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Lucien Derainne, « Qu’il naisse l’observateur ». Penser l’observation (1750-1850)

Ninon Chavoz
"Qu'il naisse l'observateur"
Lucien Derainne, "Qu'il naisse l'observateur". Penser l'observation (1750-1850), Genève, Librairie Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 2022, 352 p., ISBN : 978-2-600-06375-3.
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Texte intégral

1Issu d’une thèse réalisée sous la direction de Jean-Marie Roulin et soutenue en novembre 2020, l’essai de Lucien Derainne se distingue, de bout en bout, par la finesse et la qualité de ses observations. Lisant un tel énoncé, le lecteur d’aujourd’hui demeurera sans doute perplexe : est-ce à dire que l’ouvrage mérite notre attention par la qualité de ses micro-analyses plus que par la tenue d’ensemble du raisonnement ? Qu’il se révèle en définitive plus descriptif que réflexif ? C’est en réalité tout le contraire, et l’un des apports majeurs de cet essai consiste à rappeler la complexité d’une notion dont la neutralité et l’évidence ne sont qu’apparentes.

2Terme polysémique, dont les trois significations premières concernent respectivement la loi (à observer), les sens (permettant l’observation) et la parole (qui fait observer), l’observation s’immisce dans le discours littéraire et savant dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Évoquée avec une fréquence croissante, elle demeure pourtant fondamentalement rétive à toute tentative de définition qui permettrait de l’ériger au rang de « concept philosophique » (p. 19). Associée à une valeur – en général éminemment positive – plus qu’à une forme de raisonnement strictement balisée, elle se révèle de surcroît particulièrement labile, au point de pouvoir intégrer le vocabulaire des hommes politiques. À l’époque du Directoire, « le mot se plie à toutes les interprétations en conservant, malgré sa malléabilité, un prestige certain » (p. 130). Retraçant l’évolution des usages du terme tout au long du « siècle décalé » qui s’étend de 1750 à 1850, le présent essai permet de comprendre cette mobilité sémantique, que Lucien Derainne étudie à la croisée de l’histoire des sciences, de l’histoire littéraire et de l’histoire des idées politiques.

  • 1  Voir aussi Hélène Boons, Un journalisme d’expression personnelle : « spectateurs » et « espions » (...)

3La lecture minutieuse des textes méthodologiques qui lui sont consacrés, mais aussi d’essais, d’articles de l’Encyclopédie et de gazettes rassemblées sous le nom de « spectateurs »1 permet d’abord de démontrer la coïncidence de l’observation et du talent, voire du génie. De fait, loin de constituer une faculté également répartie, l’observation « permet de hiérarchiser les êtres humains » (p. 43), tant et si bien que l’un des auteurs cités, Charles-Louis Dumas, applique aux observateurs la célèbre maxime par laquelle La Fontaine définit l’amitié : « rien n’est plus commun que ce nom, rien n’est plus rare que la chose » (p. 43). Favorisant le déploiement d’une subjectivité originale, l’observation aboutit par conséquent à une « individualisation de la vérité qui ramène le critère de l’évidence dans chaque esprit » (p. 59). Le génie observateur se distingue néanmoins de celui du créateur inspiré et enthousiaste : doté d’une « prédisposition au labeur » (p. 67), il « n’est pas un envol audacieux vers le giron des idées mais un tâtonnement obstiné dans l’obscurité des choses » (p. 68). L’exceptionnalité de ce talent est renforcée, dans le discours méthodologique, par l’adoption d’un ton volontiers épique, qui fait des observateurs des héros auréolés de gloire. Lucien Derainne démontre cependant que cette emphase rhétorique vise autant à distinguer les fleurons de l’intellect qu’à attiser chez chaque lecteur le besoin d’émulation, comprise comme la capacité à « être ambitieux du talent d’autrui », et propre par conséquent à « fournir un cadre capable de réconcilier des manières singulières de penser avec la marche collective de la science » (p. 52). C’est que l’observation est d’emblée dotée d’un enjeu philosophique et politique, posant l’angoissante question de savoir si les hommes perçoivent et pensent de la même façon. Dans le cas contraire, comment rétablir la connivence perdue et « replier les esprits les uns sur les autres pour vérifier leur coïncidence » (p. 58) ?

