine du travail administratif. Loin de parasiter la lecture, cette glose devient, sous le regard d’Anouche Kunth, attentive aux décalages entre les différents temps, l’occasion d’interroger les aspérités, les doutes et les manques de l’écriture administrative confrontée à des données qui achoppent sur les catégories standardisées du formulaire. Dans les commentaires inscrits en marges et entre les lignes, la langue normative de l’administration s’interroge elle-même sur ses normes. L’identité des réfugiés Arméniens ne se plie pas facilement à la rigueur attendue pour établir un acte civil. En conséquence, les duplicatas regorgent de doutes exprimés et de points d’interrogation quant à la manière de remplir les catégories identificatoires, à commencer par le nom et la nationalité des survivants du génocide.

3Pour s’adapter pleinement à la spécificité de la source, les noms des trois parties de l’ouvrage (« Points de suspension », « Marges et parenthèses », « Renvois et sauts de page ») font référence à la matérialité du document administratif, tout comme le font également la majorité des trente-deux courts chapitres qui les composent. Dans chaque temps de sa réflexion, l’autrice a à cœur de partir des traces du sensible décelables à la lecture des duplicatas, parmi lesquelles les photographies, les empreintes, les noms, les évolutions du statut matrimonial et les hésitations pour nommer les ascendants généalogiques.

4L’ouvrage participe ainsi à une histoire sociale de l’exil à partir d’une source normée, à commencer par la photographie du requérant, « de face et sans chapeau », qui attrape l’attention de l’autrice sensible aux écarts à la norme. Le recours au marché de la fripe et les efforts de couture pour embellir les cols transparaissent de l’étude des vêtements des réfugiés photographiés. Les vêtements, les tatouages et les mutilations (« cinq doigts de la main droite coupés ») sont autant de « micro-récits de peau » (p. 36) qui rappellent comment les persécutions et la migration éprouvent les corps des réfugiés. L’histoire sociale et sensible des Arméniens se déploie des consulats de l’espace post-ottoman à l’Office arménien de Marseille grâce aux interactions entre les réfugiés et les États ottoman puis turc, russe et français, sans oublier les représentants de l’État arménien envisagé par le traité de Sèvres de 1920 et brisé par le traité de Lausanne de 1923. Exclus de Turquie et dénaturalisés de facto, les Arméniens sont confrontés, pour continuer leur trajectoire entre les États européens qui érigent des barrières de papier afin de contrôler les mobilités, à l’obligation de passer par des processus d’identification, d’où le besoin d’obtenir un certificat qui établit officiellement leur apatridie. Les réfugiés étudiés ici sont des individus identifiés. Toutefois, en amont de la convention sur le droit d’asile de 1951 qui formalise le principe d’individualisation du droit au refuge, l’identification des réfugiés n’enregistre pas encore des individualités et des récits de persécution. Le régime asilaire pré-1951 se borne à requérir des informations d’état-civil qui permettent de certifier un nom et surtout une origine nationale pour garantir l’appartenance à un groupe protégé par la Société des Nations (Russe, Arméniens, Assyro-Chaldéens, Kurdes, Turcs, etc.). Les rectifications des noms lors de l’établissement du certificat portent la trace des expériences de la persécution et de la turquisation forcée. Comme d’autres, Mehmet reprend par exemple à Marseille le nom de Kenel et sa fille Mariam, celui de Marguerite (p. 71) : les camouflages de la conversion à l’islam confectionnés en Anatolie sont abandonnés au profit des noms de baptême. Les opérations de rectification des erreurs dans la graphie des noms et de l’inexactitude des dates de naissance, dues à la perte des documents officiels dans la précipitation des départs, forment un « hiatus précieux qui ramène le passé au-devant d’un acte administratif » (p. 80) sur lequel l’historienne peut travailler pour retrouver les trajectoires de persécution.

