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Ashley Mears, Very Important People. Argent, gloire et beauté : enquête au cœur de la jet-set

Hector Girard
Very Important People
Ashley Mears, Very Important People. Argent, gloire et beauté : enquête au cœur de la jet-set, La Découverte, coll. « L'envers des faits », 2023, 395 p., traduit de l'anglais par Marc Saint-Upéry, ISBN : 978-2-348-07959-7.
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Texte intégral

  • 1 Steiner Philippe, Faire la fête. Sociologie de la joie, Paris, Presses Universitaires de France, co (...)
  • 2 Terme utilisé tel quel tout au long de l’ouvrage. La suite de la recension détaillera leurs caracté (...)
  • 3 Voir Veblen Thorstein, La Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970 [1899].

12023 est décidément une année festive pour la sociologie. Après la parution en début d’année de Faire la fête, ouvrage dans lequel Philippe Steiner offre une analyse sociologique des fêtes de rue à partir d’une observation des fêtes de Bayonne1, c’est à une tout autre forme de festivités que s’attaque l’ouvrage d’Ashley Mears en proposant une sociologie du circuit transnational des soirées VIP. Paru en anglais en 2020, Very Important People est le résultat d’une enquête ethnographique de 18 mois, réalisée entre 2011 et 2013 et mêlant observations et entretiens auprès des acteurs de ce circuit nocturne, de New York à Saint-Tropez en passant par Miami. Ces acteurs sont en fait principalement au nombre de trois : les clients des boîtes de nuit luxueuses, représentants des élites mondialisées, les filles2 et les promoteurs d’image, tous trois formant un réseau complexe de transactions. Ce sont avant tout ces derniers, chargés de recruter une « clientèle haut de gamme » (p. 12) pour les boîtes de nuit, qui sont au cœur de l’ouvrage. Détaillée dans une annexe du livre, la méthodologie d’enquête se démarque par son originalité : c’est en effet parce qu’elle a été mannequin avant de devenir professeure de sociologie qu’Ashley Mears a pu nouer des contacts avec ces promoteurs d’image qui ont accepté la compagnie de l’autrice en tant que « fille » durant ces mois d’enquête, lui permettant de s’immiscer dans ce milieu sélectif. Au croisement de la sociologie économique, de la sociologie du travail ou encore de la sociologie des élites, l’ouvrage s’inscrit directement dans la lignée des travaux de Thorstein Veblen3 et entend enquêter sur cette nouvelle classe de loisir transnationale dont la position dominante tient notamment à l’affichage ostensible de sa puissance économique au cours de ces soirées VIP. Cette quête de prestige repose cependant elle-même sur l’exploitation des corps féminins, faisant du circuit nocturne cosmopolite des very important people un espace de reproduction de la domination masculine.

2Le premier chapitre du livre, intitulé « Les gens cool, c’est nous », fait office de chapitre introductif et propose une première immersion dans le circuit des clubs VIP. Ashley Mears y présente la figure des promoteurs d’image qui, en échange d’une rémunération importante, sont chargés par des boîtes de nuit de recruter une « clientèle haut de gamme » pour valoriser l’image de leurs établissements. Cette « clientèle haut de gamme » est en fait principalement composée de filles, en l’occurrence des jeunes femmes minces, grandes et blanches, principalement des mannequins de mode qui, par leur seule beauté, doivent pouvoir rehausser la valeur des espaces qu’elles traversent et surtout des hommes qu’elles accompagnent. Ces filles doivent avant tout permettre d’attirer des super-riches, capables de dépenser des sommes mirobolantes en une seule soirée, le tout au bénéfice des boîtes de nuit qui les accueillent.

  • 4 Voir notamment Boas Franz, « Ethnology of the Kwakiutl, based on data collected by George Hunt », i (...)

3Les deux chapitres suivants permettent de nous plonger davantage dans l’univers de ces clubs VIP. Le deuxième chapitre commence tout d’abord par présenter le quotidien des promoteurs d’image. Souvent tombés dans ce métier par hasard, ces derniers consacrent leur journée à recruter dans la rue ces « jolies filles » qui viendront le soir déambuler dans les clubs VIP. C’est au troisième chapitre que débute à proprement parler l’incursion dans ces soirées VIP, au cours desquelles se déploient de véritables scènes de consommation ostentatoire, qu’Ashley Mears associe à un potlatch. Utilisé par les anthropologues du XIXsiècle pour étudier des formes ritualisées de gaspillage au cours desquelles certains individus consolidaient leur domination en offrant des cadeaux d’une telle ampleur qu’ils ne pouvaient faire l’objet d’un contre-don4, le concept de potlatch est ici réemployé à juste titre par l’autrice pour décrire les « guerres de champagne » (p. 110) que se livrent les clients privilégiés de ces clubs, aussi appelés les « baleines », qui s’affrontent symboliquement à travers la quantité de bouteilles qu’ils commandent. Tout un travail organisationnel est alors mis en œuvre par les établissements pour accroître le caractère ostentatoire de cette pratique : les plateformes accueillant les clients riches sont légèrement surélevées, les bouteilles de champagne sont décorées par des étiquettes phosphorescentes et les tables des « baleines » sont positionnées face à face, pour alimenter leur rivalité et ainsi accroître le volume de bouteilles dépensées. À cette concurrence dépensière s’ajoute une concurrence par les filles, dont l’exhibition des corps doit en retour signaler l’importance des clients.

