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Marcel Fournier, La Maison des sciences de l’homme de Paris. Une utopie braudélienne réalisée. 1963-2005

Émile Le Pessot
La Maison des sciences de l'homme de Paris
Marcel Fournier, La Maison des sciences de l'homme de Paris. Une utopie braudélienne réalisée. 1963-2005, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, coll. « 54 », 2023, 504 p., ISBN : 978-2-7351-2453-4.
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Texte intégral

  • 1 Voir l’étude fondatrice de Mazon Brigitte, Aux origines de l’École des hautes études en sciences so (...)

1L’après Seconde Guerre mondiale a été un moment charnière de renaissance institutionnelle des sciences sociales en France. Des études se sont penchées sur l’histoire du CNRS ou sur les origines de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)1. L’ouvrage de Marcel Fournier, professeur émérite de sociologie à l’Université de Montréal, s’insère dans cette perspective et entend combler une lacune. Aucune étude systématique n’a été menée sur l’histoire de la Maison des sciences de l’homme (MSH). Ce travail était d’autant plus nécessaire que la MSH a de quoi étonner : il s’agit d’un lieu dédié certes à la recherche mais aux antipodes du statut juridique de faculté ; un lieu ancré localement mais pourtant central dans l’internationalisation des sciences sociales. C’est cette nature atypique de la MSH, au sein de laquelle évoluent « des individus eux-mêmes atypiques, aux personnalités fortes et aux trajectoires académiques et professionnelles étonnantes » (p. 7) qui a poussé l’auteur à mener une « enquête sociohistorique » (p. 10), mêlant travail en fonds d’archives et entretiens sociologiques. L’enjeu de l’ouvrage est donc de saisir la genèse de cette institution et son rôle nodal dans le dynamisme des sciences sociales tant françaises qu’internationales.

  • 2 On pourra regretter que l’auteur n’accorde pas plus d’importance à la circulation transatlantique d (...)

2L’enquête s’ouvre sur l’archéologie du projet de la MSH (chapitres 1 à 2). L’historien Fernand Braudel en constitue l’artisan principal. L’ouvrage révèle les multiples réseaux qu’il a mobilisés comme les résistances que ce projet a suscitées. En effet, rassembler les sciences humaines dans une institution académique propre ne va pas de soi dans les années 1950, notamment pour la faculté des lettres de Paris. En outre, le projet de la MSH dépend largement du développement de la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE) dont Braudel prend la tête en 1956. En plus de l’EPHE, ce dernier est une figure éminente des Annales et du Centre de recherche historique (CRH), véritable triangle dont « Braudel est le centre » (p. 86). Il tente alors de faire de la VIe section, qui est à ce moment-là périphérique mais dynamique, une plateforme générale des sciences sociales en pleine ébullition et sollicite pour cela des subventions auprès des fondations Ford et Rockefeller. Les premiers jalons de la MSH sont donc élaborés entre 1957 et 1963 dans un interstice connectant monde académique, éditorial, étatique et philanthropique. Le lecteur tire un grand profit de fiches biographiques permettant de saisir les trajectoires des multiples acteurs évoqués. Cet appui sur les fondations américaines ne se fait pas sans contrepartie : la fondation Rockefeller impose une institutionnalisation des sciences sociales sur le modèle américain, autour des areas studies, d’abord expérimentée à l’EPHE après 19562.

