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Pascal Lardellier (dir.), Actualité d’Erving Goffman, Acte 2. Relations, identités, communautés

Patrice Régnier
Actualité d'Erving Goffman, Acte 2
Pascal Lardellier (dir.), Actualité d'Erving Goffman, Acte 2. Relations, identités, communautés, Paris, L'Harmattan, 2023, 198 p., ISBN : 978-2-14-048312-7.
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Texte intégral

1L’ouvrage collectif dirigé par Pascal Lardellier regroupe des textes issus du colloque « Actualité d’Erving Goffman » organisé à Dijon en septembre 2022. Il s’attache à montrer la pertinence des concepts du sociologue dans le contexte post-covid actuel, où les sensibilités sont sur le devant de la scène. Après une présentation des principaux concepts de Goffman en regard de ses propres travaux et d’autres productions plus ou moins récentes, Pascal Lardellier introduit succinctement les dix textes de cette anthologie regroupant les communications du colloque.

  • 1 Goffman Erving, Les moments et leurs hommes, Paris, Édition du Seuil/Minuit, 1988.

2Denis Jeffrey ouvre le bal en proposant une herméneutique des interactions sociales. Après un cadrage de l’interaction servant à montrer l’intérêt de l’herméneutique comme outil, plusieurs philosophes cités (Sartre, Nietzsche, Heidegger…) viennent justifier son propos. Le texte pointe la complexité de l’interaction sociale dans toutes ses dimensions : perception de soi, d’autrui, ce que je crois qu’autrui perçoit de moi, etc. Très bon guide à l’attention de l’apprenti chercheur qui s’aventurerait à enquêter par entretien, c’est un texte très juste sur les petites frustrations des échanges quotidiens. On constatera peut-être un manque d’utilisation effective des concepts de Goffman (p. 39) : la conservation de la face apparaît ainsi sans être effectivement nommée. Par ailleurs, l’auteur s’appuie sur l’illustration théâtrale quand le propos de Goffman se rattache plutôt au cinéma et à la caméra, comme le note Winkin dans Les moments et leurs hommes1. Il se cantonne au face-à-face, où l’interaction peut revêtir des formes multiples réduites ici à huit types de jeu qui ne convainquent pas totalement, faute de place et d’explications complémentaires de l’auteur.

3Puis David Le Breton confronte le visage et la face. Une mise en jeu des tournures langagières ouvre un dialogue entre ses travaux et ceux de Goffman avec une allégorie donnant littéralement corps aux concepts évoqués. Il pointe ainsi la place du sourire, rite d’interaction et « uniforme cutané » (p. 57), et celle des yeux dans la régulation de l’interaction. Truffé de remarques intéressantes (le sourire est une convention interactionnelle, les lunettes de soleil perturbent l’interaction), le texte évoque également la place des nouvelles technologies dans les relations de face-à-face, tel le perturbant et envoûtant smartphone.

4Ces technologies sont aussi abordées par Nora Weber, qui questionne ce qu’Instagram fait aux concepts goffmaniens. En prenant pour exemple ce « réseau social », l’autrice montre pertinemment les tenants et aboutissants de ses usages, leurs limites et recompositions au sein de ce modèle relationnel, via une scène dorénavant virtuelle où la présentation de soi est filtrée avant envoi. Plusieurs éléments de réflexion naissent de la lecture : on s’interroge d’abord sur ceux qui fuient ou rejettent ce type de fonctionnement. On regrette aussi n’avoir pas conservé des traces des premières communications internétiques de la fin des années 1990 : les réseaux balbutiaient et se constituaient sous nos yeux. Ce terrain de jeu aurait été pour tout (jeune) goffmanien s’en servant, et avec le recul, une source historique de première main. Deux remarques en découlent : quid des autres « réseaux sociaux » ? Quelles différences entre chaque offre ? Quelles reconfigurations ? Qu’en est-il des sites de rencontres et des usages photographiques ? Enfin, les concepts élaborés par Goffman portaient sur des systèmes stabilisés au fil des années, voire des siècles. Les réseaux internétiques ont 30 ans à peine. Leur configuration, probablement, ne sera pas stabilisée avant quelque temps encore. Toutes ces questions sont autant de pistes de réflexion pour une jeune chercheuse.

