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Bastien Amiel, La Tentation partisane. Engagements intellectuels au seuil de la Guerre froide

Erwan Caulet
La tentation partisane
Bastien Amiel, La tentation partisane. Engagements intellectuels au seuil de la guerre froide, Paris, CNRS, coll. « Culture & société », 2023, 384 p., ISBN : 978-2-271-13217-8.
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Texte intégral

  • 1 Cette sociologie considère le parti politique « comme une entreprise tentant de prendre position au (...)

1L’ouvrage que publie Bastien Amiel (chercheur associé à l’Institut des sciences sociales du politique) est issu de sa thèse de doctorat de science politique (Université de Paris-Nanterre, 2017). Il restitue l’expérience qu’a constituée le Rassemblement démocratique révolutionnaire (RDR) entre 1948 et 1949, habituellement identifié à sa figure emblématique Jean-Paul Sartre et dont la courte existence est la plupart du temps lue au prisme de son échec final. C’est en opposition à cette vision, à ces « topiques » (p. 9), que Bastien Amiel élabore son angle d’attaque et construit sa recherche et sa démonstration : il refuse ainsi de se focaliser sur les figures emblématiques du RDR, Sartre ou David Rousset (ces derniers ne sont ainsi évoqués pour eux-mêmes qu’à la p. 223 du livre) ; de même, il ne souhaite pas en rester au constat d’échec du RDR et aux explications habituellement proposées, que ce soit sa position intenable de troisième voie prise en tenaille dans la logique des blocs et la bipolarisation de la Guerre froide, ou son statut de « parti d’intellectuels ». Au contraire, via une approche prosopographique de biographie collective et en empruntant aux outils de la sociologie bourdieusienne et des « entreprises politiques1 », Bastien Amiel développe une recherche sur un RDR en train de se constituer, puis de se réaliser lors des quelques mois de son existence, au plus près de ses acteurs, de leurs trajectoires sociale et politique, de leurs choix et de leurs rationalités, de leurs pratiques. Il souhaite « prendre au sérieux » (p. 14) cette expérience et la suivre pas à pas jusqu’à son échec final, en s’appuyant sur des sources variées et inédites (fonds de personnalités du rassemblement comme David Rousset, Pierre Naville, Claude Bourdet… ; fonds de la Préfecture de Police et des RG ; entretiens, documents internes…). Le sujet du livre est à cet égard dans un premier temps moins le RDR que le processus et les logiques des acteurs qui y mènent : l’ouvrage reconstitue très précisément, dans les cinq premiers chapitres, le nouage des situations sociales et politiques particulières, dans le contexte singulier de la Libération, de l’immédiat après-guerre et de la bascule dans la configuration de la Guerre froide, à l’origine de l’amalgame des groupes et des acteurs politiques et intellectuels divers qui composent le RDR. Il donne à voir la convergence de leurs trajectoires respectives, singulières et diverses dans la solution RDR, expérience finalement momentanée dont les deux derniers chapitres examinent les tentatives disparates de fonctionnement et l’échec.

2Ainsi le premier temps argumentatif brosse-t-il la toile de fond rendant intelligible le jeu social et politique des acteurs, c’est-à-dire les recompositions de l’ordre politique et culturel à la Libération (chapitre 1) et la dévitalisation rapide du « capital résistant » qui affecte les futurs membres du RDR durant la même période, alors que se noue la configuration propre à la Guerre froide (chapitre 2). Le second mouvement argumentatif reconstitue pour sa part les dynamiques internes propres aux groupes « viviers » du RDR, dynamiques qui les amènent à converger dans cette expérience politique, au-delà de leurs différences (chapitres 4 et 5 : analyse de la SFIO et de ses minoritaires, des viviers trotskistes, des journalistes de Franc-Tireur, etc.). Et ce donc avant le dernier mouvement de l’ouvrage : les chapitres 6 et 7, qui examinent, on l’a dit, le fonctionnement du RDR et ses hiatus. Le chapitre 3 est, quant à lui, consacré à la présentation du portait biographique collectif des membres du RDR.