3L’ouvrage explore ensuite les enjeux matériels – les locaux – et juridiques qui accompagnent les différents projets portés par Braudel et son principal soutien, Clemens Heller (chapitre 3). De nombreux débats portent alors sur la forme juridique que doit revêtir la MSH avant d’être stabilisée en tant que fondation privée reconnue d’utilité publique en 1963. Dans ce cadre, l’acquisition d’un bâtiment est délicate, administrativement comme économiquement. Les tractations de Braudel avec les fondations américaines et l’État français aboutissent finalement à une centralisation de la MSH autour du 54 boulevard Raspail dont le chantier ne s’achève qu’en 1970. Ce nouveau lieu doit permettre la réalisation de deux idées-forces : produire de l’interdisciplinarité et une plus grande unification des sciences sociales ; connecter les recherches en sciences sociales à l’échelle internationale. Ces deux ambitions novatrices se heurtent à des difficultés. La sélection des centres de recherche à rattacher à la MSH alimente des pressions (p. 157) et l’organisation administrative de cette fondation est tiraillée entre une logique de centralisation et une volonté d’autonomie des institutions qui y participent, dont le CNRS, le Collège de France, les facultés, et les IEP par exemple. Là encore, l’ouvrage fait montre d’une grande précision, ne cherchant pas à lisser les hésitations de la direction de la MSH ou les difficultés financières en 1963-1964 qui grèvent son budget (chapitre 4).

  • 3 Voir par exemple Joly Marc, « Excellence sociologique et “vocation d’hétérodoxie” : Mai 68 et la ru (...)

4L’ouvrage explore ensuite les conflits qui ont travaillé et forgé la MSH (chapitre 5). L’auteur se penche notamment sur les effets que Mai 68 a eu dans et sur la MSH. L’auteur montre que les revendications des personnels, dans le débat brûlant entre autogestion et cogestion, sont une matrice de la structuration administrative de l’institution au long cours. En outre, après « mai 1968, on note une réorganisation ou réorientation de plusieurs centres de recherches. L’affiliation des chercheurs change » (p. 268). Par exemple, la scission du Centre de sociologie européenne, qui a fait suite à la rupture entre Raymond Aron et Pierre Bourdieu, et l’émergence de nouveaux laboratoires comme celui d’Alain Touraine montrent des réactions institutionnelles aux changements socio-politiques. Toutefois, l’étude ne lie pas véritablement le contexte de Mai 68 et les nouvelles manières de penser et de pratiquer les sciences sociales3. L’auteur retrace ensuite (chapitre 6), dans le contexte de profonde mutation des institutions de recherche des années 1970, un second conflit peu connu mais essentiel pour l’histoire de la MSH. Entre 1974 et 1975, au moment où la VIe section de l’EPHE est sur le point de devenir l’EHESS, le Secrétariat d’État aux universités transfère la gouvernance du « 54 » à cette nouvelle école. Un rapport de force s’engage entre Braudel et Jacques Le Goff, futur président de l’EHESS, qui se solde de manière constructive mais permet de comprendre l’organisation actuelle de la MSH et les intrications si fortes qui la lie encore à l’EHESS. Malgré tout, ces années 1970 restent celles où le « 54 boulevard Raspail va devenir sur le plan national un des pôles centraux de la recherche en sciences humaines et sociales et, sur la scène internationale, un carrefour » (p. 236).

5Car au-delà de l’aspect institutionnel, l’histoire de la MSH est aussi saisie à travers sa place singulière dans le monde de la recherche (chapitre 7). L’auteur revient sur le monde éditorial riche et varié associé à la MSH. Celle-ci constitue, au cours des années 1970, ses éditions en lien avec de nombreux éditeurs académiques de renom, à l’échelle internationale. En outre, un réseau national de MSH se constitue entre 1968 et 1980 en dehors de Paris, par exemple à Bordeaux, à Strasbourg ou à Lyon. La MSH brille alors par sa capacité à « offrir aux chercheurs la possibilité de rencontres (colloques etc.), de concertation (mise sur pied de groupes de travail) et de diffusion » (p. 297). De nombreux programmes binationaux sont signés avec des pays européens, fédérant par-là une « Europe scientifique » (p. 319), et parfois plus lointains, comme l’Inde. La « Maison Suger », dans le quartier Latin, donnée à bail à la MSH à partir de 1990, devient un pôle essentiel de rencontre et d’échange pour les chercheurs étrangers invités (chapitre 9). Les renouveaux en histoire du genre, en anthropologie sociale, en linguistique ou encore dans la saisie de l’écologie par les sciences sociales s’élaborent pour beaucoup à l’ombre de la MSH qui héberge et permet une large part de cette histoire connectée des savoirs académiques (chapitre 8). La mise en place d’un Centre interinstitutionnel pour la diffusion (CID) permet, au début des années 1980, une diffusion efficace de cette recherche de pointe.

