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Vincent Flauraud, Ludovic Viallet (dir.), De la parole du prédicateur au discours politique. Jalons pour une histoire de la critique religieuse du politique (du Moyen Âge à l’époque contemporaine)

Marc-Antoine Fournelle
De la parole du prédicateur au discours politique
Vincent Flauraud, Ludovic Viallet (dir.), De la parole du prédicateur au discours politique. Jalons pour une histoire de la critique religieuse du politique, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2022, 280 p., ISBN : 978-2-38377-059-6.
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Texte intégral

1Les Presses universitaires Blaise Pascal assurent ici la publication d’un ouvrage dirigé par deux enseignants de l’Université Clermont Auvergne : Vincent Flauraud, maître de conférences en histoire contemporaine, et Ludovic Viallet, professeur d’histoire médiévale. Issues des communications données lors d’un colloque organisé par le Centre d’Histoire Espace et culture (CHEC) en 2019, ce sont quatorze textes qui donnent corps au projet, présenté à la manière d’une revue à articles, avec résumés et mots-clés.

2Toujours très prégnante dans les sciences historiques et sociales, la question des relations entre l’Église et l’État est ici centrale, mais elle est abordée sous un angle spécifique et original : celui de la dimension politique de la parole religieuse autorisée. Il ne s’agit donc pas d’un ouvrage théorique qui chercherait, à la suite de bien d’autres, à réfléchir aux proximités établies ou supposées entre les sphères du religieux et du politique à l’intérieur de l’espace social global. Il ne s’agit pas davantage de revenir sur les grandes luttes de pouvoir entre les princes et les papes, par exemple à travers quelques épisodes célèbres comme la querelle des Investitures, la pénitence d’Henri IV à Canossa devant Grégoire VI, ou la fuite de Boniface VIII à Anagni devant les hommes de Philippe le Bel. Il s’agit plutôt de voir comment et pourquoi, face aux évènements politiques majeurs auxquels ils ont été confrontés au cours des siècles, certains représentants du pouvoir religieux ont pris le risque de s’engager politiquement au moyen d’une prise de parole publique. Si la majorité des contributions portent sur des figures historiques particulières (Hildegarde de Bingen, John Stratford, Savonarole, etc.), on s’intéresse aussi à la critique portée par les représentants du bas clergé, principalement dans le monde français et italien. Par ailleurs, si le contexte chrétien occidental prédomine dans la plupart des études de cas, on compte aussi deux terrains africains, l’un étant en contexte musulman.

3L’ouvrage se présente comme une mosaïque d’études de cas que la diversité des terrains d’enquête et des époques ne permet pas de caractériser autrement que par sa problématique d’ensemble, d’où – on peut au moins le supposer – une certaine difficulté à structurer les différents textes selon une typologie ou un ordre de présentation qui irait de soi. L’organisation des chapitres a été déterminée suivant le type d’engagement de la parole politique analysé, tantôt implicite et subtil, tantôt explicite et subversif, voire séditieux. L’ouvrage est ainsi divisé en quatre parties : « Une critique “dans la fidélité” » ; « Prédication critique et affirmation d’un espace public politisé » ; « Prédication et critique sociale révolutionnaire » ; « Jeux de légitimation, jeux d’échelles : investir le mode de discours de l’adversaire ».

4Différents tableaux historiques bien détaillés permettent aux lecteurs d’apprécier les formes qu’a prise la critique du politique au sein même du discours religieux, et la manière dont certains ministres du culte ont pris position de façon plus ou moins ouverte dans les affaires du monde séculier, allant parfois au-delà des prérogatives que leur confère leur position respective. Mais où précisément fixer la limite du dicible dans le contexte d’une pratique discursive ritualisée et codifiée par l’institution religieuse ? C’est sur ce jeu et cet enjeu de frontières que se construit la problématique centrale du livre, qui se développe autour de la notion de légitimité : celle du commentaire politique en contexte religieux, bien sûr, mais aussi celle des prétentions du curé de paroisse face à l’épiscopat, celle de la distinction entre les pouvoirs spirituel et séculier, celle du souverain dont la conduite est jugée irréligieuse.

