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Antoine Perrier, Monarchies du Maghreb. L’État au Maroc et en Tunisie sous protectorat (1881-1956)

Stéphane Olivesi
Monarchies du Maghreb
Antoine Perrier, Monarchies du Maghreb. L’Etat au Maroc et en Tunisie sous protectorat (1881-1956), Paris, EHESS, coll. « En temps & lieux », 2023, 379 p., ISBN : 978-2-7132-2996-1.
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Texte intégral

1Issu d’une thèse de doctorat, l’ouvrage qu’Antoine Perrier a consacré aux protectorats français dans le Maghreb engage plus qu’une thèse, une volonté de réformer le regard traditionnellement porté sur cette période de l’histoire coloniale et d’élargir notre compréhension de la sociogenèse des États marocain et tunisien. Mobilisant une importante documentation issue notamment des archives de ces deux pays, il invite à reconsidérer l’originalité du protectorat comme système politique dual et à ne pas mésestimer le rôle des institutions monarchiques face à la tutelle coloniale. Pour cela, force est de s’émanciper d’un certain nombre de préjugés consistant invariablement à minorer le rôle de ces institutions par opposition à celui de l’État colonisateur qui aurait imposé une domination totale.

2Dès son introduction, l’ouvrage met en lumière une série d’énigmes. Comment comprendre le fonctionnement d’un système dual au sein duquel cohabitent l’administration nouvelle de la puissance coloniale (qui gère les finances, l’ordre et l’économie) et l’administration ancienne (qui perdure et recouvre notamment la vie religieuse, la police et la justice des sujets) ? Comment expliquer que des systèmes très comparables aient pu aboutir, au moment de l’indépendance en 1956, à des solutions radicalement opposées puisque le Maroc voit la monarchie reconquérir son autorité et, à l’inverse, la Tunisie l’abolit au profit d’une république autoritaire, sécularisée (à l’image du colonisateur), avec à sa tête Habib Bourguiba ? Comment expliquer la personnalisation du pouvoir colonial marocain, au travers de la figure de Lyautey, et l’absence de phénomène similaire dans le cas tunisien ? Sur quelle base expliciter la genèse des systèmes de droit post-protectorat et leur régime dual empruntant à la fois au droit positif français et à la loi religieuse ? Pour élucider ces énigmes, Antoine Perrier invite à saisir le protectorat « comme un ensemble de solutions pragmatiques à la cohabitation de deux États, une négociation serrée entre deux administrations prises dans un rapport de force certes inégal, mais qui ne se résume pas à une simple relation de domination » (p. 16).

3La recherche se focalise par conséquent sur les administrations du beylik (tunisien) et du makhzen (marocain), ainsi que sur le droit public de ces monarchies polycentriques, en particulier sur les serviteurs de ces systèmes qui, sans être réellement reconnus par le colonisateur, continuaient à exercer des fonctions traditionnelles, générant à la fois des espoirs (modernisation de l’État, reconnaissance personnelle) et des désillusions (inégalités de traitement). Non seulement ces monarchies perdurent ainsi durant toute la durée du protectorat, mais c’est tout un système institutionnel complexe qui se maintient avec elles. Cette imbrication institutionnelle (fondations pieuses, universités-mosquées, judicature religieuse, caïds et cheikhs…) explique leur maintien, par-delà la diversité des contextes locaux et nationaux.

4Pour saisir les évolutions de ces deux protectorats depuis leur création et jusqu’à leur disparition conjointe, Antoine Périer propose un découpage chronologique en trois grandes périodes : une première appelée « Cohabiter » qui va des dates de signatures des grands traités (1881, 1883, 1912) jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale ; une seconde appelée « Réformer » qui couvre la période de l’entre-deux-guerres ; et une troisième appelée « Triompher » qui va de 1940 à la fin des protectorats en 1956. Pour comprendre la mise en place des protectorats, l’auteur commence par évoquer le contexte général dans lequel ces États ont été amenés à accepter le protectorat et en quoi cette formule apparaissait alors comme une forme de colonialisme rationalisé. Elle permettait en effet de faire cohabiter deux puissances, avec la conservation d’une souveraineté interne et la délégation de la souveraineté externe.

5Une première différence dans l’administration des deux protectorats se dessine dès les premiers pas du Maréchal Lyautey au Maroc. Ce dernier considérait le protectorat comme une solution durable et non pas comme une étape transitoire devant conduire à une intégration sur le modèle colonial algérien. Dès lors, le protectorat marocain évolue différemment, en prenant davantage en considération le makhzen, mais en renforçant aussi la coupure entre les populations européennes et indigènes ainsi que les inégalités de traitement des fonctionnaires relevant des deux régimes, français et marocain. Une autre particularité marocaine repose sur l’importance des habous, c’est-à-dire des fondations pieuses, indépendantes administrativement, qui prennent en charge les nécessiteux mais aussi des missions traditionnellement imparties à la puissance publique, comme l’adduction d’eau dans les villes ou la formation. Leur fonctionnement perdure tout au long du protectorat en marge de l’administration coloniale. En Tunisie, une administration plus centralisée, notamment autour de l’université, allait de pair avec un affaiblissement des habous et leur appauvrissement.

