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Juliette Rennes, Métiers de rue. Observer le travail et le genre à Paris en 1900

Marie-Aimée Romieux
Métiers de rue
Juliette Rennes, Métiers de rue. Observer le travail et le genre à Paris en 1900, Paris, EHESS, coll. « Représentations », 2022, 462 p., ISBN : 978-2-7132-2949-7.
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Texte intégral

1Cet ouvrage entend combler un manque : il propose un panorama des métiers de rue exercés par des femmes à Paris à l’aube du XXe siècle et de leurs représentations. Construit à partir de l’exemple des cochères, l’ouvrage est constitué de huit chapitres articulés autour de trois axes. D’une part, Juliette Rennes procède à un examen de la répartition des femmes dans les métiers de rue selon l’âge, la profession et l’origine sociale. D’autre part, elle analyse les représentations et les imaginaires qui leur sont associés à partir de la presse, des archives de justice et de police ainsi que des cartes postales et autres supports publicitaires. Enfin, l’auteur n’oublie pas de faire le lien avec les milieux féministes de l’époque.

2Juliette Rennes tente de comprendre le rôle des changements sociaux et économiques sur l’émergence des femmes dans la rue parisienne de la fin du XIXe siècle. En effet, les travaux haussmanniens ont transformé l’espace public et les modernisations, en particulier l’apparition de l’électricité et de l’automobile, ont eu un impact fort sur les métiers de rue. Les nombreuses cartes postales donnent à voir des métiers très hétérogènes. Les corps sont diversement protégés : ainsi les kiosquières ne sont-elles pas aussi exposées aux intempéries climatiques que les balayeuses ou les marchandes de quatre-saisons. Certains métiers requièrent une force physique importante comme la petite crémière. D’autres connaissent de fortes amplitudes horaires à l’image de la prostituée ou de la chiffonnière. Ces métiers renvoient également à des statuts professionnels différents, de la salariée à la travailleuse indépendante. De ce fait, la population laborieuse parisienne ne représente pas une classe sociale unie. Juliette Rennes s’attacher à étudier sa répartition genrée. Si la norme de la fin du XIXe siècle attribue aux femmes les métiers d’intérieur, la réalité est parfois toute autre : elles constituent 42 % de la population active parisienne au recensement de 1896 et 75 % d’entre elles sont concentrées sur trois secteurs seulement (le travail des étoffes et des vêtements, le service domestique et le commerce). Ainsi, les métiers de transformation et de manipulation de la matière urbaine (la réalisation des rues, le pavement, les sculptures…) sont majoritairement occupés par des hommes. Par exemple, on ne compte que 77 sculptrices-statuaires sur les 941 occupants de cette profession recensés à Paris en 1901. Dans les services de l’État, des départements et des communes, plusieurs secteurs impliquant des activités sur la voie publique sont par ailleurs totalement non mixtes comme les ponts et chaussées, la police et l’armée. Cette disparité de répartition dans les métiers de rue s’explique aussi par les nombreuses entraves à la mobilité des femmes dans la ville. En effet, lorsque celles-ci circulent seules, elles sont souvent interpellées par la police pour racolage ou prostitution. S’ajoutent les violences physiques et insultes nombreuses vis-à-vis des vendeuses ambulantes accusées de gêner la circulation, mais qui renvoient davantage à une concurrence avec les commerçants disposant d’une boutique.