5Les pouvoirs politiques attendent du clergé qu’il justifie théologiquement l’ordre social, tâche dont il s’est traditionnellement acquitté. Mais aux moments de crises (politiques, sociales), on en vient parfois, du côté des représentants de l’Église, à douter que le jeu en vaille réellement la chandelle. Face à ce qui est perçu comme abus, iniquités et autres fautes morales résultant de l’exercice du pouvoir politique, des représentants religieux se retrouvent alors dans une position aussi contraignante que délicate : assumer pleinement un rôle de médiateur de la parole sacrée tout en faisant entendre ses réprobations, ou du moins, en les donnant à entendre.

6On touche ici à l’une des principales richesses de l’ouvrage, bien servie par la diversité des époques et des terrains explorés : à chaque contexte particulier correspond une manière spécifique de poser la question de la légitimité et les différentes manières de la problématiser. Le prédicateur qui prêche devant le peuple est-il considéré comme faisant lui-même partie du peuple ? Doit-il s’auréoler de la fonction sacerdotale pour donner davantage de poids à ses réprimandes ou, au contraire, positionner son discours comme étant celui d’un citoyen comme les autres, gommant ainsi son statut particulier et ses privilèges ? Argumente-t-on sur la base des saintes Écritures lorsque le lieu d’énonciation critique se situe sur le terrain du politique ? Peut-on prêcher contre le roi tout en défendant la fonction régalienne ? Le livre apporte des réponses à ces questions et à bien d’autres encore. Toujours historiquement situées, donc retorses à la généralisation, les stratégies rhétoriques mises en place par les orateurs s’accordent aux situations les plus diverses. C’est par exemple en définissant le politique comme simple dimension du religieux que Hildegarde rend sa critique légitime (p. 25-27) ; c’est en modulant les termes qui lui servent à désigner ses adversaires que Savonarole peut apparaître comme faisant preuve d’une certaine souplesse dans sa lutte (p. 88-93). Les stratégies peuvent également revêtir des formes plus directes : traiter Louis XIV de mauvais chrétien (p. 105), comparer Napoléon III à Hérode (p. 67).

7Il y a, bien sûr, une bonne part de conjectural dans ces reconstructions historiques, étant entendu qu’on ignore généralement ce qu’a pu être l’influence réelle des discours prononcés. Quels sont les indicateurs qui permettraient de mesurer le poids historique des sermons des prédicateurs dans les périodes étudiées ? Même à supposer qu’on puisse les identifier, et à supposer qu’il soit matériellement possible d’y recourir, pourrait-on en inférer davantage que des hypothèses raisonnables ? C’est là une difficulté qui semble avoir été écartée a priori, la portée limitée de certaines études étant par ailleurs reconnue dans le texte. Ainsi, sur la critique du bas clergé envers Napoléon III, A. Hérisson mentionne l’existence d’un « certain nombre d’indices qui laisse à penser que le résultat de ces prédications n’était pas tout à fait nul » (p. 78). De façon similaire, A. Perrier précise que malgré les quelques textes servant de fondement à son analyse, les critiques du protectorat français (1912-1956) par les ecclésiastiques marocains ont été « discr[ète]s, voire inexistant[e]s » (p. 225). Autre exemple : J. Bouchet, traitant de la politique anticléricale ayant précédé la loi de séparation de 1905, remarque que malgré une certaine présence médiatique, les religieux qui s’opposent ouvertement au combisme ne sont « pas si important que cela » (p. 245).

8Si de telles remarques témoignent du fait que les démonstrations sont parfois moins probantes et les conclusions moins significatives que ce qui est d’abord envisagé, elles signalent également qu’il s’agit de travaux menés avec sérieux et probité. D’autre part, l’intérêt de la lecture se trouve parfois rehaussé par cela même qui rend difficile le travail de reconstitution des évènements. Dans certains cas, la recherche ne peut s’appuyer que sur des sources de seconde main telles que les comptes rendus et les documents pris dans les archives policières et juridiques. On cherche alors à combler le manque de preuves extra-techniques au moyen d’hypothèses devant expliquer les thèmes d’un sermon à la lumière des évènements politiques passés. L’étude de C. Royer-Hemet sur la prédication de John Stratford est à ce titre exemplaire.