3Au terme de la lecture de l’ouvrage demeure néanmoins l’impression d’un petit manque : celui d’un récit plus circonstancié (s’il est possible) de l’expérience RDR, en particulier de sa fin. Il viendrait en complément de l’analyse « structurale » qui se dégage de la démonstration expliquant la constitution et l’échec du RDR. Un échec qui a à voir, en définitive, avec l’hétérogénéité du mouvement, mais aussi avec les hiatus dans ses pratiques, lesquelles cherchent à être politiques et militantes mais demeurent finalement celles, « traditionnelles », d’intellectuels intervenant en politique (articles, conférences, meetings…). Cet échec est en cela en adéquation avec le profil du RDR (des intellectuels au sens large : écrivains, enseignants, journalistes, avocats, militants politiques d’obédience diverse…) : le RDR est pris entre « tentation partisane » d’intellectuels cherchant à inventer une position (et un parti) au sein du champ politique et réalisation dans les faits d’une structure d’« intellectuel collectif », sur laquelle pèsent ces pratiques « traditionnelles ». Ce « manque » de l’ouvrage est sans doute un effet de l’objectif et du parti pris de Bastien Amiel : il veut interroger, comprendre en politiste (plus qu’en historien), modéliser, dans une perspective longue par rapport au modèle de l’intellectuel français depuis l’Affaire Dreyfus, cette expérience politique singulière, cet « objet » qu’est le RDR. En ligne de mire de sa réflexion se trouvent les tentatives et expériences plus contemporaines qui peuvent y faire écho (Podemos, ATTAC…), bien que l’auteur ne développe guère cette piste (p. 339), ce que l’on peut regretter.

4Autre réserve également, qui nous semble concerner le livre dans son ensemble : que la présentation, au fil de l’ouvrage, des caractéristiques sociales des membres du RDR, dégagées par leur traitement prosopographique, ne fasse pas davantage écho aux quelques limites, même circonscrites, de l’échantillon statistique dont elles sont issues et de « l’inégale chance biographique » (p. 15) de l’information disponible sur les acteurs dans les conclusions qui en sont tirées. L’auteur signale pourtant cet enjeu des limites de l’échantillon comme les précautions qu’il a prises pour les circonscrire dès son introduction (p. 15) ; il y revient et le rappelle – au moins – à deux reprises (notes n° 2, p. 109 et 2, p. 183), en plus de l’introduction, signe qu’il en a conscience. Mais il n’en tient pas tout à fait compte dans sa présentation des faits au fil de la démonstration, maintenant une forme de fragilité, de doute dans son argumentation. Une prise en compte plus explicite de cette limite dans la présentation des résultats permettrait pourtant de mieux apprécier les informations produites, sans les relativiser ou les fragiliser, mais en les solidifiant.

5Cela posé, il n’en demeure pas moins un livre d’une grande richesse. L’ouvrage fourmille d’informations, en particulier dans ses présentations des dynamiques générales et de groupes des années de la Libération et de l’après-guerre. Son souci de saisir la constitution du RDR, d’en modéliser l’histoire et le fonctionnement, d’en comprendre l’échec, lui fait embrasser plusieurs échelles d’analyse et donne lieu, à chaque fois, à de fines et précises reconstitutions des situations sociale et politique qui valent d’ailleurs autant pour le RDR que pour tout autre sujet touchant à cette période. Au terme de l’ouvrage, il ne reste plus finalement qu’à relire, au prisme de ce riche et varié feuilleté de clés de compréhension que fournit Bastien Amiel, un récit partiel et en partie romancé de cette période et de cette expérience : Les Mandarins de Simone de Beauvoir (1954).

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Notes

1 Cette sociologie considère le parti politique « comme une entreprise tentant de prendre position au sein d’un champ politique et d’un marché des biens électifs » (p. 17-18) et développant en conséquence une certaine « offre » politique sur ce marché.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Erwan Caulet, « Bastien Amiel, La Tentation partisane. Engagements intellectuels au seuil de la Guerre froide », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 octobre 2023, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62240

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Rédacteur

Erwan Caulet

Docteur en Histoire de l’Université Paris-I-Panthéon-Sorbonne, chercheur associé au Centre d’Histoire sociale des Mondes contemporains (Paris-I/CNRS), professeur d’Histoire-Géographie.

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