3C’est dans cette perspective de transformation urbaine que l’auteure analyse la notion de pittoresque et ouvre un deuxième axe dans son ouvrage : celui des représentations. Dans la culture visuelle des années 1900, la porteuse de pain est souvent représentée jeune, mince, séduisante et immobile, avec sa corbeille remplie de baguettes à livrer. Dans la réalité, sur les 1079 porteuses de pain des boulangeries dénombrées à Paris en 1891, 361 ont plus de 40 ans. Les conditions de travail sont pour le moins éprouvantes : la journée commence à 5 heures du matin, il y a de nombreux étages à monter et il faut également faire face aux larcins ainsi qu’aux rencontres matinales déplaisantes. Elles terminent à 10 heures du soir, après les travaux de rangement et de ménage pour 10 à 12 francs par mois, soit le salaire le plus bas dans la boulangerie. Un autre exemple largement développé par l’auteure est celui des cochères. Habituellement, les femmes accèdent aux métiers traditionnellement masculins soit par héritage en tant que veuve, soit par travestissement. Mais ce n’est pas leur cas : l’accès à ce métier est à la fois permis par l’ouverture d’une formation et par la publicité réalisée par les journaux. Depuis 1888, il faut d’abord obtenir un examen pour pouvoir exercer, ce qui suppose de savoir lire et écrire. La cochère Clémentine Dufaut, née en 1902, entre dans le métier grâce à l’enseignement de son mari, lui-même cocher, Alfred Dufaut. D’autres cochères bénéficient d’une expérience dans le domaine car elles sont issues du milieu rural. C’est l’Assistance aux animaux, une petite société de bienfaisance fondée en 1900, qui va permettre, sans avoir été créée à cet effet, l’entrée des femmes dans le métier. Par ailleurs, les médias ont un rôle primordial dans les représentations des cochères : en effet, sur les nombreuses cartes postales, elles sont photographiées individuellement (ou à deux lorsqu’il s’agit de sœurs) avec leur fiacre, en train de caresser ou de nourrir leur cheval avec des légendes telles que » les chevaux ne sont plus à plaindre, on les envie » (p. 148). La diffusion de l’image de cochère va plus loin : on n’hésite pas à mettre en scène des accidents dont la cause serait uniquement leur sexe et nécessiterait l’intervention de l’homme, voire à les présenter dans des positions lubriques ou à connotation sexuelle. C’est la publicité parfois excessive de ce métier qui alimente les candidatures féminines. L’exemple des cochères fait écho aux interdits et obligations morales de l’époque, mais aussi aux opportunités construites par les médias. Ainsi, la nécessité pour la presse quotidienne de procurer à ses lecteurs des « nouveautés » a contribué à populariser ce métier comme celui de colleuse d’affiches, quitte à déformer la réalité des conditions de travail ou à créer l’exceptionnalité de la féminisation dudit métier. Ces représentations se construisent en vis-à-vis avec celle de la virilité dans l’espace public. Ainsi, l’auteure souligne que « dans les descriptions journalistiques et littéraires comme dans les représentations picturales de la rue parisienne en 1900, la masculinité ouvrière urbaine est souvent associée à des corps aux muscles saillants et tendus dans l’effort, voire à des corps dont la puissance efface la nécessité même de l’effort » (p. 106). Au contraire, la prostitution masculine se déploie essentiellement dans les espaces de l’intime, très peu de détails dans l’apparence (vêtement ou corps) doivent permettre d’identifier la profession exercée. Par ailleurs, la virilité est aussi promue dans le comportement des hommes dans la rue, notamment des « suiveurs ». Ce terme renvoie autant aux pratiques des voyeurs que des frotteurs voire des agresseurs. L’analyse de best-sellers abordant l’art de la séduction masculine est éloquente à ce sujet : dans Le guide « parisien ». Connaître Paris, c’est bien, connaître la Parisienne, c’est mieux publié dans les années 1900, un chapitre entier est consacré à « l’art de suivre une femme » comprenant des encouragements à persévérer malgré les résistances de l’intéressée.

4Le dernier axe de l’ouvrage analyse les interactions avec le milieu féministe. En effet, ce sont des journalistes femmes qui prennent l’initiative d’enquêter sur les conditions de travail des femmes dans les métiers de rue. Ces sujets de niche contribuent à la fois à faire exister ces journalistes femmes, mais aussi à médiatiser les revendications féministes liées au monde du travail. Par exemple, à la suite d’une enquête journalistique, la porteuse de pain est utilisée comme figure d’endurance par les féministes : elle exerce un métier ambulant, en extérieur, requérant de la force physique et impliquant de circuler seule, cependant ce métier ne fait pas débat dans la société car il reste subalterne et moins bien rémunéré. L’accès au métier de cochère n’est pas issu d’un combat des milieux féministes, mais il contribue à transformer les représentations des femmes dans l’espace public. La lutte pour l’accès des femmes à des activités réservées aux hommes se concentre plutôt sur l’administration, l’enseignement, le barreau, la médecine, la pharmacie et les laboratoires plutôt que sur les métiers de rue. Pour Juliette Rennes, « ce silence révèle tout d’abord le poids du stigmate de la prostituée qui pèse systématiquement sur celles qui prétendent s’approprier la voie publique pour y exercer une activité lucrative. Mais il montre aussi les difficultés à faire entendre […] que le monde du travail pourrait être totalement indifférencié du point de vue du genre » (p. 134). Toutefois, les travailleuses de rue comme les cochères sont associées par la presse à la lutte féministe parce qu’elles sont à la fois un sujet de divertissement et donc de vente du journal, et parce que le féminisme est défini de façon très large comme toute action conduisant la femme à accéder individuellement à une activité masculine, même s’il ne s’agit pas d’une revendication des principales intéressées.

5Cet ouvrage n’offre pas seulement une perspective sur des métiers des classes populaires du Paris de la Belle Époque. Il brise aussi l’idée selon laquelle les femmes n’occuperaient pas l’espace public, seraient absentes du marché de l’emploi ou encore que l’accès aux activités masculines serait entièrement dû aux mobilisations féministes. L’originalité de ce livre est l’association entre réalités et représentations qui met en avant le rôle fondateur de la presse de divertissement. C’est aussi un ouvrage richement illustré qui, au-delà de l’aspect pédagogique et ludique des nombreuses cartes postales et affiches, donne à voir un travail d’archives important et propose un acte de mémoire. On apprécie ainsi la redécouverte de nombreux métiers oubliés comme l’écaillère, la regrattière ou encore la porteuse de pain.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie-Aimée Romieux, « Juliette Rennes, Métiers de rue. Observer le travail et le genre à Paris en 1900 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 novembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62779

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