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Romain Guicharrousse, Athènes en partage. Les étrangers au sein de la cité (Ve-IIIe siècles avant notre ère)

Jean-David Richaud-Mammeri
Athènes en partage
Romain Guicharrousse, Athènes en partage. Les étrangers au sein de la cité (Ve-IIIe siècles avant notre ère), Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Histoire ancienne et médiévale », 2023, 487 p., ISBN : 979-10-351-0840-3.
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Texte intégral

  • 1 Voir à ce sujet le livre de Paulin Ismard, La cité et ses esclaves. Institutions, fictions, expérie (...)

1L’ouvrage de Romain Guicharrousse, issu de sa thèse de doctorat, résonne particulièrement avec notre actualité, que ce soit celle de Lampedusa ou celle du projet de loi sur l’immigration en chantier ; il cherche en effet à définir la place occupée par les non-Athéniens à Athènes durant les périodes classiques et hellénistiques (du Ve au IIIe siècle avant notre ère) au-delà de la fonction économique qui leur avait été attribuée par la recherche antérieure. Le projet est ambitieux puisqu’il s’agit de montrer que des personnes qui étaient définies par l’absence de droit de cité avaient pourtant une place réelle au sein de celle-ci et participaient pleinement à la vie civique, sous réserve de certaines restrictions (le droit de vote notamment). Il s’inscrit dans un courant historiographique qui cherche à revisiter l’organisation sociale et les interactions entre les différents groupes dans la Grèce antique1. Le livre est divisé en quatre parties. La première s’intéresse à la manière de nommer les étrangers ; la deuxième étudie le culte de Bendis ; la troisième porte sur les philosophes à Athènes ; la dernière enfin étudie les sépultures.

2L’étude des dénominations des non-Athéniens révèle une multiplicité de statuts d’étrangers en Attique. À côté de celui bien connu des métèques – à savoir des étrangers résidant sur une longue durée et acquittant une taxe –, Romain Guicharrousse s’intéresse aux catégories mal définies et peu attestées des katoikountes ou des paroikoi, mais aussi aux isotèles qui sont des métèques bénéficiant des honneurs de la cité. Le caractère honorifique de l’isotélie se manifeste dans le fait que ce titre est revendiqué par les isotèles dans leurs inscriptions funéraires, contrairement à celui de métèque. Mais l’historien se penche également sur la manière dont les étrangers pouvaient chercher à se nommer eux-mêmes dans les inscriptions. Ainsi, il étudie la documentation épigraphique produite par des groupes de métiers – blanchisseurs et soldats notamment. Dans le premier cas, le caractère extra-athénien des blanchisseurs ne se comprend que par l’onomastique alors que le groupe ne se désigne que par la corporation professionnelle. Dans le second, les cavaliers au service d’Athènes se désignent comme les Tarantinoi, ce qui renvoie au IIe siècle av. J.-C. à un type de cavalerie légère mais qui fait référence aussi aux IVe et IIIe siècles av. J.-C. à la cité d’origine des cavaliers, à savoir Taras en Grande Grèce. C’est ainsi qu’en s’intéressant non seulement aux catégories juridiques mais aussi aux pratiques des populations étrangères, Romain Guicharrousse montre que les dénominations sont « la plupart du temps le fruit d’une construction collective, au sein d’une communauté à la composition hétéroclite, par le biais de pratiques communes » (p. 88).

3La deuxième partie est consacrée à un culte, celui de la déesse Bendis, originaire de Thrace et assimilée à Artémis par les Athéniens. Son culte est introduit en Attique dans la seconde moitié du Ve siècle av. J.-C. et est identifié comme exogène par les Athéniens tout au long des périodes classique et hellénistique. L’auteur commence par s’intéresser à la question complexe des orgéons et thiasotes, à savoir deux groupes de fidèles de Bendis chargés d’organiser certains aspects du culte athénien de la déesse mais dont les différences ne nous apparaissent pas en raison du caractère restreint des sources, essentiellement épigraphiques. Les groupes du culte de Bendis offrent un exemple de pratiques culturelles et rituelles désignées comme thrace par la cité et les membres de l’association en dépit d’une composition mixte de celle-ci qui rassemblait Athéniens et non-Athéniens. Mais l’auteur fait remarquer qu’en dépit de la désignation du culte comme thrace, les Athéniens ne le désignent jamais comme étranger (xenos ou barbaros). Le culte bendidéen offre ainsi un moment ou des étrangers participent sous le contrôle bienveillant des magistrats athéniens, à « la construction du paysage religieux civique » (p. 190) de la cité. La participation aux associations cultuelles est par ailleurs intégratrice au sein de réseaux dans la société athénienne.