4La solution provisoire offerte par l’exaltation du génie observateur, susceptible d’entraîner à sa suite ceux qui s’avèrent moins heureusement pourvus, ne suffit pas à contenter les exigences démocratiques révolutionnaires. Au tournant du siècle, l’observation n’est donc plus l’apanage de quelques élus : elle devient la vertu fondamentale attendue de chaque citoyen, « rendant pensable une forme de contrat social où l’ordre politique ne reposerait plus sur une transcendance mais sur une surveillance mutuelle » (p. 123), susceptible de dériver vers une transparence totalitaire. À l’émulation se substitue alors la conviction que la méthode est susceptible d’écraser les différences de talents entre individus : on ne naît plus observateur, on le devient. Cet impératif démocratique, transposé dans le domaine des sciences et des lettres, redessine progressivement le visage de l’observateur.

5Durant la première moitié du XIXème siècle s’impose ainsi l’objectif impossible d’une vulgarisation de l’observation, ce qui équivaut, dans le vocabulaire de l’époque, à la promesse oiseuse de « vulgariser l’intelligence » (p. 195). La littérature qui s’y emploie offre à ses lecteurs le sentiment « d’entrer par la lecture dans une élite fermée » par l’entremise de « fictions sociales », dont la figure du flâneur constitue l’un des exemples les plus frappants. Lucien Derainne avance ici une hypothèse saisissante, invitant à récuser la représentation récurrente qui fait de la flânerie le préalable et le laboratoire de l’écriture, abreuvée de « choses vues ». Refusant de prêter foi à ce mythe, il postule un primat des discours sur les pratiques et considère la flânerie comme une façon de « performer les discours sur l’observation », ainsi rendus accessibles au plus grand nombre (p. 190). Le mouvement de démocratisation atteint son paroxysme entre 1840 et 1850, lorsque l’introduction du concept d’objectivité sonne le glas du génie observateur en annulant la question des aptitudes individuelles. Le renversement est alors complet : parée un siècle plus tôt de tout le lustre du génie, l’observation, définie exclusivement par la négative, « circule désormais comme le nom d’un effacement de la personnalité » (p. 214). Établissant un parallélisme heureux entre cette révolution épistémologique et l’introduction du suffrage universel, lequel « fait abstraction des différences pour créer des sujets juridiques qui s’équivalent » (p. 210), Lucien Derainne propose de comprendre l’engouement soudain pour l’objectivité comme une compensation aux déconvenues politiques du Second Empire. S’il est loisible de s’émouvoir de la beauté d’une telle construction épistémique, secrètement nourrie par l’idéal démocratique (p. 214), ce bilan rétrospectif permet également d’en discerner les dangers, liés au risque d’un arasement des perspectives ou aux imperfections inhérentes au principe même de l’observation objective, soumise au cours des dernières décennies à de nouveaux impératifs de réciprocité et de réflexivité.