5En lien avec ces réseaux, nous retrouvons Alexander Frame, qui questionne le concept du stigmate à l’aune de la modernité, notamment langagière, face aux étiquetages modernes des « identités de privilège hégémoniques » (p. 66) : « l’époque woke », les mouvements « #meetoo » ou « Black Lives Matter » sont évoqués ici. Sur la base des écrits de Goffman, l’auteur tente d’apposer un discours modernisé en montrant la pertinence du texte original sur des discours contemporains. L’hégémonie sociale est ici stigmatisée, au point que l’étiqueté « mâle blanc cisgenre » (sic) se voit stigmatisé, même si l’hégémonique était déjà brocardé dans les films et séries étasuniens pris en exemple. La différence de traitement des stigmates modernes par rapport à ceux du passé se situe dans le positionnement permanent d’autrui en fonction de son statut et de ses prises de position initiales. L’espace social s’avère plus contraint par les « réseaux sociaux » sous l’influence des algorithmes internétiques qui stigmatisent des propos et cloisonnent, débouchant sur une polarisation des relations. Faire perdre la face devient valorisant pour la personne qui y a recours dans toute interaction moderne, surtout au profit d’opprimés éventuels.

  • 2 Elias Norbert, Engagement et distanciation. Paris, Fayard, 1983.

6Trois textes se recoupent dans une démarche qui semble donner le primat à une socialisation à l’interaction au fil des milieux enquêtés : Virginie Dargère offre une lecture goffmanienne des concepts d’engagement et de distanciation au regard de ses travaux menés en école primaire. Cette proposition est la première depuis le début de l’ouvrage à s’inscrire dans une logique proche de l’auteur de référence, en s’appuyant sur des éléments in situ tirés du terrain. L’autrice mobilise Norbert Elias avec Engagement et distanciation2 ; l’attelage Elias-Goffman est pertinent et porteur en termes de recherches. L’article fourmille de bons exemples situés des stratégies organisées quotidiennement dans nos interactions sociales (dans les interactions pédagogiques, les rôles prescrits, les « bonnes » distances élèves-enseignants à maintenir ou éviter, etc.).

  • 3 Danseurs de Krump, style venant de la communauté noire américaine selon Collin.

7De son côté, Jonathan Collin propose, sur la base de ses travaux, une évocation passionnante des usages internes au groupe des krumpers3 pour enquêter sur le stigmate racial en Belgique et les stratégies qu’ils mettent en place pour s’intégrer au travers de leurs pratiques spécifiques. Une description de ce qu’est le Krump et de ses éléments constitutifs nous permet de comprendre les enjeux internes à l’activité. Nous pouvons apprendre des témoignages comment les rites d’interaction participent des cadres d’une activité permettant l’intégration des krumpers à des groupes sociaux plus élargis.

  • 4 Le Breton David, Du silence. Essai, Paris, Métailié, 1997.

8Enfin, la proposition d’Ahmed Nordine Touil porte sur les centres de détention accueillant les plus jeunes. On apprend comment fonctionnent ces lieux et ce qui les différencie, mais on voit surtout réapparaître les stratégies des jeunes : les divers rôles joués en fonction des autres acteurs, celui qui donne ce qu’on lui demande ou non, etc. Le lien, idéal, avec l’étiquetage, l’entrepreneuriat de la morale ou la déviance chers à Becker est réussi, tandis que le rituel du silence comme mise en scène d’entrée et de sortie du « jeu » rappelle l’opus de David Le Breton4.

