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Bernard Kalaora, Denis Poupardin, Le corps forestier dans tous ses états. De la Restauration à la Belle Époque

Arthur Guérin-Turcq
Le corps forestier dans tous ses états
Bernard Kalaora, Denis Poupardin, Le corps forestier dans tous ses états. De la Restauration à la Belle Epoque, Paris, L'Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2023, 189 p., ISBN : 978-2-14-032775-9.
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Texte intégral

  • 1 Sigaut François, « Les forêts entre rêves et réalités », Les Cahiers du Centre de Recherches Histor (...)
  • 2 Kalaora Bernard, Poupardin Denis, « L’administration forestière entre 1860 et 1940. L’esprit de cor (...)

1« Avec ses gardes au statut paramilitaire, son corps d’ingénieurs recrutés au concours et formés dans une Grande école, avec ses traditions, son idéologie et son immense méfiance pour tout ce qui n’est pas elle, l’administration des Eaux-et-Forêts aura certainement été pendant près de deux siècles ce que nous avons eu de plus semblable à l’administration chinoise d’ancien régime », écrit François Sigaut1 à propos des travaux socio-historiques publiés en 1988 par Kalaora et Poupardin2, qui portaient sur le corps forestier français entre 1860 et 1940. Un tel commentaire donne un aperçu du présent ouvrage, un recueil de cinq articles écrits pour leur part entre 1981 et 1984, et publiés pour la première fois en 2023.

  • 3 Sigaut François, « Les forêts entre rêves et réalités », Les Cahiers du Centre de Recherches Histor (...)
  • 4 Ibid.

2Par cette comparaison, l’anthropologue des techniques François Sigaut met en exergue « l’espèce d’utopie administrative qui s’exprime dans l’espace forestier »3 en France au XIXe siècle. Et c’est justement aux ressorts idéologiques et aux bases sociologiques de cette utopie qu’est consacré l’ouvrage de Kalaora et Poupardin, qui nous offre un essai d’anthropologie historique des agents de l’administration forestière française. Les auteurs débutent l’introduction en rappelant que « les grands corps d’État ont joué historiquement un rôle important dans l’aménagement du territoire et dans les systèmes de représentations qui lui étaient liés » (p. 1). Les deux sociologues confirment ainsi l’idée de Sigaut selon laquelle « l’espace forestier […] est un des lieux où les tendances les plus lourdes d’une société se donnent libre cours »4.

3Kalaora et Poupardin bâtissent leur démonstration autour deux axes de recherche : l’étude du quotidien administratif et la sociologie historique du personnel forestier. Ces travaux de recherche entendent par là contribuer aux objectifs scientifiques du Groupe d’histoire des forêts françaises (GHFF) qui documente notamment la dimension anthropologique des pratiques d’appropriation et d’exploitation de la forêt par les corps techniques de l’État.

4Chaque article approche à sa manière les forestiers, autant dans leurs représentations du monde que dans leurs expériences vécues. Derrière l’impression d’un corps monolithique, les auteurs s’emploient à nous révéler les trajectoires des individus saisis dans les contradictions internes du grand projet transformateur de la forêt française. Le premier article souligne ainsi les liens entre le pouvoir politique et l’administration forestière en remontant à sa genèse : l’ouverture de l’École de Nancy en 1824 et la promulgation du Code forestier en 1827. Quant aux quatre autres articles, ils se centrent sur le quotidien des forestiers. Le deuxième article étudie par exemple les liens entre l’administration forestière et le Club alpin français, et d’autres associations qui valorisent davantage le paysage forestier que la ressource bois. Le troisième article s’appuie ensuite sur un matériau d’archives originales, constituées des carrières d’anciens élèves de l’École de Nancy, afin d’analyser les critères de promotion au sein du corps. Le quatrième chapitre étudie les nécrologies parues dans la Revue forestière française pour caractériser les vertus que les dirigeants de l’administration forestière attendent de leurs subordonnés. Enfin, le cinquième chapitre tente de dégager « les appréciations administratives portées sur les agents forestiers » (p. 171). L’objectif est de souligner les conditions de vie des forestiers, souvent difficiles, comme le prouve le changement régulier d’affectation ou l’habitat précaire des cabanes forestières. Se dessine alors le portrait d’une administration très exigeante vis-à-vis de ses agents.

  • 5 Becker Howard S., « Les entrepreneurs de morale », in Howard S. Becker (dir.), Outsiders. Études de (...)
  • 6 Larrère Raphael, « L’emphase forestière », Recherches, n° 45, 1981, p. 113-157.

5Car c’est à l’avènement d’une forêt moderne que se battent sans relâche ces « entrepreneurs de morale »5, au sens de Becker. Dans le deuxième chapitre, Kalaora et Poupardin nous rappellent les efforts de l’administration forestière pour diffuser le discours des bienfaits de la forêt et des méfaits du déboisement. Les ingénieurs forestiers réussissent d’ailleurs à obtenir un réel pouvoir d’influence sur l’aménagement de l’espace rural français au XIXsiècle comme le prouve l’adoption des lois de reboisement de montagne en 1860 et de restauration de terrain de montagne (RTM) en 1881. Avec le temps, les forestiers construisent une rhétorique efficace, reposant en particulier sur le catastrophisme de l’érosion des sols, un phénomène pourtant peu perçu comme un problème public à l’époque. En rendant visible l’invisible, les forestiers parviennent à convaincre les gouvernants de l’Empire puis de la République d’intervenir en faveur du reboisement. Cette « emphase forestière »6 sur la nécessaire plantation d’arbres fait évidemment écho aux discours contemporains des institutions pour la protection de l’environnement et des entreprises du marché de l’adaptation climatique.

