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Édouard Gardella, La solidarité individualiste. L’assistance moderne aux sans-abri et ses pathologies

Julia Chryssomalis
La solidarité individualiste
Edouard Gardella, La solidarité individualiste. L'assistance moderne aux sans-abri et ses pathologies, Paris, Économica, coll. « Etudes sociologiques », 2023, 288 p., ISBN : 978-2-7178-7266-8.
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Texte intégral

  • 1 François Dubet, Le déclin de l’institution, Paris, Seuil, 2002.
  • 2 Hugo Dupont, « La place de l’usager dans le système social et médico-social. Vers un accompagnement (...)
  • 3 Voir la publication de cette thèse : Édouard Gardella et Daniel Cefaï, L’urgence sociale en action. (...)
  • 4 Les travailleuses de l’assistance aux sans-abri étant majoritairement des femmes, elles sont désign (...)

1Le « travail sur autrui »1 s’est vu considérablement transformé au fil des dernières décennies, en particulier dans le champ social et médico-social. La notion d’« accompagnement », qui tend à remplacer celle de « prise en charge »2 dans le secteur sanitaire et social, témoigne entre autres d’une revalorisation des usagers comme des sujets de l’action publique et parapublique. Ainsi, les principes de l’égale dignité et de l’autonomisation des personnes semblent désormais au cœur du mode de relation porté par les travailleurs sociaux et médico-sociaux. Édouard Gardella, qui s’appuie sur des données recueillies dans le cadre de son travail de thèse3 et d’une enquête pour l’Observatoire du Samusocial de Paris et l’ONPES, revient ici sur les configurations singulières de ces enjeux dans le travail d’assistance aux sans-abri. Les principes tenus ensemble dans l’action sociale consistent en une « solidarité individualiste », c’est-à-dire une relation d’aide qui se doit d’être universelle et de faire valoir l’égalité en dignité entre intervenant et bénéficiaire. La première partie de l’ouvrage s’attache à décrire cette solidarité individualiste en actes : Édouard Gardella y montre la façon dont les professionnelles4 articulent les principes fondamentaux de l’assistance à leurs pratiques. La seconde partie interroge la façon dont l’individualisme égalitaire est devenu structurant dans le travail d’assistance : l’auteur avance une « hypothèse morphologique », considérant qu’il existe « un lien de causalité entre la forme prise par les relations entre les individus au niveau d’une société, et le contenu des idéaux communs auxquels ils aspirent » (p. 122). Enfin, la dernière partie critique certaines applications paradoxales des principes de l’assistance et propose quelques pistes pour rendre plus adéquate la prise en charge du sans-abrisme.

2En premier lieu, il s’agit pour Édouard Gardella d’expliciter ce qui guide l’action des professionnelles. En d’autres termes, il s’intéresse aux grammaires de l’assistance, c’est-à-dire à l’articulation, en situation, de principes de justice, de principes de réalité, et d’un « sens du don gratuit » (p. 15) qui fonde l’action des professionnelles en direction des bénéficiaires. Ces trois « grammaires » entrent en tension dans la poursuite de trois horizons normatifs qui structurent le travail d’assistance – horizons dont chacun fait l’objet d’un chapitre. Tout d’abord, l’action sociale sur le sans-abrisme se devrait d’être universelle ; ensuite, elle doit permettre l’émancipation de ses usagers ; enfin, elle doit reconnaître leur autonomie. Les professionnelles se trouvent en fait aux prises non seulement avec la tension entre ces principes (faire accéder les individus à l’autonomie tout en reconnaissant qu’ils ont une capacité légitime à la refuser, par exemple), mais aussi avec les conditions matérielles de l’hébergement. Ainsi la rareté des places en hébergement d’urgence comme des logements durables justifie-t-elle de sélectionner les bénéficiaires de l’assistance, à rebours du principe d’universalité.