  • 1 La théorie des actes de langage (speech acts), issue des travaux de J. L. Austin (How to do things (...)

9Le seul défaut qu’on puisse raisonnablement trouver à l’ouvrage, c’est peut-être son titre lui-même. Certes, reprocher à un livre de ne point y trouver ce qu’on y cherche ne constitue jamais le fin du fin de la critique. Mais on peut légitimement s’étonner qu’une œuvre intitulée De la parole du prédicateur au discours politique n’ait que rarement pour objet le discours en tant que tel (il ne s’agit pas d’analyse du discours). Les contributions d’E. Ravestein sur l’art oratoire de l’abbé Maury et de C. Thouin-Dieuaide sur les stratégies rhétoriques de Charles Drelincourt constituent d’ailleurs les deux seules études où le texte prime nettement sur le contexte. On comprend mal, alors, pourquoi le sous-titre de l’ouvrage, Jalons pour une histoire de la critique religieuse du politique (du Moyen Âge à l’époque moderne), n’a pas été retenu en guise de titre principal, alors qu’il décrit mieux la teneur proprement historique de l’ouvrage, tout en évitant ce côté équivoque. On comprend plus mal encore qu’il n’apparaisse même pas en couverture. Aussi, on regrettera que si certaines notions issues du champ de la linguistique sont mobilisées dans les textes, ce ne soit parfois pas sans leur appliquer une certaine extension sémantique (par exemple, le sens donné à performatif/performativité s’éloigne considérablement de la théorie standard et vaut mutatis mutandis pour persuasif/persuasion1). Du reste, en ce qui a trait à la qualité de l’écriture, elle est au rendez-vous. Les sources sont claires et nombreuses. Chacun des sujets est traité avec une rigueur évidente.

10La parole publique a souvent servi de miroir aux évolutions de la société, révélant des dynamiques sociales et des fractures, des luttes de pouvoir et des tentatives de mobilisation. À travers la grande diversité des tableaux historiques qu’il nous présente, l’ouvrage fait voir comment la prédication religieuse a pu être utilisée comme moyen d’expression politique dans des contextes de tensions entre les pouvoirs spirituel et temporel, où la légitimation de la parole est aussi déterminante que nécessaire. De la parole du prédicateur au discours politique constitue une ressource précieuse pour quiconque s’intéresse aux rapports entre religion et politique, à la rhétorique, à l’évolution et à la diversité des formes du discours religieux.

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Notes

1 La théorie des actes de langage (speech acts), issue des travaux de J. L. Austin (How to do things with words, Oxford, Oxford University Press, 1962) distingue entre les énoncés dits constatifs (par exemple : « J’ouvre la porte ») et les énoncés dits performatifs (par exemple : « Je déclare la séance ouverte »). Dans le premier cas, le fait de décrire ce que l’on fait est indépendant de l’action que l’on accomplit au même moment ; dans le second, la déclaration accomplit par elle-même l’action (si et seulement si la déclaration est faite par une personne autorisée à ouvrir la séance et si les destinataires en authentifient la valeur pragmatique). Dans la mesure où le sermon du prêtre possède bien une fonction persuasive manifeste, on peut parler d’acte illocutoire (la persuasion comme acte de persuader), mais on ne peut parler d’énoncé performatif au sens strict (comme c’est le cas lorsque le prêtre baptise un nouveau-né et déclare solennellement : « Je te baptise… »).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marc-Antoine Fournelle, « Vincent Flauraud, Ludovic Viallet (dir.), De la parole du prédicateur au discours politique. Jalons pour une histoire de la critique religieuse du politique (du Moyen Âge à l’époque contemporaine) », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 24 novembre 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62923

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Rédacteur

Marc-Antoine Fournelle

Ph.D., Sciences des religions, Université du Québec à Montréal.

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