  • 5 Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

9Fabienne Martin-Juchat invite à la réflexion sur le rapport nature-culture dans l’humanité et montre comment les conventions liées aux interactions sociales permettent à une humanité en totale maîtrise de ses pulsions de mettre à distance l’animalité, rappelant et citant en ce sens le propos d’Elias5. C’est le texte pour lequel la conviction est la moins emportée, au sens où réserver l’utilisation des concepts goffmaniens à l’humanité tend à dénier à la sociologie la possibilité de s’intéresser aux autres espèces. Ainsi, seuls les animaux humains seraient susceptibles de perdre ou de sauver la face, de construire des relations sociales stabilisées. Or, on a pu le voir ailleurs, les relations entre humains et autres animaux sont établies sur les bases de savoir-être co-construits au fil de l’expérience. De même, les concepts goffmaniens permettent l’étude des relations intra-espèces autres qu’humaines. Les humains ont cependant poussé la reconnaissance rituelle à des points si poussés que les notions de sexe et de genre ne sont plus totalement alignées et autorisent des variations multiples en fonction des orientations de chacun.

  • 6 Goffman Erving, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1, Paris, Éditions de Minuit, 1973. Go (...)
  • 7 Goffman Erving, Les cadres de l’expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991.

10Christophe Dargère propose un travail sur trois archives qui permettent de traiter, au travers de moments empruntés à la Première Guerre mondiale, des concepts goffmaniens tirés de La mise en scène de la vie quotidienne, Stigma et Les rites d’interaction6. Le premier élément, sur les gueules cassées, offre une lecture extrêmement avisée de la perte de la face, au sens littéral du terme. La logique d’enfermement des institutions totales est évoquée dans la seconde présentation, tandis que le dernier élément, portant sur la fin de la guerre, ses conséquences et l’esprit militaire, nécessitait, pour nous en tout cas, une explication salvatrice de l’auteur : les scènes à haute densité dramaturgique imposent des manières de se comporter spécifiques, où les rites ont toute leur importance. On aurait pu dans cette dernière histoire intégrer les Cadres de l’expérience7 afin de montrer les différents niveaux de lecture d’une situation.

11Le texte conclusif, signé Yves Winkin, repose sur l’analyse de clichés de Goffman qu’on ne retrouvera pas ici, mais qui existent dans l’ouvrage auquel cette participation renvoie. On comprend comment Goffman a construit un rôle social et comment il entendait en conserver une maîtrise pleine et entière. Cette proposition, passionnante, constitue une belle sortie et nous rappelle, pauvre de nous, que de Goffman, in fine, nous ne pourrons jamais apprendre plus que des écrits qu’il nous a laissés.

12D’une lecture agréable, avec des textes qui ont l’intérêt de montrer la vivacité des théories présentées, de leur modalité d’enquête, l’ensemble participe de la vitalité des concepts d’Erving Goffman mais peut susciter l’ennui, selon les intérêts particuliers des lecteurs. On se prend à rêver d’une collection « Goffman et… », numérotée comme ici, qui traiterait, par thématiques, des travaux prenant appui sur Goffman (« … et l’éducation », « … et les médias », « … et le sport », « … et internet », etc.) que Pascal Lardellier saurait diriger.

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Notes

1 Goffman Erving, Les moments et leurs hommes, Paris, Édition du Seuil/Minuit, 1988.

2 Elias Norbert, Engagement et distanciation. Paris, Fayard, 1983.

3 Danseurs de Krump, style venant de la communauté noire américaine selon Collin.

4 Le Breton David, Du silence. Essai, Paris, Métailié, 1997.

5 Elias Norbert, La civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

6 Goffman Erving, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 1, Paris, Éditions de Minuit, 1973. Goffman Erving, La mise en scène de la vie quotidienne. Tome 2, Paris, Éditions de Minuit, 1973. Goffman Erving, Les rites d’interaction, Paris, Éditions de Minuit, 1974. Goffman Erving, Stigma. Notes on the Management of Spoiled identity, New Jersey, Prentice Hall, 1963.

7 Goffman Erving, Les cadres de l’expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Patrice Régnier, « Pascal Lardellier (dir.), Actualité d’Erving Goffman, Acte 2. Relations, identités, communautés », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 24 octobre 2023, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62588

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Rédacteur

Patrice Régnier

Maître de conférence en sociologie à l’Université Catholique de l’Ouest – Bretagne Sud, membre d’APCoSS et chercheur associé au VIPS2 (UR 4636).

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Droits d’auteur

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