Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2023Michel Lallement, Damien Rousseli...

Michel Lallement, Damien Rousselière (dir.), « Expérimentations fouriéristes. États-Unis, XIXe siècle », Cahiers Charles Fourier, n° 33, 2022

Teresa Tomás Rangil
Expérimentations fouriéristes
Michel Lallement, Damien Rousselière (dir.), « Expérimentations fouriéristes. États-Unis, XIXe siècle », Cahiers Charles Fourier, n° 33, 2022, 156 p., Dijon, Les Presses du réel, ISSN : 1157-139X.
Haut de page

Texte intégral

1« [L]’Amérique du XIXe siècle comptait des communautés d’athées et de socialistes et même des partisans de l’amour libre » (p. 133). Même si cette mémoire a parfois été oubliée ou occultée, une des ambitions de ce numéro des Cahiers Charles Fourier est de montrer que l’établissement de phalanstères fouriéristes en Amérique du Nord, surtout entre 1840 et 1870, fait partie intégrante de l’histoire du Nord-Est et du Midwest des États-Unis ainsi que du Mexique.

2Après une introduction particulièrement éclairante de Michel Lallement et Damien Rousselière qui replace les expérimentations fouriéristes dans le cadre plus large des initiatives communautaires aux États-Unis (owénistes ou icariennes par exemple), ce numéro est organisé en trois parties : la diffusion de la pensée de Charles Fourier, les expériences concrètes de fouriérisme sur le sol américain et les mémoires contemporaines de ces alternatives sociétaires.

3Comment la théorie fouriériste est-elle arrivée aux États-Unis ? Pour l’historien Arthur E. Bestor, la publication du livre La destinée sociale de l’homme, ou association et réorganisation de l’industrie et la fondation du journal The Phalanx en 1840, puis la publication du périodique The Future en 1841 ainsi que la colonne quotidienne publiée dans le journal The New York Tribune à partir de 1842 marquent le début de la diffusion des idées de Fourier aux États-Unis. Albert Brisbane, l’homme à l’origine de ces projets ainsi que l’initiateur de nombreuses communautés, a déployé des efforts considérables afin de devenir le porte-voix du mouvement. Comptant parmi les premiers Américains à partir mener ses études en Europe dès 1828, Brisbane a en France d’abord intégré les cercles saint-simoniens avant de devenir disciple de Fourier. De retour aux États-Unis, il a su capter un public en extrayant « de la masse confuse des écrits de Fourier un plan d’action sociale simple, direct et réalisable, dénué de toute extravagance et immoralité » (p. 32). Brisbane a ainsi adapté le fouriérisme afin de le rendre plus acceptable pour le public américain en enlevant les allusions à l’amour libre, en le rendant plus réceptif aux idées religieuses, et en simplifiant les principes d’organisation économique des phalanstères. Dans les années 1860, un autre Américain, Alcander Longley, né dans une famille ayant participé à des nombreuses expérimentations communautaires, prend le relai de la propagande des idées fouriéristes et icariennes en devenant l’éditeur de deux journaux clés pour le développement des communautés alternatives aux États-Unis et en participant lui aussi à un grand nombre de ces projets. L’historien Jeff Well nous relate ainsi comment, de 1868 à 1885, Longley publie The Communist, un journal promouvant l’établissement de sociétés consacrées à « la propriété collective, au travail coopératif, aux foyers communautaires et à l’éducation intégrale » (p. 42). Il arrive à attirer des adhérents pour fonder les sites de Reunion, Friendship et Mutual Aid dans le Missouri. En 1885, Longley change le nom de son journal pour The Altruist puisque le terme de « communiste » est désormais trop associé aux idées révolutionnaires de Karl Marx et aux violences de la Commune. Ce journal en faveur de l’abolition de la propriété privée sera publié jusqu’en 1917, quelques mois avant la mort de Longley. Comme le montre la vie de ce dernier, les idées fouriéristes se sont souvent mélangées à d’autres idées réformatrices. L’historienne Macarena Iribarn prend l’exemple de Plotin C. Rhodakanaty, aujourd’hui considéré comme un fondateur du socialisme ouvrier et du mouvement agraire au Mexique, est « un héritier indiscutable de la pensée de Fourier » (p. 59). Même si les idées de Fourier ont fini par l’emporter dans la conception de l’ordre et de la justice sociale de cet intellectuel grec arrivé au Mexique en 1861 pour fonder un phalanstère, Iribarne montre également les influences du socialisme chrétien et de l’anarchisme dans la vie intellectuelle et militante de Rhodakanaty.