6La fin de l’ouvrage (chapitre 9 et 10) s’intéresse au devenir de la MSH après la disparition de Braudel en 1985. Cette dernière partie, plus courte, insiste sur la continuité dans la gouvernance de Clemens Heller et de Maurice Aymard, les deux administrateurs de la MSH qui se relaient jusqu’en 2005. L’heure est aux défis nouveaux. La bibliothèque de la MSH, équipement collectif et raison d’être du projet braudélien, doit s’adapter aux changements techniques, après 1991, avec Internet puis l’informatisation qui doit « rendre possible la consultation des catalogues et des bibliographiques des autres bibliothèques » (p. 428). Enfin, malgré le contexte de reflux de la recherche en sciences sociales qui s’amorce dans les années 1990, la MSH poursuit l’animation d’un vaste réseau international en déployant de nouveaux partenariats au sortir de la guerre froide et propose des collaborations innovantes à l’instar du projet Strabon (2001), immense projet de numérisation et de mutualisation des savoirs sur le patrimoine du pourtour méditerranéen.

7Par sa précision et ses outils, nul doute que cette histoire de la MSH devienne un ouvrage de référence. La MSH apparaît à la fois comme un projet, une institution et un réseau de pratiques intellectuelles. Si le défi archivistique est largement relevé, on déplorera sans doute une trop faible utilisation des entretiens sociologiques pourtant annoncés en introduction. Par ailleurs, le style est limpide mais le plan chrono-thématique est parfois malaisé à suivre. Mais surtout, cet ouvrage dessine des perspectives de recherche en mettant en regard la dimension institutionnelle de la MSH avec les productions en sciences sociales qui s’y sont développées, car cette histoire gagnerait à être simultanément institutionnelle et intellectuelle. Il n’en demeure pas moins que ce précieux ouvrage démontre que l’aventure des MSH se situe à la confluence de pratiques individuelles et institutionnelles, académiques et économiques, et d’un ambitieux projet politique et savant.

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Notes

1 Voir l’étude fondatrice de Mazon Brigitte, Aux origines de l’École des hautes études en sciences sociales. Le rôle du mécénat américain, Paris, Cerf, 1988. Pour le CNRS, voir Guthleben Denis, Histoire du CNRS de 1939 à nos jours : une ambition nationale pour la science, Paris, Armand Colin, 2009.

2 On pourra regretter que l’auteur n’accorde pas plus d’importance à la circulation transatlantique des modèles universitaires par le biais de ces fondations. Voir par exemple : Tournès Ludovic, Sciences de l’homme et politique. Les fondations philanthropiques américaines en France au XXe siècle, Paris, Garnier, 2011 ; Popa Iona, « Aires culturelles et recompositions (inter)disciplinaires. La 6e section de l’EPHE et les études sur l’espace russe, soviétique et est-européen », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 210, vol. 5, p. 60-81.

3 Voir par exemple Joly Marc, « Excellence sociologique et “vocation d’hétérodoxie” : Mai 68 et la rupture Aron-Bourdieu », Revue d’histoire des sciences humaines, n° 26, 2015, p. 17-44.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Émile Le Pessot, « Marcel Fournier, La Maison des sciences de l’homme de Paris. Une utopie braudélienne réalisée. 1963-2005 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 14 novembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62793

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Rédacteur

Émile Le Pessot

Professeur agrégé, Doctorant en Histoire contemporaine au sein du laboratoire CESPRA (UMR 8036 CNRS-EHESS).

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