6Non content de reconstruire une histoire méconnue, née d’une hérésie des Lumières (p. 103) et prolongée jusqu’au temps présent, l’essai de Lucien Derainne est fondamental en ce qu’il nous invite à prendre l’observation et les observateurs au sérieux, sans réduire la première à un principe d’objectivité tardivement introduit, et sans renvoyer les seconds dans l’arrière-garde des minores bannis du canon (p. 138). Souligner la dimension subjective de l’observation, qui ne se concevait au XVIIIème siècle que comme une négociation entre différents observateurs plus ou moins talentueux, revient à la concevoir comme la construction progressive et dialogique d’un « contrat autour du monde sensible » (p. 247). Le présent ouvrage aboutit dès lors à une redéfinition radicale des enjeux de la littérature réaliste, fermement dissociée de la question de la mimèsis et des « effets de réel » barthésiens. Pour Lucien Derainne, le réalisme d’observation est avant tout « une manière de définir et de représenter le réel en interrogeant la dissemblance des esprits », afin de construire, « par des ajustements mutuels de perceptions » et par l’évocation de scènes que chacun peut avoir l’impression de reconnaître, « un réel en commun » (p. 246). Une telle hypothèse ébranle l’une des formules les plus rebattues de l’histoire littéraire, tout en conférant à la littérature réaliste une exigence à la fois esthétique et démocratique. Dans une société « où l’existence d’un monde commun n’est plus une évidence » et où l’entre-soi aristocratique n’est plus de mise, la création d’une connivence entre l’auteur et le lecteur est devenue un défi autant qu’une nécessité politique (p. 242).

  • 2  Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête : portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, P (...)
  • 3  Jean Peneff, Le Goût de l’observation : comprendre et pratiquer l’observation participante en scie (...)

7La révolution ainsi introduite n’intéressera donc pas seulement les spécialistes du XIXème siècle et les amateurs d’histoire littéraire : tout en détaillant les ressorts littéraires autorisant cet exploit (recours aux énigmes, rôle du narrateur omniscient, figures d’observateurs anonymes, etc.), Lucien Derainne en mesure également le saisissant retentissement actuel, ceci en se référant à des travaux contemporains issus d’horizons variés. Il rappelle ainsi que Laurent Demanze emprunte à Zola le titre de son essai consacré au paradigme de l’enquête dans la littérature contemporaine2, tandis que Jean Peneff introduit de longues citations de Facino Cane de Balzac3 dans son ouvrage sur l’observation participante. La solution aux incertitudes des sciences humaines résiderait-elle donc dans un retour informé aux sources du réalisme littéraire ? Telle semble être l’une des conclusions possibles de ce remarquable essai, dont les enjeux excèdent largement une spécialisation disciplinaire ou séculaire. Soulever les toits avec Asmodée et rêver de métempsychose avec Balzac nous offrirait, outre d’inavouables plaisirs d’imagination, l’opportunité de redéfinir notre rapport à l’observation et, peut-être, de sortir du piège de l’objectivité. C’est là une ordonnance énoncée avec finesse, talent et mesure, et qu’on aurait bien tort de ne pas observer.

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Notes

1  Voir aussi Hélène Boons, Un journalisme d’expression personnelle : « spectateurs » et « espions » dans la ville des Lumières (1709-1799), thèse sous la direction de Claude Habib et Jean-Marc Besse, soutenue en 2021 à l’Université Sorbonne-Nouvelle.

2  Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête : portraits de l’écrivain contemporain en enquêteur, Paris, José Corti, 2019.

3  Jean Peneff, Le Goût de l’observation : comprendre et pratiquer l’observation participante en sciences sociales, Paris, La Découverte, 2009 ; compte rendu de Sabi-Olivier Benouaddah-Muller pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.801.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Ninon Chavoz, « Lucien Derainne, « Qu’il naisse l’observateur ». Penser l’observation (1750-1850) », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 26 septembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62058

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Rédacteur

Ninon Chavoz

Ninon Chavoz est maîtresse de conférences à l’université de Strasbourg. Sa thèse, soutenue en 2018, a été publiée en 2021 sous le titre d’Inventorier l’Afrique : la tentation encyclopédique dans l’espace francophone subsaharien des années 1920 à nos jours. Elle est également l’auteure de deux essais parus dans la collection « Fictions pensantes » des éditions Hermann (Éloge des ratés : huit portraits de l’auteur francophone en encyclopédiste en 2020 ; et Les Morts-vivants : comment les auteurs du passé habitent la littérature présente en 2021).

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