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Clément Petitjean, Karel Yon (dir.), « La formation comme champ de lutte », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 248, 2023

Agathe Foudi et David Descamps
La formation comme champ de lutte
Clément Petitjean, Karel Yon (dir.), « La formation comme champ de lutte », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 248, 2023, 96 p., Paris, Seuil, ISBN : 978-2-02-153330-9.
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Texte intégral

1À la faveur des mouvements sociaux qui ont émaillé la société française depuis l’apparition des Gilets jaunes, les publications en sciences humaines consacrées au militantisme ont connu un certain regain. Si la thématique a alors souvent été abordée sous l’angle de l’activité militante, de ses acteurs et de leurs pratiques, d’autres questions sont restées en suspens. Coordonné par Clément Petitjean et Karel Yon, ce dossier des Actes de la Recherche en Sciences Sociales aborde celle de la formation militante ; et ce d’une manière relativement originale, puisqu’« il ne s’agit pas tant d’étudier comment la formation produit et reproduit le militantisme que de saisir en quoi le militantisme est interpellé par la formation » (p. 12). Partant de l’hypothèse, énoncée par les coordinateurs dans l’introduction, que « les processus de formation militante sont […] façonnés par des luttes pour définir leurs formes et leurs contenus légitimes » (p. 12), les quatre contributions qui composent le dossier s’attachent à rendre compte des luttes qui se déroulent sur des terrains très différents les uns des autres et offrent un éclairage sur les manières, multiples, par lesquelles ces luttes informent les conceptions et pratiques militantes.

  • 1 Leur rôle consiste « à identifier, former et légitimer des porte-parole populaires [ndla : les lead (...)

2Dans le premier article, Clément Petitjean s’appuie sur l’analyse du déroulement d’un stage de formation au métier d’organizer1 réalisé par la Midwest Academy en mars 2016 et auquel il a lui-même participé pour mettre en évidence les conceptions divergentes du militantisme qui traversent aujourd’hui ce métier. Après être revenu sur la genèse de la profession en soulignant le rôle majeur qu’y occupent les dispositifs de formation, l’auteur montre, à la faveur d’une fronde qui se déclenche durant le stage, que la définition légitime de l’organizer fait l’objet de luttes entre les agents évoluant dans l’espace du community organizing. Tandis que les formateurs de la Midwest Academy promeuvent « l’extériorité experte » (p. 29) de l’organizer par rapport au groupe dont ils organisent la cause et son détachement par rapport aux enjeux politiques, les frondeurs défendent au contraire sa nécessaire proximité au groupe mobilisé et la perméabilité de son activité professionnelle aux enjeux politiques. Ce sont ainsi deux éthos militants concurrents que le travail d’observation de Clément Petitjean permet de dégager : face à la « réflexivité stratégique » conduisant l’organizer à diriger prioritairement l’action collective « vers un objectif précis, censé déboucher sur une victoire concrète » (p. 29), les mutins opposent une « réflexivité systémique » amenant l’organizer à orienter prioritairement la lutte contre les rapports de domination multiples qui s’exercent dans la société et dans le groupe mobilisé.

  • 2 Il s’agit du Sindicato del Personal de las Industrias Quimicas y Petroquimicas, l’organisation synd (...)

3Rédigé par Pierre Rouxel, le deuxième article du dossier s’intéresse à la question de la formation militante à partir de l’analyse du fonctionnement d’un « centre culturel des travailleurs » créé par les délégués syndicaux d’une entreprise chimique de la banlieue industrielle de Buenos Aires. Sur la base d’une longue enquête de terrain, l’auteur fait valoir que, contrairement aux attentes de ses concepteurs, les dispositifs de formation qui y sont mis en œuvre pour les ouvriers ne conduisent pas à faire émerger un « sens commun militant stabilisé » (p. 45). En effet, bien que les fondateurs de la structure aient eu à cœur d’utiliser la formation comme un levier pour « aiguiser la sensibilité des ouvriers à une diversité de causes et de mobilisations sociales et politiques » (p. 41), ils ont rencontré des résistances plurielles, révélatrices de divergences marquées quant à l’orientation de l’action syndicale et aux « “bonnes pratiques” syndicales » (p. 43) ; qu’elles proviennent de l’opposition très forte des dirigeants du syndicat2, qui considéraient le centre comme un espace de socialisation militante concurrent aux espaces syndicaux officiels, ou de certains délégués syndicaux en formation, critiques envers le sens syndical promu par les créateurs du centre et favorables quant à eux à un syndicalisme servant les intérêts matériels des seuls ouvriers de leur usine.