6L’évolution des sociétés et le développement économique après la Première Guerre mondiale renforcent les problèmes inhérents au dualisme des systèmes de droit, au point de conduire les tenants de l’école juridique d’Alger à prôner de ne plus prendre en compte les souverainetés fictives du bey et du sultan et à progressivement effacer les droits traditionnels. Plus nuancée, la solution dessinée par le Conseil d’État consiste à faire du résident général le dépositaire de la souveraineté en vertu des conventions liant les deux pays. Face à cette situation de mise sous tutelle administrative et coloniale, les différents beys réagissent de manière contrastée, non sans tenter d’opposer une forme de résistance limitée à cette emprise. Quant au statut du résident général, dans la jurisprudence du Conseil d’État, il demeure marqué d’une forme d’ambivalence, étant simultanément un haut fonctionnaire français, représentant de la France, et un haut fonctionnaire local, relevant d’une autorité étrangère à la France (p. 152).

7L’image d’États à la fois despotiques et faibles, livrant de larges pans de territoires à une relative anarchie, a longtemps prévalu, de même que celle de caïds prévaricateurs. Pourtant, au Maroc, le rôle de ces acteurs se voit renforcé, laissant entrevoir leur relative efficacité dans leur mission et un ancrage social certain. En Tunisie, le statut des caïds, des khalifas (auxiliaires de caïds, souvent successeurs de ceux-ci) et des cheikhs (qui exercent des fonctions similaires mais à l’échelle plus restreinte du village), tend en apparence et de manière contrastée à se rapprocher de celui des fonctionnaires, mais leur mode de désignation et leur fonctionnement témoignent surtout de la permanence des anciennes structures.

8Dès la crise des années 1930, et plus encore après la Seconde Guerre mondiale, la tension économique contribue à détériorer les relations entre l’administration coloniale et les administrations locales, dont les agents revendiquent les mêmes droits et de meilleures rémunérations. C’est que, paradoxalement, par les tentatives infructueuses de transposition d’un système administratif français, les systèmes traditionnels tendent à se renforcer et à s’homogénéiser au point de faire naître des revendications : lutte syndicale soutenue par le Néo-Destour en Tunisie ; opposition autour de la figure du souverain au Maroc. S’opère alors un modelage étrange, oscillant entre imitation de la modernité administrative française et maintien des traditions, incarnées notamment par la langue et les makhzens.

  • 1 Il avait déjà résisté au résident général Noguès, peu après la défaite de la France, en se désolida (...)

9Après la Seconde Guerre mondiale, au Maroc, la puissance coloniale rencontre de plus amples difficultés inhérentes à sa volonté de faire du monarque un souverain absolu et son seul interlocuteur. La résistance de ce dernier, en la personne de Sidi Mohammed ben Youssef1, père de Hassan II, conduit à sa déposition en 1953. Sa déchéance fait dès lors de ce dernier le symbole de la résistance à la domination coloniale. Inversement, en Tunisie, si les autorités coloniales cherchent également à faire du bey un monarque absolu, elles contribuent à le délégitimer en le faisant ostensiblement dépendre de la volonté de la France. La situation conduit dès lors à faire des ministères les principaux acteurs de la lutte anticoloniale. Dans les deux pays, les dissensions s’amplifient ainsi. Mais, dans le cas marocain, une administration religieuse (et royale) fait face à l’administration coloniale et, dans le cas tunisien, une administration davantage sécularisée et « fonctionnarisée », ne bénéficiant plus des ressources des habous, s’affirme face à celle-ci.

10Au final et en résumé, l’ouvrage présente un double intérêt. En scrutant les rouages d’États en régime de protectorat, il interroge nos catégories politiques et invite à saisir l’État selon une trame élargie bien au-delà de la seule administration (apparente) et des institutions publiques. Il apporte ainsi un éclairage novateur, car décentré, sur cette période qui ne se résume pas à une mise sous tutelle ou à une simple colonisation mais occupe une place complexe et essentielle dans la genèse des États marocain et tunisien. Il éclaire aussi les monarchies du Maghreb tant du point de vue de leur complexité institutionnelle que de notre difficulté à saisir leur fonctionnement en raison de notre propension à projeter sur la réalité un absolutisme qui n’a jamais existé. La seule réserve qui pourrait être formulée réside dans le prisme « politiste » de ce travail, assumé par l’auteur, qui aurait pu être pondéré par davantage de données économiques ou sociales, ne serait-ce qu’afin de proposer au lectorat des éléments d’appréciation moins dépendants des sources mobilisées, qui renvoient essentiellement à des points de vue d’acteurs politiques et administratifs.

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Notes

1 Il avait déjà résisté au résident général Noguès, peu après la défaite de la France, en se désolidarisant du statut des fonctionnaires juifs, et apporte très tôt son soutien au général de Gaulle.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Stéphane Olivesi, « Antoine Perrier, Monarchies du Maghreb. L’État au Maroc et en Tunisie sous protectorat (1881-1956) », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 novembre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62778

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