4Dans la troisième partie, Romain Guicharrousse s’intéresse à la catégorie des philosophes et à leur inscription dans la cité. Cette partie – divisée en cinq chapitres – traite tout d’abord de la figure d’Aspasie, puis des logiques des mouvements migratoires des philosophes. Suivent ensuite une étude de l’inscription des étrangers au sein des communautés philosophiques puis une de l’intégration de ces non-Athéniens au sein de la cité. Les philosophes présents à Athènes pouvaient l’être selon deux temporalités. Certains, notamment les scholarques (maîtres d’écoles) pouvaient rester sur le temps long en Attique, sans doute avec le statut de métèque, bien que cela soit rarement précisé dans les sources ; d’autres étaient beaucoup plus mobiles, notamment les disciples qui restaient le temps de leur formation puis repartaient dans leurs cités d’origine. L’auteur fait remarquer que la venue à Athènes pour les études et l’inscription dans une école philosophique pouvaient répondre à l’existence de réseaux familiaux et socio-économiques préexistants. Il cite en exemple la proportion importante d’étudiants de l’Académie (l’école platonicienne) qui étaient originaires d’Héraclée ou les liens forts entre le Jardin (l’école épicurienne) et la cité troade de Lampsaque. L’étude des différentes écoles dont certaines sont fondées par des métèques – les présocratiques, l’école d’Isocrate, l’Académie, le Lycée (l’école aristotélicienne) et le Jardin – permet de dessiner des groupes dont l’organisation peut varier mais qui placent les étrangers au même rang que les Athéniens. Les premiers participent à la vie du groupe et peuvent prendre la direction de l’école à la mort du maître. On note ainsi que le troisième dirigeant de l’Académie, Xénocrate, était originaire de Chalcédoine. Dans le cas du Lycée, tous les scholarques connus sont étrangers. L’appartenance à des réseaux philosophiques permet à ces étrangers de développer un capital social et de participer selon certaines modalités à la vie athénienne. S’ils sont mieux connus du fait de sources plus importantes, les disciples des écoles philosophiques n’en sont pas pour autant des étrangers favorisés : « leurs compétences philosophiques les amènent à être utiles à leur manière, à la cité, mais ils ne bénéficient pas de d’avantages d’éloges » (p. 297).

5La quatrième partie est consacré aux pratiques funéraires. L’auteur commence par s’intéresser aux tombes du Céramique. Cet espace était au Ve siècle av. J.-C. un territoire où étaient enterrés notamment des soldats de la cité morts à la guerre, et qui présentait une forte symbolique civique. Mais déjà à cette époque, des étrangers de cités alliées tombés au combat pouvaient y être enterrés. L’évolution du statut d’Athènes au IVe siècle, puis au IIIe siècle avant notre ère, qui se caractérise par une perte progressive de son indépendance, transforme la symbolique du lieu qui devient un lieu d’inhumation prestigieux, avant tout occupé par de fortunés citoyens. Les riches non-Athéniens continuèrent de s’y faire enterrer afin de manifester dans la mort leur parfaite intégration à la cité. L’étude des stèles et des espaces funéraires montrent d’ailleurs un langage commun aux habitants d’Athènes, qu’ils fussent citoyens, grecs ou barbares (thraces notamment). La symbolique des tombes permet plus de constater des distinctions de niveau social que d’origine. « L’occupation de l’espace le long des routes est une manifestation claire de cette intégration dans la communauté des habitants d’Athènes » (p. 372).

6En sus de ces analyses, Romain Guicharrousse a intégré en annexe un riche dossier de 15 documents épigraphiques produits dans le cadre du culte de Bendis. Chaque document est décrit, photographié, retranscrit en grec, traduit en français et commenté par l’auteur.

7Nous avons dit en introduction que le projet de l’auteur était particulièrement ambitieux, d’autant plus que les sources sont relativement peu nombreuses et parfois d’interprétation complexe. S’il s’inscrit pleinement dans le cadre du renouveau historiographique sur l’étude de la cité grecque en générale et athénienne en particulier, l’ouvrage renouvelle l’approche des étrangers à Athènes et complexifie l’image que l’on pouvait en avoir. La principale frustration du lecteur est liée sans doute à des sources trop lacunaires et trop partielles. Comme l’auteur le note lui-même (p. 376), de nombreuses zones d’ombre subsistent et beaucoup de questions que l’on aurait aimé voir étudiées ou soulevées (relations entre Athéniens et non-Athéniens, place des femmes étrangères, professions occupées par les étrangers, etc.) restent sans réponse. La démarche et les résultats restent néanmoins à saluer.

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Notes

1 Voir à ce sujet le livre de Paulin Ismard, La cité et ses esclaves. Institutions, fictions, expériences, Paris, 2019 sur la place des esclaves ou les travaux de Pauline Schmitt Panter, Aithra et Pandora. Femmes, genre et cité dans la Grèce antique, Paris, L’Harmattan, 2009 sur le rôle civique des Athéniennes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-David Richaud-Mammeri, « Romain Guicharrousse, Athènes en partage. Les étrangers au sein de la cité (Ve-IIIe siècles avant notre ère) », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 novembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62819

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