  • 5 L’autrice parle à cet égard de « capital-filles » pour désigner la ressource que représente le capi (...)

4C’est bien ici que se trouve l’un des principaux enjeux de l’ouvrage : montrer comment ce circuit VIP entretient une forte domination masculine. Si les filles recrutées par les promoteurs bénéficient d’une série d’avantages matériels (repas offerts, logements gratuits), leur recrutement s’apparente en effet à une véritable exploitation, au sens marxiste du terme, comme Ashley Mears le démontre dans le quatrième chapitre de l’ouvrage. Générant un important volume de ressources symboliques (pour les clients des clubs) et économiques (pour les propriétaires des boîtes de nuit), la présence des filles rapporte en effet beaucoup plus aux hommes qu’aux femmes qui en sont porteuses5. Celles-ci sont en effet menacées par le stigmate de la prostitution en tirant un bénéfice économique de leur simple beauté et restent souvent mal vues par les hommes qu’elles accompagnent. Cette exploitation se déploie d’autant mieux qu’elle reste le plus largement inaperçue aux yeux des filles, qui considèrent la fréquentation des clubs comme un loisir plus que comme un travail, voire comme un élément de valorisation personnelle. Le plus souvent issues des classes populaires, elles apprécient la fréquentation d’hommes appartenant à l’élite et vivent leur nouveau rôle comme une forme d’empowerment, comme en témoignent les nombreux extraits d’entretiens qui alimentent le texte. Le cinquième chapitre se concentre précisément sur la manière dont les promoteurs doivent procéder à tout un « travail relationnel » pour invisibiliser l’exploitation dont sont victimes les filles. Comme l’écrit Ashley Mears, « le travail relationnel est l’outil qui permet au promoteur d’occulter et de redéfinir l’inégalité des transactions dont il bénéficie » (p. 284). L’absence de transaction monétaire entre les promoteurs et les filles en est symptomatique : tout échange d’argent renverrait à une relation salariée, piège dont cherchent à s’éloigner les promoteurs qui préfèrent nouer des relations intimes avec les filles pour s’assurer de leur implication, et en particulier de leur travail émotionnel et corporel au service des ultra-riches.

5Si le circuit transnational des clubs VIP est donc marqué par une importante asymétrie de genre, cette inégalité s’observe également à l’échelle des promoteurs d’image et des membres de l’élite des affaires. Le dernier chapitre entend précisément montrer comment les promoteurs essaient d’accéder à l’espace privilégié du pouvoir, sans jamais y parvenir totalement. La plupart des promoteurs sont en effet issus de milieux très modestes et disposent d’un important déficit de capital culturel vis-à-vis de leurs clients, qui les empêche de nouer des relations plus que superficielles avec ces derniers. Cet écart est redoublé par l’identité raciale des promoteurs : souvent d’origine immigrée, il n’est pas rare qu’ils soient victimes de comportements discriminatoires en dehors de l’enceinte des clubs VIP. En somme, comme l’affirme Ashley Mears dans l’épilogue de son ouvrage, « la mise en scène de la domination économique s’articule [donc] bien autour de la domination masculine et de la blanchité » (p. 330).

6En parvenant à articuler finement richesse empirique et ambition théorique, Very Important People s’avère être un ouvrage particulièrement stimulant qui réussit le pari de convoquer tour à tour Émile Durkheim, Max Weber ou encore Pierre Bourdieu pour appréhender l’univers de la jet-set. Si l’on peut regretter de nombreuses répétitions au sein du texte, celles-ci sont sans doute le corolaire d’une enquête qui débouche sur de nombreux axes de problématisation et qui à ce titre peine à conserver une seule ligne directrice. C’est finalement peut-être la force de ce livre, celle de pouvoir intéresser par la diversité même des thématiques abordées tout autant les sociologues du genre et du travail que les spécialistes de sociologie économique s’intéressant aux significations sociales de l’argent.

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Notes

1 Steiner Philippe, Faire la fête. Sociologie de la joie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Le lien social », 2023.

2 Terme utilisé tel quel tout au long de l’ouvrage. La suite de la recension détaillera leurs caractéristiques et leur rôle au cœur du circuit VIP.

3 Voir Veblen Thorstein, La Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970 [1899].

4 Voir notamment Boas Franz, « Ethnology of the Kwakiutl, based on data collected by George Hunt », in Thirty-Fifth Annual Report of the Bureau of American Ethnology, 1913-1914, Bureau of American Ethnology, 1921, p. 43-479.

5 L’autrice parle à cet égard de « capital-filles » pour désigner la ressource que représente le capital corporel féminin pour les hommes des clubs VIP.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hector Girard, « Ashley Mears, Very Important People. Argent, gloire et beauté : enquête au cœur de la jet-set », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 novembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62924

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Rédacteur

Hector Girard

Élève-normalien en sociologie à l’ENS Paris-Saclay & agrégé de Sciences Économiques et Sociales.

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