4L’article de Lucile Ruault fournit ensuite une analyse des luttes internes qui ont traversé le Mouvement de libération pour l’avortement et la contraception (MLAC) autour de la formation à la pratique abortive. À partir d’entretiens et d’archives, l’autrice dégage ainsi un premier clivage entre les professionnel.les médicaux qui refusent de former les non-médecins à cette pratique et « des fractions critiques de la médecine » (p. 51) plus enclines à accepter la diffusion de ce savoir-faire. L’autrice met aussi en évidence un clivage au niveau de la visée de la pratique abortive : une tendance du mouvement promeut ainsi la « “visée exemplaire” d’un petit nombre d’actes faisant pression sur le gouvernement », tandis qu’une autre affirme « la possibilité d’une pratique profane et sa dissémination » (p. 53). Quant aux usages de cette pratique, Lucile Ruault met en lumière des différences fortes entre MLAC à majorité médicale et MLAC à majorité profane. Dans les premiers, la division du travail entre un.e médecin, qui se charge de l’aspiration, et une non-médecin, chargée d’un travail humain avec l’avortante, traduirait la volonté des médecins de confisquer la maîtrise de cette pratique pour conforter leur domination. Dans les seconds, où la pratique abortive est caractérisée par une rotation des postes et une égale valorisation de ses dimensions techniques et relationnelles, l’enjeu est de démédicaliser la pratique afin d’en favoriser l’appropriation par les avortantes.

  • 3 Andrew Abbott, « Linked ecologies: States and Universities as Environnments for Professions », Soci (...)

5Pour conclure le dossier, Karel Yon propose une contribution focalisée sur les débuts de la New York State School of Industrial and Labor Relations – ILR School –, une école dont l’objectif était de « former autant les cadres d’entreprise que les militants syndicaux » à devenir des « professionnels des relations professionnelles » (p. 63). En s’appuyant sur la théorie des écologies liées développée par Andrew Abbott3 – adaptée pour l’auteur à l’analyse de ce qui se joue aux frontières des champs – et en revenant sur les transformations socio-historiques que l’école a connues, Karel Yon défend l’idée que la formation est « un univers de pratiques dont l’existence dépend d’infrastructures institutionnelles et de l’investissement d’agents sociaux […] aux motivations diverses » (p. 84-85). L’enquête menée lui permet de mettre en évidence qu’à rebours du projet fondateur de l’école d’offrir une formation homogène à un public qui ne l’est pas, celle-ci se divise en deux « petits mondes » (p. 84) à la faveur de la transformation des encadrants et du curriculum : alors que la formation initiale s’est adaptée aux attentes des employeurs, la formation continue s’est quant à elle davantage adaptée à celles du public provenant du champ syndical. Ainsi, l’ambition de former des « professionnels des relations professionnelles » affranchis de leur position sociale de militant syndical ou de cadre d’entreprise s’est muée en une formation différenciée du fait des intérêts spécifiques des agents impliqués dans la formation (enseignants-chercheurs, militants syndicaux, cadres d’entreprise) et des actions qu’ils ont mises en œuvre.

6Au final, la diversité des terrains investis par les participant.e.s au dossier et l’étayage empirique conséquent de leurs contributions permettent à ce numéro des Actes de fournir un éclairage très riche sur la formation militante. Chaque article repose en effet sur une articulation efficace entre la description minutieuse des processus de formation militante et l’analyse sociologique qui en est faite, ce qui confère à l’ensemble une grande solidité scientifique. Le dossier atteint ainsi l’objectif d’alimenter les connaissances au sujet de la formation militante en montrant en quoi elle constitue un « terrain de luttes » (p. 12). Mais, alors que son intitulé invite à concevoir la formation comme un « champ », c’est-à-dire, a priori, comme un microcosme social autonome au sein duquel des agents sont en lutte pour l’acquisition d’un capital spécifique, il est étonnant de constater que, dans la plupart des contributions, peu d’éléments nous permettent vraiment de considérer la formation ainsi. Cela n’enlève rien, néanmoins, à la qualité de ce numéro des Actes. Bien au contraire, même : en proposant d’élargir l’usage de la notion de « champ » à des microcosmes sociaux faiblement autonomes et situés à l’intersection de champs (entendus ici dans leur sens sociologique premier), le dossier invite le lecteur ou la lectrice à se saisir de l’héritage de Pierre Bourdieu sans le borner aux usages conceptuels que ce dernier avait établis.

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Notes

1 Leur rôle consiste « à identifier, former et légitimer des porte-parole populaires [ndla : les leaders] » (p. 15) au sein de structures militantes et à conduire des actions collectives afin d’obtenir des succès politiques pour les causes qu’elles défendent.

2 Il s’agit du Sindicato del Personal de las Industrias Quimicas y Petroquimicas, l’organisation syndicale du secteur d’activité de la pétrochimie.

3 Andrew Abbott, « Linked ecologies: States and Universities as Environnments for Professions », Sociological Theory, vol. 23, n° 3, 2005, p. 245-274.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Agathe Foudi et David Descamps, « Clément Petitjean, Karel Yon (dir.), « La formation comme champ de lutte », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 248, 2023 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 25 octobre 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62656 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.62656

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