5La dernière partie de l’ouvrage entreprend de regarder les duplicatas fournis à Marseille de loin, c’est-à-dire depuis les étapes suivantes du voyage des réfugiés, pour retrouver leur nom dans d’autres fonds d’archives et affermir ainsi l’épaisseur sociale de leur trajectoire. Les listes de passagers débarqués à Ellis Island et les dossiers du rejet à la frontière étatsunienne éclairent par exemple l’étape transitoire qu’a constitué le passage par Marseille et l’obtention d’un certificat d’identité, pièce nécessaire pour poursuivre le voyage ou pour s’insérer plus longuement dans la société française, se marier, hériter ou encore acheter des biens. Tous ces documents insistent sur les liens familiaux et témoignent donc de la destruction et recomposition des liens matrimoniaux après le génocide et le veuvage : les espaces de transit sont aussi des lieux de promesses de mariage et d’unions, parfois stratégiques pour s’adapter aux contraintes d’obtention des visas, notamment après 1921 lorsque l’Emergency Quota Act restreint considérablement le nombre d’entrées de migrants aux États-Unis.

  • 1 Becker Howard S., Les Ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris (...)

6Comme récit d’une expérience historienne du contact avec la source, ce livre formateur intéressera aussi plus largement, pour sa portée méthodologique, toutes les recherches en prise avec des documents administratifs. L’ouvrage incorpore des extraits de carnet de recherche, explicite avec élégance les partis pris méthodologiques, restitue les ressentis de la chercheuse face à la source, et finalement délivre d’utiles « ficelles du métier1 » d’historien. En livrant par exemple des extraits des notes prises lors de la découverte des liasses de duplicatas, le livre procure à la lecture le sentiment d’accompagner son autrice dans la salle d’archives lors du dépouillement. Un choix judicieux, donc, est celui de prendre pour titre du livre une de ces notes prises au premier regard posé sur la photographie d’une jeune femme, « orpheline, au bord de l’effacement » (p. 29) : le contact avec les archives, y compris dans sa part émotionnelle, appartient entièrement au sujet du livre. Le sentiment de proximité avec la chercheuse perdure dans les phases successives du travail de l’historienne jusqu’à la formalisation des résultats. La manière dont l’absence de données – rendue par des pointillées dans le geste administratif – renseigne sur l’inconnu est particulièrement stimulante. Conséquences de la destruction génocidaire, ces pointillés sont aussi des indices paradoxaux de la manière dont la transmission opère. Les noms manquent par exemple plus que les prénoms des mères des réfugiés, ce qui permet d’avancer que les orphelinats ont probablement aussi été des lieux d’invention de patronymes pour les orphelins démunis de souvenirs. Les réfugiés font l’épreuve de la menace de l’effacement et les traces qu’ils parviennent à faire enregistrer sur les duplicatas servent aussi une histoire plus large des archives sauvées en temps de génocide. Et réciproquement, si les archives de l’Office arménien ou celle des listes de passagers embarqués sur des bateaux pour l’Amérique n’ont pas été conçues pour informer sur le génocide, elles retissent pourtant les liens familiaux restants et attestent des pertes (tel que le fait le « nobody » qu’indiquent les réfugiés à Ellis Island lorsqu’ils doivent décrire les liens conservés au pays).

7L’ouvrage aboutit ainsi à une stimulante réflexion sur les marqueurs d’absence et sur ce qu’ils disent de la destruction par les silences des archives auxquels Anouche Kunth restitue l’éloquence. Cet ouvrage passionnant livre donc une enquête magistrale qui pose la délicate question de l’émotion dans le travail d’une historienne confrontée à la difficile transposition des trajectoires des exilés dans l’ordinaire administratif.

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Notes

1 Becker Howard S., Les Ficelles du métier. Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Paris, La Découverte, « Repères », 2002.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Roxane Bonnardel-Mira, « Anouche Kunth, Au bord de l’effacement. Sur les pas d’exilés arméniens dans l’entre-deux-guerres », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 décembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62976

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Rédacteur

Roxane Bonnardel-Mira

ATER et doctorante à l’Université de Tours. Ma thèse porte sur la surveillance des trajectoires d’arrivée des étrangers immigrant à Paris entre les années 1880 et les années 1920.

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