4Comment passe-t-on du fouriérisme théorique aux « fouriérismes pratiqués », une expression que les directeurs du numéro empruntent à l’historien Henri Desroche ? La réponse est loin d’être évidente. Étienne Lamarche explique justement la disparition de la North American Phalanx (1843-1856) par l’écart croissant entre, d’un côté, le fouriérisme théorique des actionnaires et du président qui, voulant rester fidèles au fouriérisme scientifique, exigeaient la création d’une phalange d’essai et, d’un autre côté, le fouriérisme pratiqué par les membres résidents qui insistaient davantage sur la faisabilité et sur le caractère démocratique du projet. Par ailleurs, dans le cas célèbre et bien documenté de la communauté Brook Farm à West Roxbury dans le Massachusetts, le passage au « fouriérisme pratiqué » est rendu visible par son inscription sur le sol. En effet, en s’appuyant sur des enquêtes archéologiques, Steven R. Pendery et Robert W. Preucel expliquent que cette communauté initialement fondée en 1841 par des pasteurs, écrivains et philosophes transcendantalistes devient fouriériste à partir de 1844. Or, ce changement idéologique a entraîné des conséquences sur la configuration architecturale et physique du domaine comme l’attestent les vestiges de la construction d’un phalanstère et d’un atelier équipé d’une machine à vapeur dès 1844, témoignant tous deux du passage de la tradition agricole au nouveau monde industriel et coopératif imaginé par Fourier.

5Quelle mémoire reste-t-il, enfin, de ces expériences fouriéristes aujourd’hui ? Un des partis-pris de ce numéro est de « reposer sur un solide matériau empirique » (p. 18) et, sans exception, tous les contributeurs s’attèlent à exploiter et à croiser les publications, les archives ou même les enquêtes archéologiques disponibles. Ayant eu accès à des nouvelles sources, Damien Rousselière complète ainsi notre connaissance du fonctionnement du phalanstère du Comté de Mahaska. Mais la sélection de photographies de l’exposition Utopia Remains de Katherine Cunningham publiées dans le cahier central montre bien à quel point les traces matérielles de ce passé sont pauvres : à peine quelques plaques commémoratives, des cimetières, des bâtiments mal identifiés. La disparition de nombreuses archives ainsi que l’abandon et même la destruction de beaucoup de phalanstères semble aussi s’accompagner d’un effacement des souvenirs. Sans traces matérielles, les populations oublient. Le texte autobiographique de l’artiste Juli Kearns, descendante de membres d’Alphadephia, célèbre phalanstère du Michigan, illustre bien la rupture dans la chaîne de transmission de la mémoire.

6À la lecture de ce numéro, deux éléments semblent peut-être mériter davantage de développements. D’abord, la question de la réception des idées fouriéristes dans ces contrées rurales du Nord-Est et du Midwest n’est pas entièrement résolue. En effet, pour que ces communautés aient pu se développer, les efforts de persuasion de Brisbane, Longley et Rhodokanaty ne suffisaient pas, il fallait un public. Le numéro donne peu de détails sur la sociologie, les motivations et les croyances des fermiers et artisans qui rejoignaient ces sites. Enfin, il reste le problème de l’explication de la disparition des sources historiques et des mémoires. Pendery et Preucel parlent de l’impact de la guerre civile ainsi que des incendies intentionnels sur la mémoire physique de Brook Farm. Kearns s’interroge sur l’influence du maccarthysme dans la rupture de la transmission familiale de l’expérience d’Alphadephia. Cunningham y voit « une preuve de la réticence des politiciens américains, à tous les niveaux, à préserver un site autrefois associé à un mouvement socialiste » (p. 88). Le lecteur reste un peu sur sa faim concernant les raisons de cet effacement.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Teresa Tomás Rangil, « Michel Lallement, Damien Rousselière (dir.), « Expérimentations fouriéristes. États-Unis, XIXe siècle », Cahiers Charles Fourier, n° 33, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 30 octobre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62719

Haut de page

Rédacteur

Teresa Tomás Rangil

Normalienne et docteure en sciences économiques, Teresa Tomás Rangil est professeure agrégée en sciences économiques et sociales au Lycée Français de Barcelone et s’intéresse à l’histoire des idées au XXe siècle.

Articles du même rédacteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search