6L’intérêt du recueil est de montrer un groupe social traversé par des tensions multiples, en particulier entre la base et son élite. Pourtant, les grandes controverses forestières ressortent peu dans les archives présentées par Kalaora et Poupardin. L’administration forestière à laquelle est attachée l’École de Nancy promeut le modèle de la forêt monospécifique équienne, soit une forêt composée d’une seule essence et dans laquelle les arbres ont le même âge. Or, au XIXe siècle, des forestiers comme Adolphe Gurnaud ou Roger Ducamp, de l’École de Nîmes, militent pour le taillis sous futaie et des forêts aux essences mélangées. Cette opposition se retrouve aujourd’hui encore entre d’une part la sylviculture productiviste de la filière-bois, et d’autre part la sylviculture jardinée promue notamment par l’association ProSilva, qui rassemble les forestiers pratiquant une sylviculture à couvert continu, c’est-à-dire sans coupes rases.

  • 7 Boutefeu Benoît, « La réforme de l’Office national des Forêts : quelles conséquences pour les fores (...)
  • 8 Glinel Charlotte, « Gestionnaires forestiers : une nouvelle catégorie de l’action publique forestiè (...)

7Les discours officiels des forestiers du XIXe siècle expriment le sentiment de transcendance que procure le fait d’être au service de la forêt. Avec l’absolu comme raison d’être, les forestiers se font thaumaturges car ils ne « peuvent être assujettis aux besoins contingents de la société » (p. 188). La fétichisation de la forêt transforme l’espace-temps des forestiers : le long terme gouverne, l’argent n’a pas d’importance, seule compte la conquête forestière des terres et des esprits. Les forestiers apparaissent, de façon paradoxale, à la fois conservateurs et émancipateurs, d’où l’importance de la sacralisation de la forêt, qui permet à l’administration forestière de se donner l’image d’un corps solide et sans faille. Or, comme le montrent Kalaora et Poupardin, si le corps est si prompt à exprimer son exaltation pour la forêt, il est beaucoup plus discret sur les conditions matérielles d’exercice du métier de forestier. Derrière un discours souvent idéaliste, les sociologues mettent en lumière les ambivalences d’une administration qui ferme les yeux sur les entorses des agents à son code de conduite, et qui peut se réapproprier des pratiques à l’origine contestées. Il en ressort un corps forestier qui sort « de son splendide isolement pour découvrir les vertus de la transaction et du compromis » (p. 9). La publication de l’ouvrage de Kalaora et Poupardin, plus de trente ans après l’écriture des textes, peut paraître anachronique au regard de l’évolution de l’actuel Office National des Forêts (ONF), désormais structuré selon les réformes du New Public Management ayant « entraîné une recomposition de l’identité collective du corps forestier, qui n’adhère que partiellement aux impératifs commerciaux »7. Après un certain silence dans le domaine, de récents travaux documentent les transformations sociologiques du métier d’ingénieur forestier qui se fait « gestionnaire »8 au service de la transition environnementale. La publication de cet ouvrage est donc essentielle car elle éclaire les chercheurs en sciences humaines désireux de mieux comprendre les mutations contemporaines dans l’administration forestière française.

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Notes

1 Sigaut François, « Les forêts entre rêves et réalités », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n° 6, 1990 et mis en ligne le 20 mars 2009.

2 Kalaora Bernard, Poupardin Denis, « L’administration forestière entre 1860 et 1940. L’esprit de corps à travers les nécrologies », Ethnologie française, vol. 18, n° 1, 1988, p. 27-41.

3 Sigaut François, « Les forêts entre rêves et réalités », Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, n° 6, 1990 et mis en ligne le 20 mars 2009.

4 Ibid.

5 Becker Howard S., « Les entrepreneurs de morale », in Howard S. Becker (dir.), Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Éditions Métailié, 1985, p. 171-188.

6 Larrère Raphael, « L’emphase forestière », Recherches, n° 45, 1981, p. 113-157.

7 Boutefeu Benoît, « La réforme de l’Office national des Forêts : quelles conséquences pour les forestiers publics et leur système de valeurs ? » Revue forestière française, vol. 60, n° 6, 2008, p. 691-709.

8 Glinel Charlotte, « Gestionnaires forestiers : une nouvelle catégorie de l’action publique forestière ? », Pour, vol. 246, n° 2, 2023, p. 111-120.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Arthur Guérin-Turcq, « Bernard Kalaora, Denis Poupardin, Le corps forestier dans tous ses états. De la Restauration à la Belle Époque », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 novembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62909

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Rédacteur

Arthur Guérin-Turcq

Doctorant en géographie à l’Université de Lyon, Arthur Guérin-Turcq consacre son travail de thèse à la gestion de la forêt périurbaine comme bien commun.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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