3Les principes de solidarité individualiste s’inscrivent dans une relation d’asymétrie qui se veut pour autant « émancipatrice » : de nombreux dispositifs visent ainsi à reconnaître et faire exister les « individus » au-delà de leur seule qualité de bénéficiaire de l’assistance. Le contrat de séjour en établissement d’hébergement, par exemple, vise à la fois à « responsabiliser » les personnes, à construire avec elles leur propre « projet » d’insertion sociale, et à les inscrire dans une relation contractuelle avec les professionnelles – ces dernières envisagent donc un tel contrat sous l’angle de « l’égale dignité ». Surtout, la mise en relation des personnes avec une structure de l’action publique les réinscrirait dans un lien avec la société, et irait en direction d’un supposé « mieux » que la vie dans la rue, pensée comme une « désocialisation ». De même, lorsque les professionnelles agissent selon une logique du « don gratuit » (en acceptant d’offrir une cigarette, par exemple), elles l’envisagent là encore comme une médiation entre l’établissement et la personne. L’asymétrie de la relation d’assistance est ainsi pensée comme devant faire venir les sans-abri vers l’insertion par le logement. En ce sens, la promotion de l’autonomie prend plusieurs significations dans les pratiques professionnelles. L’autonomie, dans le cadre de l’assistance aux sans-abri, relève d’un processus de transformation des personnes qui les émancipe de leur dépendance vis-à-vis de l’assistance. Le terme renvoie donc non seulement à l’autonomie décisionnelle, mais aussi à l’idée que cette autonomie reste conditionnée à l’observation des règles et normes de conduite en collectivité.

4L’intériorisation des règles de vie en collectivité, et particulièrement des règles de vie dans des habitats collectifs, semble être un enjeu majeur de l’assistance moderne aux sans-abri. Cela amène les professionnelles à un rapport ambivalent aux durées de séjour en hébergement. Si leur objectif est de faire occuper un logement aux personnes qu’elles accompagnent, il est aussi de rendre cette occupation pérenne. Il faudrait donc « laisser le temps » aux personnes de s’autonomiser. Les travailleuses sociales décrivent ainsi leur pouvoir de décision sur l’accès au logement des personnes en termes de « protection émancipatrice ». La question de la protection des personnes à l’encontre de leurs souhaits se complexifie encore lorsque l’on observe les réactions professionnelles aux refus d’hébergement. Thématique structurante de l’ouvrage puisqu’elle fera l’objet d’un chapitre critique en dernière partie, le refus d’hébergement pose la question morale suivante : « faut-il assister les sans-abri contre leur gré ? » (p. 88).

5Comment expliquer de telles orientations normatives du travail d’assistance aux sans-abri ? La deuxième partie de l’ouvrage propose un retour socio-historique sur la prise en charge publique de l’indigence, que l’auteur met en relation avec les transformations des sociétés modernes qui produisent des individus, soit une forme particulière de lien social – c’est ce qu’il appelle « l’hypothèse morphologique ». En poursuivant la théorie durkheimienne selon laquelle « l’accroissement de la différenciation va de pair avec une élévation des niveaux d’intégration » des individus (p. 171), cette hypothèse explique l’avènement de la « solidarité individualiste » par l’augmentation de la division du travail d’assistance aux sans-abri. Ainsi, le secteur de l’assistance augmente considérablement en volume depuis la fin du XIXème siècle, quand le travail de l’assistance est progressivement divisé au fil du XXème siècle. Cette action sociale se spécialise et devient « urgence sociale » sous l’impulsion de médecins qui militent pour une meilleure prise en charge des sans-abri, notamment à partir de catégories psychopathologiques. Avec la médicalisation du problème du vagabondage vient une différenciation progressive des dispositifs (sociaux et médico-sociaux) de l’urgence sociale, qui peuvent être gérés en associations ou directement par l’intervention de l’État, quand au niveau national « les dynamiques de différenciation et d’intégration se poursuivent » également (p. 194). La population des sans-abri est donc devenue l’objet d’une « politique sociale à part entière », traduisant « un accroissement [...] du lien organique [...] entre les sans-abri et le reste de la société » (p. 182). De cette interdépendance découlerait l’avènement de principes individualistes dans l’urgence sociale : « parce que ce secteur spécifique dans la protection sociale apparaît, se maintient et se diversifie, les membres de ces groupes de professionnelles ont tendance à de plus en plus traiter les sans-abri comme des humains devant être émancipés et considérés dans leur égale dignité » (p. 183).

6Enfin, la dernière partie comporte deux chapitres. Le chapitre 8 critique l’usage professionnel et universitaire de la notion de « désocialisation » pour expliquer le refus d’hébergement, principal paradoxe de l’action sur les sans-abri. Le concept de « désocialisation », venu de la psychologie, désigne une séparation progressive de la société, une coupure des liens sociaux, à mesure qu’une personne se sédentarise dans l’espace public. Il est régulièrement utilisé par les professionnelles pour qualifier des personnes qui refusent systématiquement l’hébergement. À partir du cas longuement documenté de Lamine, un sans-abri qui est aussi une « figure souvent mobilisée comme exemple de la désocialisation par les professionnelles » (p. 236), l’auteur déconstruit l’idée d’une rupture totale des liens sociaux. Au fil du chapitre, on constate que Lamine entretient des relations avec le voisinage, avec d’autres personnes sans-abri, et que le « refus persistant d’hébergement » s’explique bien davantage par une intégration à des groupes que par la « désocialisation », qui laisse penser que les individus se désintègrent au point de se déposséder même de leur corps. Le chapitre 9, plus concis, présente à partir de cette critique sociologique quelques pistes d’amélioration du système d’assistance. L’auteur propose entre autres le renforcement de l’intégration entre le groupe des professionnelles et celui des sans-abri : en prenant en compte la vie sociale existante des sans-abri, les professionnelles de l’urgence sociale « pourront ainsi mieux brancher leurs dispositifs d’émancipation sur les dynamiques sociales qui animent déjà ces personnes » (p. 263). En somme, il faudrait pousser à une horizontalisation des relations entre intervenantes et bénéficiaires pour venir à bout des « dérives pathologiques » de l’urgence sociale.

7Au-delà de la description détaillée des enjeux éthiques qui traversent le quotidien des professionnelles de l’assistance, l’ouvrage est d’une densité empirique et théorique remarquable. Cette recension trop partielle ne rend que peu justice aux précautions de l’auteur, qui prend par exemple soin de restituer les débats publics autour de l’hébergement des sans-abri. Les règles de la solidarité individualiste semblent inviter à des arbitrages permanents entre l’idéal de protection des personnes (même malgré elles) et l’idée que les individus, souverains d’eux-mêmes, se rendraient seuls responsables des conséquences d’un refus d’hébergement. Si cet ouvrage intéressera certainement les professionnelles de l’urgence sociale, il contient des propositions théoriques qui méritent d’être étendues à d’autres relations d’accompagnement. Notamment, généraliser l’hypothèse d’une morphologie sociale permettrait d’en saisir les modalités spécifiques à de nombreux autres champs de l’action sanitaire et sociale.

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Notes

1 François Dubet, Le déclin de l’institution, Paris, Seuil, 2002.

2 Hugo Dupont, « La place de l’usager dans le système social et médico-social. Vers un accompagnement total ? », Savoir/Agir, n° 43, 2018, p. 13-21.

3 Voir la publication de cette thèse : Édouard Gardella et Daniel Cefaï, L’urgence sociale en action. Ethnographie du Samusocial de Paris, Paris, La Découverte, 2011 ; compte rendu de Cédric Frétigné pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.7341.

4 Les travailleuses de l’assistance aux sans-abri étant majoritairement des femmes, elles sont désignées dans l’ouvrage au féminin générique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Julia Chryssomalis, « Édouard Gardella, La solidarité individualiste. L’assistance moderne aux sans-abri et ses pathologies », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 novembre 2023, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62774

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